Egomaniac

Vi Keeland · Chapitre 3 sur 46

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Egomaniac

3 - Drew

3

 

Drew

 

Je tourne vers moi le cadran de ma montre. Vingt minutes de retard. Elle est sexy et une partie de mon cœur de pierre s’est ramollie à la pensée de la manière dont elle s’est fait duper. Mais vingt minutes, merde ! Sachant que je facture mes services six cent soixante-quinze dollars de l’heure, je viens d’en perdre deux cent vingt-cinq, planté là, devant ce fichu commissariat de police. Un dernier regard au bout de la rue et je m’apprête à retourner à mon bureau quand un éclair de couleur tourne à l’angle.

Vert. J’ai toujours bien aimé le vert. Tout ce qui est vert est sympa : l’argent, l’herbe, ces grenouilles aux yeux qui leur sortent de la tête et que j’adorais chasser, gamin. Aujourd’hui, cela dit, je dirais que le vert passe de « teinte appréciée » à « couleur préférée » alors que j’admire les seins d’Emerie qui se balancent sous son pull. Pour un petit modèle, elle a du monde au balcon. Et ça s’accorde très joliment avec ses fesses rebondies.

– Pardon, je suis en retard ?

Son manteau est ouvert et ses joues pâles ont rosi sous l’effet de sa course depuis l’angle de la rue. Elle halète. Elle a l’air différente de l’autre soir. Ses longs cheveux ondulés sont relâchés et le soleil parsème de petits éclats dorés leur masse cuivrée. Elle tente de les apprivoiser tout en parlant.

– Je me suis trompée de train.

– J’étais sur le point de partir.

En baissant les yeux vers ma montre, je remarque de minuscules gouttes de sueur dans son décolleté. Je me racle la gorge en calculant depuis combien de temps j’attends.

– Trente-cinq minutes, ça vous fera trois cent cinquante dollars.

– Pardon ?

Toujours imperturbable, je hausse les épaules.

– Je facture six cent soixante-quinze dollars de l’heure. Vous m’avez fait perdre plus d’une demi-heure de mon temps. Ça vous fera donc trois cent cinquante dollars.

– Je vous signale que je suis fauchée. (Elle lève les mains d’un air exaspéré.) Votre bureau chicos que j’ai cru pouvoir louer, ça vous rappelle quelque chose ? Je ne vais quand même pas vous payer une somme pareille juste parce que je ne me suis pas réveillée assez tôt.

– Relax, je vous taquine. (Je marque une pause.) Attendez, je croyais que vous vous étiez trompée de train ?

Elle se mord la lèvre, l’air coupable, et désigne la porte du commissariat.

– On ferait mieux d’entrer, je vous ai déjà suffisamment fait attendre.

Je secoue la tête.

– Vous m’avez menti.

Elle lâche un soupir.

– Je vous présente mes excuses, je ne me suis pas réveillée. Je n’arrivais pas à m’endormir hier soir. Vous comprenez, tout ça, c’est encore comme un mauvais rêve, pour moi.

Je hoche la tête et, contrairement à mes habitudes, je n’insiste pas.

– Venez, allons voir s’il y a une chance pour qu’ils chopent cet escroc.

À l’intérieur du poste de police, l’officier d’accueil est au téléphone. Souriant, il lève deux doigts. Dès qu’il a expliqué à son interlocuteur que des prospectus de supermarchés volés dans sa boîte aux lettres, ça concerne la Poste et non le NYPD, il tend une main par-dessus son comptoir.

– Drew Jagger, qu’est-ce qui t’amène dans les bas-quartiers ? Tu t’encanailles ?

Je lui rends son sourire et lui serre la main.

– Quelque chose comme ça. Comment ça va, Frank ?

– Jamais été plus heureux. Je rentre chez moi, pas besoin de quitter mes chaussures à la porte, je laisse la lunette relevée aux toilettes après avoir pissé et je mange dans des assiettes en carton pour ne pas avoir à faire la vaisselle. La vie de célibataire, ça a du bon, mon pote.

Je me tourne vers Emerie.

– Je vous présente le sergent Frank Caruso. Il me fournit du travail aussi régulièrement qu’il change de femme. Frank, voici Emerie Rose. Elle a besoin de déposer une plainte. Mahoney ne serait pas de service aujourd’hui, par hasard ? Il pourrait peut-être l’aider.

– Il est en congé pour quelques semaines. Il s’est tordu la cheville en pourchassant un cambrioleur après effraction. Mais je vais jeter un œil, voir qui est au tableau d’affichage, histoire de lui appeler quelqu’un de sympa. Qu’est-ce qui se passe ? Problème domestique ? Un mari qui lui fait des misères ?

– Rien de tout ça. Emerie n’est pas une de mes clientes. Elle a loué un bureau dans mon immeuble il y a quelques semaines.

Frank lâche un sifflement admiratif.

– Un espace sur Park Avenue. Jolie et riche, en plus. Vous êtes célibataire, ma belle ?

– Tu n’apprends jamais de tes erreurs, mon vieux ?

– Quoi ? J’ai seulement essayé les moches et les fauchées, c’est peut-être ça, mon souci.

– Je suis quasi certain que c’est pas ça, non.

Frank balaie ma remarque d’un revers de la main.

– Bon, et c’est quoi, le problème de la petite dame ? Un proprio qui l’embête ?

– Elle a loué mon bureau pour deux mille cinq cents dollars par mois. Et elle a versé dix mille d’avance. Le problème, c’est qu’elle n’a pas eu affaire au propriétaire, mais à un arnaqueur qui s’est fait passer pour un agent immobilier pendant que j’étais absent le temps que le bureau soit rénové.

– Deux mille cinq cents dollars par mois ? Dans ton immeuble ?

– Elle débarque de l’Oklahoma.

Il reporte son attention sur Emerie.

– Ils ont pas le Monopoly, dans l’Oklahoma ? Vous ne pouviez pas vous douter que Park Avenue, c’était cinq fois plus cher qu’à Baltic ?

J’interromps le sergent Gros-Malin avant que la pauvre Emerie ne se sente encore plus mal qu’elle ne l’est déjà. Après tout, je me suis déjà moqué d’elle, l’autre soir, quand elle m’a fourni un accueil auquel je ne m’attendais pas. C’est bon, elle a eu sa dose. Frank lui donne de la paperasse à remplir pour commencer et nous indique une pièce à l’écart, où patienter. Sur le chemin, je m’arrête pour discuter avec un vieil ami et Emerie a presque fini de compléter ses formulaires quand je la rejoins.

Je referme la porte derrière moi.

– Vous faites dans les affaires criminelles ? demande-t-elle en levant les yeux.

– Non. Juste matrimoniales.

– Tous les flics semblent vous connaître.

– Mon associé travaillait dans cette juridiction. Certains de mes premiers clients étaient flics. Et quand vous êtes l’ami d’un gars en uniforme et que vous faites du bon boulot pour lui, toute la circonscription et même plus vous fait travailler. Ce sont des types loyaux. Du moins les uns envers les autres. En revanche, la profession connaît le taux de divorce le plus élevé de la ville.

Une minute plus tard, un inspecteur que je n’ai jamais vu entre et prend la déposition d’Emerie. Puis la mienne. Une fois qu’il en a terminé, il m’informe que je peux partir si je veux.

Ne me demandez pas pourquoi je traîne encore dans les parages une demi-heure plus tard, alors qu’Emerie tourne les pages de son deuxième album de photos de tronches patibulaires.

Elle passe à la suivante avec un soupir.

– Je n’en reviens pas du nombre de criminels qui ressemblent à des gens normaux.

– Ça aurait été plus difficile pour vous de filer dix mille dollars en liquide à un type s’il avait effectivement eu l’air d’un malfrat, c’est ça ?

– Sans doute, oui.

Je me gratte le menton.

– Dans quoi vous transportiez une somme pareille ? Un sac en papier kraft rempli de billets de cent ?

– Non.

Le ton trahit sa vexation, mais elle ne se fend d’aucune explication. Alors je la dévisage et j’attends. Elle lève les yeux au ciel.

– OK. Mais ça n’était pas un sac en papier kraft, il était blanc. De chez Wendy.

Je hausse les sourcils.

– Wendy ? Le fast-food ? Décidément, vous avez un truc avec les burgers, vous.

– J’avais mis le burger que je venais de m’acheter pour le déjeuner dans mon sac à main et je transportais le cash dedans parce que je ne voulais pas me le faire dérober dans le métro. Or je me suis dit qu’on essaierait plus logiquement de me voler mon portefeuille que mon déjeuner.

Bien vu.

– Pas mal pensé, pour une fille de l’Oklahoma.

Elle plisse les paupières.

– Je viens d’Oklahoma City, pas d’un trou paumé. Vous me croyez naïve sous prétexte que je ne suis pas de New York et que je prends de mauvaises décisions.

– Vous avez quand même donné dix mille balles à un faux agent immobilier dans un sac de chez Wendy.

Je n’ai pas pu m’en empêcher. On dirait que de la fumée va lui sortir des oreilles. Heureusement, un coup frappé à la porte m’épargne une volée de bois vert en provenance de l’Oklahoma. Frank passe la tête.

– T’as une seconde, l’avocat ?

– Bien sûr.

Frank ouvre la porte en grand, attend que je la franchisse et la referme derrière nous avant de parler.

– On a un petit problème, Drew.

Il a affiché son air de flic quand il désigne la porte fermée derrière laquelle se trouve Emerie.

– On engage toujours une procédure de vérification standard, quand un plaignant se présente.

– Ouais, et alors ?

– Figure-toi qu’elle a un mandat d’arrêt en souffrance, Oklahoma.

– Tu déconnes ?

– J’aimerais bien. Le nouveau système informatique nous oblige à renseigner la raison pour laquelle on enregistre un nouveau nom. L’inspecteur qui a pris sa déposition avait déjà entré son nom. Elle est déjà passée ici, au commissariat, quoi. C’est plus comme avant, maintenant, tout est traçable. Il va falloir qu’elle règle cette affaire. Moi, je quitte mon service dans une heure. Si tu veux, je peux la conduire au tribunal pour répondre des charges retenues contre elle, comme ça on n’a pas besoin de lui passer les menottes. C’est une amende pour non-comparution. Je suis sûr qu’elle peut déposer une demande de clémence et s’en tirer à bon compte.

– Elle est accusée de quoi ?

Frank m’adresse un sourire en coin.

– Attentat à la pudeur.

 

*

* *

 

– Bon, racontez-moi toute l’histoire depuis le début.

On est assis sur un banc devant la salle du tribunal, à attendre que commence la séance de l’après-midi.

Emerie baisse la tête.

– Je suis vraiment obligée ?

– Vous allez devoir la raconter devant le juge, alors en ma qualité d’avocat, j’ai besoin de l’entendre en premier.

Menteur.

Elle sera sans doute furax en se rendant compte qu’une amende pour non-comparution ne requiert pas que l’on ressasse l’événement en question. On va entrer, plaider coupable, payer l’amende et on sera ressortis d’ici une heure. Mais ma journée est fichue, alors j’ai bien le droit de m’amuser un peu. En plus, j’aime assez le côté explosif de sa personnalité. Elle est encore plus sexy quand elle est en colère.

– OK. Eh bien, j’étais à New York pour l’été, en visite chez ma grand-mère. J’ai rencontré un type. On est sortis ensemble deux ou trois fois, on se rapprochait et il y a eu cette soirée d’août, il faisait particulièrement chaud et étouffant. Je venais de décrocher mon diplôme et je n’avais jamais rien fait de foufou, chez moi. Alors quand il a suggéré qu’on aille plonger tout nus dans la piscine municipale, je me suis dit : « Pourquoi pas ? Personne n’en saura jamais rien. »

– Continuez.

– On est allés au Y, sur la 82e rue, ils ont une piscine extérieure, et on a sauté par-dessus la barrière. Il faisait si sombre quand on s’est déshabillés que je ne pensais même pas que le gars me verrait.

– Donc vous vous êtes mise nue ? De quelle couleur étaient votre soutien-gorge et votre culotte ?

T’es sérieux, mec ? Faut être sacrément malade pour poser une question pareille. Mais dans mon imaginaire tordu, je la vois dans un petit string blanc et soutien-gorge en dentelle assorti.

L’espace d’un instant, elle a l’air paniquée.

– Vous avez vraiment besoin de savoir tout ça ? C’était il y a dix ans.

– C’est préférable. Plus je connaîtrai de détails, mieux c’est. Cela montrera au juge que vous vous rappelez bien cette nuit-là, et du coup, il pensera que vous avez des remords.

Emerie se ronge l’ongle du pouce, plongée dans ses pensées.

– Blancs ! Ils étaient blancs.

Sympa.

– String ou culotte ?

Ses joues rosissent et elle se cache le visage entre ses mains.

– String. Oh là là, ce que c’est embarrassant !

– Ce sera plus facile si vous me balancez tout maintenant.

– OK.

– Est-ce que vous vous êtes déshabillée vous-même, ou est-ce le gars qui s’en est chargé ?

– Je me suis déshabillée moi-même.

– D’accord. Et qu’est-ce qui s’est passé après ? Racontez-moi tout en détail. Sans rien omettre. Vous pensez peut-être que ça n’a pas d’importance, mais ça pourrait aider votre cas.

Elle hoche la tête.

– Une fois que je me suis déshabillée, j’ai posé mes vêtements en tas près de la clôture qu’on avait franchie. Jared, le garçon avec qui j’étais, a enlevé ses habits, les a posés près des miens et s’est dirigé vers le plongeoir le plus haut. Et il a fait une bombe.

– Et puis ?

– La police est arrivée.

– Vous n’étiez même pas encore dans le bassin ? Vous ne faisiez pas des cochonneries dans l’eau, rien du tout ?

– Non. Je n’ai même pas eu le temps de me tremper. Juste après que Jared est remonté à la surface, les sirènes se sont mises à hurler.

J’ai l’impression qu’on m’a privé de mon cadeau. Tout ça pour ça ? Même pas de pelotage ? Avant que j’aie le temps de lui poser d’autres questions, un employé du tribunal égrène une liste de noms. L’entendant appeler « Rose », j’entraîne Emerie vers lui, près de la porte de la salle d’audience.

– Salle 132, au fond du couloir et sur la droite, annonce-t-il en compulsant son bloc-notes. La substitut du procureur vous y retrouvera pour discuter de votre affaire avant que vous ne passiez devant le juge. Attendez devant. Elle vous appellera quand ce sera votre tour.

Sachant où se trouve la salle, j’entraîne Emerie dans le couloir et nous nous installons sur le banc devant. Elle reste silencieuse une minute avant de reprendre la parole. Dans sa voix, je perçois un léger tremblement, comme si elle retenait des larmes.

– Je suis vraiment désolée pour tout ça, Drew. Je vais vous devoir quelque chose comme cinq mille dollars pour le temps passé et je n’en ai même pas cinq cents à vous donner.

– Ne vous inquiétez pas pour ça.

Elle pose les doigts sur mon bras. J’avais ma main dans son dos quand on marchait et je l’ai aussi aidée à sortir de la voiture de police dans laquelle le sergent Caruso nous a conduits ici, mais c’est la première fois qu’elle me touche. J’aime bien. Nom de Dieu. Je ne la connais pas beaucoup, mais assez pour savoir qu’Oklahoma n’est pas le genre de femmes qu’on baise et qu’on jette. Il faut que j’en termine avec ce truc et que je me tire de là.

– Non, mais sincèrement. Je suis vraiment navrée et je ne sais pas comment vous remercier de m’avoir accompagnée aujourd’hui. Je serais dans tous mes états si vous n’étiez pas à mes côtés. Je vous rembourserai d’une façon ou d’une autre.

J’ai quelques idées en tête.

– C’est bon. Vraiment. Ne vous inquiétez pas pour ça. Tout va se passer comme sur des roulettes. Dans vingt minutes, on est sortis d’ici.

À cet instant, une voix retentit derrière la porte :

– Rose. Dossier numéro 18493094. Défenseur ?

Je suppose que c’est la substitut. Je ne suis pas beaucoup d’affaires criminelles, juste quelques amendes de circulation ou des accusations de violence domestiques pour un client dont je gère le divorce à six chiffres, à l’occasion. Pourtant, la voix de la femme m’est familière, même si je n’arrive pas à la remettre.

Jusqu’à ce que j’ouvre la porte.

Soudain, la raison pour laquelle je connais cette voix m’apparaît avec une clarté absolue.

Je l’ai déjà entendue, en effet.

La dernière fois, elle criait mon nom tandis que je la prenais par-derrière dans les toilettes du bureau d’une firme rivale.

De tous les avocats de la ville de New York, il fallait que je tombe sur la substitut Kierra Albright.

Bon, « comme sur des roulettes » n’est peut-être pas tout à fait l’expression idéale pour décrire la manière dont les choses vont se passer.

 

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