Egomaniac
34 - Emerie
34
Emerie
Le reste de la semaine a été tout aussi merveilleux que la soirée film. Passer du temps à la maison avec Drew et Beck m’en dévoile bien plus sur l’homme qu’il est que je n’en aurais appris en une dizaine de rendez-vous galants. En y songeant, d’ailleurs, on devrait inclure ça au rituel de la découverte en début de relation. Au deuxième ou troisième rendez-vous, l’homme devrait amener un enfant, nièce ou neveu s’il n’en a pas à lui, afin que la femme puisse constater quelle relation il a avec eux en général. Ça en dirait plus long que six mois de fréquentation classique.
Que ce soit au moment du petit déjeuner ou du dîner, Drew s’arrange toujours pour libérer du temps à partager tous les trois et aussi rien qu’avec son fils. Je commence à me sentir en famille. Pourtant, dans un coin de ma tête, je suis bien consciente que ça ne durera pas éternellement. Alexa rentre à New York demain et je ne sais pas trop comment ça va s’ajouter au tableau. En tout cas, je suis très curieuse au sujet de cette femme.
Cet après-midi, j’avais proposé de m’occuper de Beck seule quelques heures pendant que Drew participe à une déposition qu’il n’a pas pu reprogrammer. Il avait prévu de demander à l’une des assistantes scolaires qui le surveille parfois à l’école, mais j’ai insisté : je peux m’en charger.
Drew a une pile de films qu’on peut regarder dans son appartement et j’avais apporté du bon vieux pop-corn, de celui qu’on prépare à l’ancienne, à la poêle. Cette séance de baby-sitting s’annonçait comme une vraie partie de plaisir.
Du moins le pensais-je.
Parce qu’en réalité j’ai dû appeler Drew et l’interrompre en pleine déposition, dix minutes après qu’elle avait commencé. En l’informant qu’on devait aller à l’hôpital.
*
* *
– Je suis tellement désolée.
C’est la millionième fois que je le répète. Nous sommes dans une petite chambre divisée par un rideau, au sein du service d’urgence où nous sommes venus pour ma cheville tordue, pile une semaine plus tôt. Sauf que cette fois, c’est Beck que l’on soigne.
– Ça arrive. C’était un accident. Maintenant, il saura qu’il ne faut pas toucher la cuisinière.
– C’est moi qui aurais dû me méfier.
Beck et moi étions en train de cuire le pop-corn ensemble. Il n’avait jamais vu faire du pop-corn comme ça. Ses grands yeux chocolat étaient ronds comme des soucoupes, quand il observait le sachet argenté gonfler à chaque explosion de grain de maïs. Une fois que les « pop » ont ralenti et que l’emballage m’a semblé sur le point d’exploser lui-même, j’ai déplacé la poêle du brûleur chaud sur un froid et j’ai percé un trou au sommet du sachet pour permettre à la vapeur de s’échapper. Beck s’est alors éloigné pour passer en revue la collection de films au salon, et j’ai cru pouvoir me rendre tranquillement à la salle de bains. Je me suis absentée moins de trois minutes, songeant au bel après-midi qu’on passait pendant que je me lavais les mains quand… le hurlement a retenti.
Le pauvre petit bonhomme était retourné auprès de la cuisinière, sans imaginer que le brûleur était encore chaud puisqu’il n’était plus orange. En voulant sauter pour regarder sortir la vapeur du sachet de pop-corn, il a posé la main tout entière sur le brûleur encore chaud.
– Chez sa mère, la cuisinière est au gaz. J’aurais dû lui expliquer que la plaque reste chaude, quand j’ai fait installer ma nouvelle cuisinière il y a un an. Ce n’est pas ta faute, c’est la mienne.
Beck hausse les épaules.
– Ça ne fait même plus très mal.
Ce petit gars-là est un vaillant. Le docteur a dit qu’il s’agissait d’une simple brûlure au premier degré et lui a appliqué de la pommade, avant d’envelopper sa petite main dans de la gaze d’abord et une bande Velpeau par-dessus.
Je pose une main sur le genou du petit.
– Je suis désolée, mon chéri. J’aurais dû t’avertir que ça restait chaud même quand ça changeait de couleur.
Peu après, une infirmière est venue pour nous montrer comment refaire le bandage, nous donner un tube de crème et de la gaze à utiliser demain, afin qu’on n’ait pas besoin d’aller tout de suite à la pharmacie. Tout le monde a beau se comporter comme si c’était on ne peut plus banal, n’empêche que moi, je me sens vraiment hyper mal.
*
* *
– Je ressemble à un boxeur ! annonce Beck sur le trajet de retour à la maison. Papa, tu pourras me bander l’autre main ? Et aussi acheter ce truc en rouge ?
Il désigne la bande Velpeau.
– Bien sûr, mon grand.
Ils sont tous les deux revenus à leur attitude normale, mais moi, je me sens encore super mal. Drew lâche le volant d’une main, qu’il vient me poser sur le genou.
– Les gens vont commencer à me regarder de travers.
Je fronce les sourcils.
– Toi avec ton attelle et lui avec sa main bandée.
Je me couvre la bouche.
– Oh là là. Imagine… ils te regardent toi de travers, alors que les deux blessures sont complètement ma faute.
Drew baisse la voix.
– Arrête. Je te vois bien, qui essaie par tous les moyens de ramener la culpabilité à toi d’une manière ou d’une autre. C’était un accident. Ç’aurait pu être moi qui préparais du pop-corn et la même chose serait arrivée.
– Sauf que ce n’était pas toi.
– Ça suffit de te flageller. Il y a deux mois, il s’est fait un œil au beurre noir en fonçant dans une commode alors qu’il était sous la surveillance de sa mère. C’est un petit garçon. Il agit sans réfléchir et il se fait mal.
– Oh non.
– Quoi ?
– Je n’avais même pas pensé à sa mère. Elle va me détester.
– Ne t’inquiète pas pour ça. Il n’y avait pas beaucoup de chances qu’elle t’apprécie, de toute manière.
Super. Su-per.
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