Egomaniac

Vi Keeland · Chapitre 20 sur 46

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Egomaniac

20 - Emerie

20

 

Emerie

 

J’ai la tête comme si je venais de me faire rouler dessus par un car rempli de membres en colère des Alcooliques anonymes. J’ai si soif que ma bouche a été remplacée par un désert, et pourtant chaque gorgée d’eau me donne la nausée. Bon Dieu, pas étonnant que je ne boive pas souvent.

Le seul avantage de cette gueule de bois, c’est que je suis tellement occupée à me sentir mal que je n’ai pas la capacité de repenser à la soirée de la veille.

Drew.

Ce baiser.

Ce baiser.

Baldwin.

Retenant mon souffle, j’entre dans le bureau encore plus tard que d’habitude, même selon mes standards. Je n’ai pas de séance avant cet après-midi, mais j’ai des notes à rentrer dans les dossiers de mes patients.

La pensée de me retrouver face à Drew me suggère soudain que ma nausée alcoolisée n’est en réalité qu’un échauffement pour ce qui m’attend. En tournant à l’angle du couloir, je suis soulagée de constater que sa porte est fermée. La situation avec lui va être embarrassante, c’est inévitable, mais ce sera moins compliqué à gérer quand je me sentirai mieux. Repousser l’inévitable le plus loin possible m’apparaît comme la solution idéale, pour le moment.

À l’intérieur de mon bureau, j’accroche mon manteau au crochet derrière la porte et allume mon ordinateur portable. Ce n’est qu’une fois assise à mon bureau face à l’écran allumé de mon ordinateur fixe que je vois le message. C’est l’écriture de Drew.

 

En déposition toute la journée à Jersey. Ne serai pas rentré avant ce soir. Besoin que tu me rendes un service : monte à

mon appartement, j’ai laissé un mot avec les instructions

dans la cuisine. Loft Est. Carte-clé pour l’ascenseur et clé de

la porte dans ton tiroir du haut.

Merci, D.

 

Bizarre. J’essaie de m’installer et réponds à quelques mails, mais ma curiosité n’attendra pas beaucoup plus longtemps. Moins de cinq minutes plus tard, je ramasse les clés et la carte pour l’ascenseur et me dirige dans le hall. Pendant la montée, j’observe les néons comme à travers un brouillard. Je savais que Drew vivait dans l’immeuble, mais il n’avait jamais mentionné que son appartement était le loft. Qu’est-ce qu’il peut bien avoir besoin que je fasse chez lui ? Il a un chat ?

Les portes brillantes de l’ascenseur s’ouvrent dès qu’il arrive au dernier étage. Je sors, et il n’y a que deux portes sur le palier : LO et LE. Contrairement à chez moi, la clé tourne facilement dans la serrure du loft est. Drew m’a écrit qu’il ne serait pas rentré avant ce soir, pourtant je me sens obligée d’appeler sitôt que j’entrouvre sa porte.

– Coucou !… Coucou ? Il y a quelqu’un ?

Silence. Pas de petites créatures à poils pour m’accueillir à la porte non plus. Je la referme derrière moi et pars en quête de la cuisine.

Punaise !

L’appartement de Drew Jagger est inouï.

Bouche bée, je passe devant la cuisine rutilante, descends deux marches jusqu’au salon en contrebas et m’approche du mur de vitres. Des fenêtres du sol au plafond encadrent une vue sur Central Park qui aurait pu être tirée d’un film. Ayant admiré le paysage pendant quelques minutes, je me décolle de la fenêtre et retourne à la cuisine. Sur le plan de travail en granite se trouve effectivement un message :

 

Dans le couloir, première porte à droite.

 

Qu’est-ce que… ?

Il n’y a qu’un couloir. Je tends une paume moite vers la poignée de la porte indiquée. Pourquoi suis-je aussi stressée ?

Sans la moindre idée de ce qui m’attend, je pousse très, très lentement. Pour découvrir… une salle de bains vide ! J’ai toujours le morceau de papier à la main, alors je revérifie les instructions. « Première porte à droite. » Songeant qu’il a dû faire une erreur, je m’apprête à refermer la porte quand j’aperçois un post-it sur le miroir au-dessus du lavabo. J’allume et balaie soigneusement la pièce des yeux avant de lire. C’est une sacrée belle salle de bains. Plus grande que ma chambre. Je me tourne face à mon reflet et décolle le post-it.

 

Sac sur le comptoir. Avec des trucs de bain pour fille. La

télécommande pour les jets de la baignoire est dans le sac

aussi. Joyeux anniversaire en retard. Bonne journée.

PS : ibuprofène dans l’armoire de toilette.

 

Inopinément, mes yeux se gonflent de larmes. Alors comme ça, le dur à cuire spécialisé dans la destruction des mariages a donc un cœur.

*

* *

 

Ma peau commence à ressembler à celle d’un pruneau. Cela fait une vingtaine de minutes que je trempe dans l’eau tranquille de mon bain en écoutant Norah Jones. Drew m’a choisi des sels de bain, du bain moussant à la lavande et deux petites bougies à la lavande aussi. La drôle de sensation que j’ai éprouvée à me déshabiller et à faire couler un bain dans un appartement étranger a vite disparu quand je suis entrée dans l’eau chaude.

Ça fait à présent plus de trente minutes que je me prélasse et l’eau commence à refroidir, mais je n’ai pas encore essayé les jets tourbillonnants. Je soulève la bonde quelques secondes, puis j’ajoute de l’eau brûlante pour remplir à nouveau la baignoire. Sur la petite télécommande, j’enfonce quelques touches et l’eau se met à bouillonner.

Hum, c’est paradisiaque.

J’augmente la pression des jets dans mon dos et place la plante de mon pied droit sur une sortie d’eau qui se trouve à l’autre bout, simulant un massage de pied.

Oui, ça fait vraiment l’effet d’un massage. C’était quand, la dernière fois où on m’a fait un vrai massage ? Où un homme m’a fait un massage ? Il y a longtemps. Trop longtemps. C’est probablement pour ça qu’en fermant les yeux afin de mieux en profiter, je me mets à penser à la sensation que me procurerait ce massage en d’autres endroits de mon corps…

Ce qui me ramène automatiquement à Drew.

Ce baiser.

Ce baiser.

Soupir : je ne me suis même pas rendu compte de la présence de Baldwin sur le palier et Drew m’a embrassée dans l’unique objectif de le rendre jaloux. Ça paraissait si réel, pourtant. Si ardent. La façon dont il s’est collé contre moi, si fort, dont il m’a enlacée, si étroitement. J’ai vraiment cru que c’était le désir qui animait son baiser. Et même si j’ai été surprise au départ, mon corps y a réagi immédiatement. Raison pour laquelle, en comprenant qu’il avait fait ça dans l’unique intention d’attiser la jalousie de Baldwin qui nous regardait, j’ai été envahie par un tas d’émotions contradictoires.

Aujourd’hui s’est ajouté un élément supplémentaire à ma confusion : il semblerait que je sois plus inquiète que les choses virent au bizarre entre Drew et moi que de ce que Baldwin a dû penser.

Vu qu’il occupe mes pensées, je décide d’envoyer un SMS à Drew. Je ne sais même pas s’il est du genre « textoteur », je ne l’ai jamais vu prêter attention à son téléphone autrement que pour y répondre.

Emerie : C’est probablement le plus beau cadeau d’anniversaire de ma vie. Merci.

Mon cœur pitoyable s’emballe quand les points de suspension s’affichent, indiquant qu’il est en train de rédiger sa réponse.

Drew : Un cadeau qui fait suite à un autre, destiné à t’ouvrir les yeux, et que tu m’as

rendu. Décidément, tu es facile à contenter.

En riant, j’ôte mon pied du jet pour sentir le bouillonnement entre mes jambes que j’écarte.

Emerie : C’était très mignon de ta part. Cette baignoire est un vrai paradis.

Drew : Est ? Tu m’écris de la baignoire, là ?

Emerie : Oui.

Drew : Tu ne peux pas me dire des trucs pareils. Je suis en pleine déposition, maintenant je

vais avoir toutes les peines du monde à me concentrer, avec l’image de toi nue dans ma

baignoire.

J’entame ma réponse, avant de m’interrompre. Drew m’imagine nue. Ma peau se couvre de chair de poule, alors même que je suis engloutie par l’eau chaude. Je sais qu’il me taquine, n’empêche qu’il y a quelque chose d’excitant là-dedans et j’ai envie de jouer aussi.

Emerie : Tu aimes ce que tu imagines ?

Drew : Je viens d’ajuster mon pantalon sous la table. À ton avis ?

Mon avis… c’est que j’aime bien l’idée que Drew Jagger soit excité en pensant à moi. Mon corps réagit à ses messages de la même manière qu’il a réagi à son baiser hier soir. J’essaie de réfléchir à une réponse sexy, mais avant que quelque chose de spirituel me vienne à l’esprit, les points de suspension se remettent en action.

Drew : Comment ça s’est passé avec le professeur Crétin, après mon départ ?

À la mention de Baldwin, la même autre sensation que la veille me frappe à nouveau comme un seau d’eau glacée : en fait, Drew se comporte uniquement comme le type grossier qu’il est. Et pourtant, l’espace d’une minute, j’avais cru qu’il était sincère.

Emerie : Pas grand-chose à raconter.

Pour une raison que je ne m’explique pas, j’omets de lui préciser que Baldwin m’a demandé s’il pouvait m’inviter ce soir, histoire de se faire pardonner d’avoir annulé le rencard précédent.

Les messages de Drew me sont arrivés en rafale jusqu’à présent, mais là il reste silencieux plusieurs minutes. Jusqu’à ce que les pointillés s’agitent de nouveau.

Drew : Amuse-toi bien. Je dois retourner à mon affaire.

Je ne reçois plus de message après celui-là. Je trempe encore quelques minutes dans mon bain, puis je retourne au bureau. Mes rendez-vous de l’après-midi se passent sans accroc et le reste de la journée aussi. Pendant que je continuais à mettre mes dossiers à jour, Baldwin m’a prévenue par message qu’il a pris une réservation pour dix-neuf heures dans un endroit dont je ne me risquerais pas à prononcer le nom, alors je quitte le bureau à dix-sept heures trente, afin de me rafraîchir avant le dîner.

Je change ma jupe et mon chemisier de travail pour une petite robe noire. Inutile de chercher sur Internet le restaurant où nous allons, je sais que ce sera un endroit chic. Contrairement à Drew, Baldwin ne fréquente pas les salles de billard underground, pas plus qu’il ne mange des burgers en provenance de chez Joey. Le plus drôle, c’est que je n’ai pas du tout envie d’aller dans un restaurant prétentieux, ce soir. En mettant mes boucles d’oreille en perle, je commence à m’en vouloir de faire semblant d’aimer aller dans ce genre d’endroits avec Baldwin. À dire vrai, je fais semblant d’apprécier les mêmes choses que lui, juste pour me donner des prétextes pour passer du temps avec lui.

Quand Baldwin frappe à ma porte à dix-neuf heures pile, je ne suis toujours pas redevenue moi-même. Mon enthousiasme habituel a été remplacé par l’agacement. Je suis agacée qu’il m’ait posé un lapin la veille au profit de la dernière nana qu’il a levée, et je suis agacée d’avoir fait mine d’apprécier des choses pour lui faire plaisir, quand lui n’a manifestement jamais fait aucun effort envers moi. J’ouvre la porte et l’invite à entrer le temps que j’attrape mon téléphone sur le chargeur et change de sac à main. Pendant que je suis dans la chambre, j’entends sonner un portable dans le salon et Baldwin y répondre.

J’écoute sa moitié de la conversation en revenant au salon.

– Sans doute vers vingt-trois heures.

Je me rends à la cuisine et ouvre le sac à main que j’avais pris au bureau aujourd’hui, entamant le transfert de quelques objets dans ma petite pochette noire.

– OK, oui. Il sera tard, mais on pourra en discuter à ce moment-là.

Je fais défiler mes messages pendant que Baldwin termine sa conversation. Un SMS de Drew est arrivé il y a une dizaine de minutes.

Drew : Suis sur le retour. Tu es toujours au bureau ? Je dois rédiger une motion en

arrivant, la nuit va être longue pour moi. Je commande du chinois à livrer. Tu veux quelque

chose ?

Je commence à rédiger ma réponse quand Baldwin raccroche et me demande :

– Tu es prête ?

– Oui, oui.

Je saisis mon sac à main et vais décrocher mon manteau dans le placard. Baldwin, éternel gentleman, me le prend des mains et se place derrière moi pour m’aider à le passer.

– Tu dois travailler après le dîner ?

– Hum ?

– Ton coup de fil. Je t’ai entendu dire à quelqu’un que vous parleriez plus tard.

– Ah. C’était Rachel. On a tous les deux une sortie de travail à laquelle on doit assister ce week-end. Elle veut que je l’accompagne à la sienne après la mienne. Je lui ai dit qu’on en discuterait quand je vais rentrer ce soir.

La petite bulle de colère qui menaçait d’éclater finit par exploser en moi. Bizarrement, je ne suis pas vraiment en colère contre Baldwin. Je suis furieuse contre moi. Je me tourne face à lui.

– Tu sais quoi ? Je suis désolée de faire ça à la dernière minute, mais j’ai eu la migraine toute la journée et ça empire. Je crains de ne pas être de très bonne compagnie ce soir.

Baldwin est pris de court, il fronce les sourcils.

– Tu ne veux pas sortir dîner ?

– Pas ce soir. Désolée. On peut remettre à une autre fois ?

Je ne l’ai pas fait intentionnellement, mais sitôt les mots sortis de ma bouche, je me rends compte que j’ai utilisé les mêmes que lui quand il a annulé hier soir. « On peut remettre à une autre fois ? »

Quand il est parti, je me rappelle que je n’ai pas envoyé à Drew le SMS que j’avais commencé à taper. Mon doigt reste suspendu au-dessus de mon :

Suis déjà partie, mais merci quand même.

Finalement, j’efface la phrase.

Et merde.

Je tape, sans me laisser le temps de réfléchir à deux fois.

Emerie : Je vais prendre le porc moo shu.

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