Egomaniac
33 - Emerie
33
Emerie
Fais ce que tu prônes.
Facile à dire, quand Drew Jagger a les yeux rivés sur vous, dans l’attente d’une réponse. Il veut savoir ce qui se passerait si l’homme dont je suis folle amoureuse depuis plusieurs années, l’homme pour qui j’ai emménagé à New York pour tenter ma chance auprès de lui, décidait soudain qu’il veut être avec moi. C’est la question que je me pose depuis que ces deux hommes m’ont laissée seule avec mes pensées, hier soir.
Je dois à Drew d’être franche avec lui. Mieux, je me le dois à moi-même.
– Ça fait si longtemps que j’ai des sentiments pour Baldwin que je ne me rappelle même plus quel effet cela fait de ne pas en avoir.
Drew s’appuie au bord de mon bureau, les jambes écartées dans une posture intuitivement dominante et mâle, une attitude très simple qui pourtant me confirme la vérité de ce que je m’apprête à ajouter.
– Mais ce que j’ai pu ressentir pour Baldwin est très différent de ce qui se passe entre toi et moi.
Son regard s’allume et je dois serrer les cuisses pour réprimer l’excitation qui me cueille à la pensée qu’il est en train de se mettre en colère. Pas de doute, s’énerver l’un l’autre constitue une forme de préliminaires un peu tordus entre nous, mais le moment est mal choisi pour ça.
– Baldwin est intelligent et courtois. Nous partageons la même passion pour la psychologie et la sociologie. Il n’emploie jamais de gros mots, m’emmène dans des restaurants chics, et pas une seule fois il n’a levé la voix sur moi.
Drew fait la grimace.
– T’as intérêt à ajouter un « mais » très bientôt.
Je réprime un sourire. Je dois absolument me dépêtrer de la partie pénible avant de lui donner son « mais ».
– Il y en a un. Sauf que je tiens à être parfaitement honnête.
L’expression de ses yeux m’enjoint d’en venir au fait. Et il hoche la tête dans le même objectif.
– Je mentirais si j’affirmais que je n’ai pas de sentiments pour lui. Mais il y a toi. Tu me chamboules, tu me fais perdre tous mes repères et je n’ai pas la moindre idée d’où ça va atterrir, ce qui se passe entre nous. En revanche, il y a une chose dont je suis certaine.
– Quoi ?
– Quand je te regarde, je comprends pourquoi ça n’aurait jamais fonctionné avec lui.
Son regard s’adoucit.
– Je suis nul en confiance.
– Je sais.
– Je vais continuer à crier, à dire « putain, merde et connard » à tout bout de champ.
Je lui adresse un sourire canaille.
– J’ai appris qu’il y a des moments où ton vilain langage me fait vraiment de l’effet.
Il me passe deux doigts sur le menton, le cou et descend vers ma clavicule, avant de glisser dans mon décolleté.
– Ah oui ?
Il ne m’en faut pas plus. Le son rauque de son « ah oui » et un simple effleurement. Je ne sais pas expliquer pourquoi j’éprouve des choses pour Drew, pas plus que je ne sais expliquer le goût de l’eau. Et pourtant, il est devenu une nécessité pour moi et je ne suis aucunement disposée à cesser de boire.
– Où est Beck ? je susurre.
Les yeux de Drew suivent ses doigts qui plongent sous mon pull.
– À l’école. J’ai une heure avant d’aller le chercher.
Mon corps tout entier me picote à l’idée de la manière dont on peut occuper l’heure en question.
– Des clients prévus d’ici là ?
Il commence à déboutonner les petits boutons de nacre qui ferment l’avant de mon gilet.
– Non. Et toi ?
Je secoue la tête.
La patience dont Drew a fait montre jusque-là s’envole par la fenêtre à partir de cet instant. Dans la minute qui suit, il me soulève du sol, m’arrache ma culotte et me hisse sur mon bureau, face à mon fauteuil, ma jupe remontée autour de ma taille. Tout en prenant soin de ne pas heurter ma jambe blessée.
Ensuite il s’assied sur le fauteuil, devant mon sexe nu, et desserre sa cravate.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Je te montre comme je suis désolé. Écarte les cuisses.
Oh là là.
J’ouvre les jambes pour lui en frissonnant sous son regard intense sur mon intimité. Quand il se lèche les lèvres, qu’il approche le siège et me tire jusqu’à amener mes fesses tout au bord de la table de travail, je suis déjà à mi-chemin vers l’orgasme alors qu’il n’a pas encore posé un doigt sur moi.
– Je n’aime peut-être pas dîner dans les restaurants chics, mais je te donnerai toujours à manger et je te dévorerai tant et si bien que ce sera toi qui crieras des obscénités.
Voilà typiquement le genre de propos qui fonctionnent sur moi.
*
* *
Les choses ont changé depuis notre discussion de ce matin. Il y a une intimité, un lien qui n’existait pas avant. Drew est allé récupérer Beck à l’école et je nous ai apporté à déjeuner pour tous les trois avant qu’ils partent à la bibliothèque et encore une fois à la patinoire. J’aime beaucoup que Drew divise ses après-midis avec son fils entre travail et jeux. Beck lit une histoire sur le tapis destiné aux enfants pendant que Drew travaille sur une affaire dans la pièce adjacente. Une fois qu’ils ont terminé, le petit lit un livre à son père et, en récompense, ils vont à la patinoire.
Moi, j’ai un après-midi chargé en patients, et même à presque dix-huit heures trente, je conserve l’espoir toujours renouvelé qu’il existe une solution pour tous les problèmes des couples. Mon optimisme déteint sur mes séances de manière positive.
Je suis en train de ranger mon ordinateur portable quand j’entends s’ouvrir la porte d’entrée et des petits pieds courir vers mon bureau.
– On a tout ce qu’il faut pour une soirée film ! hurle Beck.
Ses joues potelées sont rougies par le froid et il est emmitouflé comme un petit bonhomme de neige.
– Ah oui ? Et vous prévoyez de regarder quoi ?
Beck lève deux doigts.
– On a deux films. Un pour le repas et l’autre pour le dessert.
Je ne comprends pas trop ce qu’il m’explique, mais son enthousiasme est contagieux.
– Super. Et quel film vous allez regarder en premier ?
Drew apparaît derrière son fils.
– Il m’a obligé à le déposer sur le trottoir au lieu de descendre au parking souterrain pour pouvoir courir t’annoncer la nouvelle le premier.
Le sourire de Beck est si large que je peux presque compter ses petites dents. Il agite un boîtier de DVD.
– Pour le dîner, on a pris Tempête de boulettes géantes.
Puis il tend le doigt vers son père, qui me montre un sac de nourriture à emporter.
– Mamma Theresa prépare les meilleures boulettes de viande de toute la ville.
Beck hoche vivement la tête, avant de me tendre un second DVD.
– Et pour le dessert, on a pris Blanche-Neige et les Sept Nains.
À nouveau, il désigne son père. On croirait qu’ils jouent un sketch. Drew tend un autre sachet.
– Tarte aux groseilles à maquereau de la Pâtisserie Française.
Je souris.
– C’est quoi, ça, les groseilles à maquereau ?
Drew hausse les épaules.
– Si je le savais… En tout cas, on a dû faire trois pâtisseries pour en trouver et ça coûte vingt dollars, le bazar, alors ça a intérêt à être bon.
– Je vais manger ma part avec de la glace à la vanille, précise Beck. Même si ça fait pas partie de ta soirée cinéma.
– « Ma » soirée cinéma ?
– Papa a dit que tu aimes bien les soirées avec un thème autour d’un film. Tu viendras, dis ?
Un nouveau petit pan du mur que j’ai construit autour de mon cœur par peur de tomber amoureuse de cet homme s’effrite.
Drew m’observe, jaugeant ma réaction. Je ne pourrais pas la masquer même si je le voulais.
Je porte une main à ma poitrine.
– Vous êtes adorables. Je suis très touchée que vous ayez organisé une soirée film pour moi. Je viendrai avec grand plaisir.
Pressé de commencer, Beck se lance en courant dans le couloir en criant :
– Je vais appeler l’ascenseur.
– Tu ne montes pas dedans avant que je sois là, le prévient Drew.
Je finis de ramasser mes affaires et le rejoins dans le couloir. Là, je me hisse sur la pointe des pieds et dépose un léger baiser sur ses lèvres.
– Merci.
Il m’adresse un clin d’œil.
– Avec plaisir.
Sur quoi il me soulève (apparemment je ne serai pas autorisée à remarcher avant qu’on m’enlève cette attelle) et me porte vers l’ascenseur.
– Je crois que je vais bien aimer cette idée de soirées cinéma à thème : ça va enfin me permettre d’utiliser ma collection de pornos à bon escient, me chuchote-t-il.
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