Egomaniac

Vi Keeland · Chapitre 6 sur 46

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Egomaniac

6 - Drew

6

 

 

Drew

 

Quel trou du cul.

Je parle de moi. Pas du joli petit cul qu’elle vient de me surprendre en train de mater. Même si… Quel cul.

Emerie est penchée par-dessus le comptoir d’accueil pour décrocher mon téléphone fixe qui sonne encore, quand elle me repère en train de me délecter de la savoureuse vue de derrière qu’elle m’offre. La politesse voudrait que je détourne les yeux, que je fasse celui qui ne la matait pas. Mais moi, qu’est-ce que je fais ? Je lui adresse un clin d’œil.

Encore. Quel trou du cul.

Et maintenant, Emerie me jette un regard noir tout en continuant à parler au téléphone. Quand une nana vous surprend en train de la reluquer, les choses peuvent aller dans deux directions. Soit elle saisit la perche et flirte aussi, soit…

Emerie raccroche et s’approche de moi d’un pas décidé. Son expression impassible ne me permet pas de deviner à quoi m’attendre.

Elle s’immobilise dans l’encadrement de la porte et croise les bras.

– Vous étiez en train de regarder mes fesses ?

OK, donc on prend l’autre direction, apparemment. Celle où l’objet du zieutage vous met le nez dans votre caca. Imitant sa posture, je croise les bras à mon tour.

– Vous voulez que je vous mente ?

– Non.

– C’est un très joli postérieur.

Ses joues s’embrasent.

– Vous êtes un trou du cul, vous le savez, ça ?

– Dans ce cas, je dois en être un beau. Entre beaux culs, on se reconnaît.

Son expression neutre se fissure et elle éclate de rire. J’aime bien l’idée qu’elle soit plus amusée qu’agacée.

– Les femmes trouvent votre comportement séduisant, en général ?

Je hausse les épaules.

– Vous seriez surprise de voir tout ce qu’on me passe.

– Vous êtes très imbu de vous-même.

– Peut-être. N’empêche que c’est vrai.

Je contourne le bureau derrière lequel je me tenais, pour ne laisser qu’environ cinquante à soixante centimètres entre nous.

– Avouez. Si j’étais petit, chauve, fauché et sans dents avec une bosse dans le dos, vous m’auriez envoyé sur les roses, à l’instant où vous m’auriez surpris en train de vous mater les fesses.

Elle ouvre la bouche. Elle est adorable, quand elle tente de trouver une réplique bien sentie, alors même que son visage m’a déjà dit que j’avais raison.

– Vous êtes un égocentrique.

– Peut-être, mais un égocentrique séduisant.

Elle lève les yeux au ciel et lâche un soupir, mais j’aperçois un léger sourire sur ses lèvres juste avant qu’elle ne sorte de mon bureau en balançant des hanches.

Quel cul.

Le reste de l’après-midi, je le passe pendu au téléphone. J’ai beau avoir libéré mon agenda de toute consultation au bureau jusqu’à la semaine prochaine, le mot est passé que je suis de retour et tous mes pauvres clients tiennent à me faire leur rapport sur les dernières manœuvres en date de leur future ex-épouse. Je travaille dans un domaine plutôt moche, mais je suis sacrément doué. La vengeance, c’est ce à quoi ils aspirent, alors chaque fois que je flanque un bon coup à une femme qui l’a mérité, dans ma tête, c’est avec mon ex, Alexa, que je règle mes comptes encore et encore. Je devrais sans doute consulter un psy, mais la vengeance par procuration, c’est moins cher et bien plus satisfaisant.

Je viens de raccrocher d’avec un client qui demande une ordonnance restrictive afin d’empêcher la femme dont il s’est séparé de brûler son stock de revues porno, quand j’entends Emerie, au téléphone, dans l’aire d’accueil. L’espace vide porte sa voix et je ne résiste pas à la curiosité.

– Le Queens ? C’est ce que vous pouvez me trouver de plus central pour moins de cinq cents dollars par mois ? Et si je prends plus petit ? Pas d’accueil, juste un bureau dans un immeuble. (Elle marque une pause.) Qu’est-ce qui vous fait rire ? Oui, oui, je souhaite en effet que vous me soumettiez des espaces où on peut entrer à plus d’une personne. (Nouvelle pause.) Non, je ne suis pas originaire de New York. Mais… mais… vous savez quoi ? Laissez tomber. Je vais m’adresser à un autre agent.

– Vous avez du mal à trouver un bureau ?

Elle fait volte-face. Et son visage exprime l’exaspération la plus totale.

– Qu’est-ce que je fiche à New York ?

– À vous de me le dire.

Elle lâche un soupir.

– C’est une longue histoire. Je…

Mon téléphone fixe sonne, elle lève un doigt et décroche avant que j’aie eu le temps d’essayer.

– Bureau de Drew Jagger… Puis-je savoir qui le demande ? Monsieur London…

Elle se tourne vers moi et j’agite les mains, geste universel pour indiquer : « Non, pas question. » Sans se démonter, elle reprend :

– Pour le moment, M. Jagger est occupé avec un client. Il a aussi un rendez-vous juste après qui attend déjà. Puis-je prendre un message détaillé à lui transmettre ?

Elle reste silencieuse une bonne minute, le téléphone écarté de son oreille, les sourcils haussés. J’entends cette grande gueule de Hal London d’où je me tiens, soit à cinquante centimètres environ. Profitant de ce qu’il reprend son souffle, elle parvient à se débarrasser de lui sans se départir de sa courtoisie.

– Vous avez tout entendu ? me demande-t-elle.

– Oui. Ce type est un connard. Je préférerais presque représenter sa salope de femme qui l’a trompé. Il me garde au téléphone une heure, chaque fois qu’il en a l’occasion. C’est son fric, certes, n’empêche que je n’ai pas envie de lui parler. Vous avez réussi l’exploit de lui clouer le bec vite fait.

– Essayez le super extra mielleux. Ça décontenance toujours les gens.

– Je vais tâcher de m’en souvenir.

Emerie jette un coup d’œil à sa montre.

– Il est presque seize heures. Je n’en reviens pas que les meubles ne soient pas encore arrivés. Je suis désolée, j’ai passé toute la journée ici.

– Pas de problème, j’ajouterai ça à votre loyer.

Elle sourit.

– Très bien. Mais dans ce cas, je vous facture mes services de secrétariat. Et je ne suis pas donnée.

Une image cochonne d’Emerie en train de jouer la secrétaire avec moi dans le rôle du patron s’affiche devant mes yeux et les mots sont sortis avant que je puisse les arrêter :

– Je serais prêt à payer cher pour vos services.

Elle rougit, mais ne lâche pas l’affaire.

– Vous devez être une sacrée tête de nœud comme patron, entre votre ego surdimensionné et vos sous-entendus pervers. Ça tombe bien que vous soyez avocat, c’est pratique quand vous êtes attaqué en justice.

– Vous venez de me traiter de « tête de nœud » ?

Elle mordille sa lèvre sensuelle.

– Effectivement.

– Vous avez vite deviné où se logent mes plus grosses qualités, dis-je en ricanant.

Une alarme se déclenche sur son portable, qu’elle éteint.

– J’ai un appel à seize heures avec un patient, je ne peux absolument pas le rater. Je vais sortir le prendre dehors. Comme ça, je ne raterai pas non plus les livreurs.

– Pourquoi n’utiliseriez-vous pas mon bureau ? Tant qu’à faire, vous profiteriez de ce beau meuble avant qu’ils le reprennent. Moi je suis un peu dur avec le mobilier, je ne voudrais pas taper dessus et ficher en l’air votre possibilité de le rendre. Et puis, ça vous donnera plus d’intimité avec votre patient.

– Mais je ne veux pas manquer les livreurs.

– Je garde un œil sur eux.

Elle hésite.

– Ça ne vous dérange pas ?

Je secoue la tête.

– Non. Allez-y. C’est moi qui joue le secrétaire pour vous, cette fois.

Il n’en faut pas plus pour la convaincre. Je la regarde s’éloigner dans le couloir… non, je regarde ses fesses s’éloigner dans le couloir. En atteignant mon bureau, elle s’arrête, jette un coup d’œil par-dessus son épaule et me surprend à nouveau. Alors je lui adresse un clin d’œil. On ne pourra pas m’accuser d’incohérence.

Il est un peu plus de seize heures trente quand les gars du magasin de meubles se pointent enfin. Emerie étant toujours dans mon bureau, je vais frapper à la porte entrouverte pour attirer son attention. Elle est en train d’écrire sur un bloc-notes, avec un casque sur les oreilles. Elle a remonté ses longs cheveux cuivrés en un vague chignon au sommet de son crâne et quand elle lève les yeux, c’est la première fois que je la vois avec des lunettes. Des montures sombres, rectangulaires, qui crient : « Bibliothécaire perverse ».

Du moins, c’est ce que j’entends, moi. Je la dévisage quelques secondes, pris dans mon fantasme, le temps qu’elle en termine avec son appel.

Les sourcils froncés, elle salue son interlocuteur et retire son casque.

– Tout va bien ?

Elle a toujours eu les yeux aussi bleus ? La monture noire doit rehausser la couleur de ses prunelles encore plus que ne le fait déjà sa peau claire.

– Euh… oui. Les gars sont là pour le meuble.

Elle m’adresse un drôle de regard mais sort néanmoins dans le couloir. Une fois qu’elle a signé des papiers, les types la suivent dans mon bureau. Ils emballent le meuble dans des couvertures de déménagement qu’ils maintiennent avec du scotch.

Emerie pousse un soupir en les observant.

– Elle est vraiment belle, cette table de travail.

Je la regarde les regarder préparer l’enlèvement.

– Magnifique.

En trois jours, elle a appris qu’elle s’était fait arnaquer de dix mille dollars, elle s’est fait arrêter et s’est rendu compte que son espace de bureau de rêve appartenait à quelqu’un d’autre. Et pourtant, c’est la première fois que je la vois vraiment triste. Comme si elle avait atteint sa limite. Quand ses yeux s’emplissent de larmes, je sens ma poitrine se serrer. Je suis plus affecté que je ne pourrais l’expliquer. Et bien entendu, je ne suis pas seulement affecté au niveau de la poitrine. Cette fille affecte aussi…

Mon cerveau.

Car la très mauvaise idée que je m’entends suggérer ne serait certainement pas sortie de ma bouche sans une défaillance momentanée de mes cellules grises.

– Restez. Vous et votre bureau. Restez. J’ai largement assez de place, ici.

 

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