Egomaniac
22 - Emerie
22
Emerie
– Tu es dingue !
– Parce que je pense qu’on devrait coucher ensemble ? En quoi est-ce que ça fait de moi un dingue ?
– Nous sommes à l’opposé. Tu estimes qu’une relation, c’est la période de temps que deux personnes passent ensemble avant qu’un des deux ne fasse une crasse à l’autre.
– Et alors ?
– Je crois dans l’amour et le mariage, dans la possibilité de faire en sorte que les choses marchent.
– Je ne parle pas de tout ça. Je te parle de sexe. Je sais que ça fait un moment, mais tu vois, c’est quand un homme et une femme…
Je le coupe.
– Je sais ce qu’est une relation sexuelle.
– Bien. Moi aussi. Alors ayons-en une ensemble.
– C’est n’importe quoi.
– Tu te sens en sécurité avec moi ?
– En sécurité ? Oui. Je pense. Je sais que tu ne laisserais rien de mal m’arriver.
– Tu es physiquement attirée par moi ?
– Tu sais bien que tu es bel homme.
– Et si nous nous mettions tous les deux d’accord sur le but de la relation ? Tu n’aurais pas l’impression que je profite de toi. (Drew incline sa chaise en arrière.) Conclusion : je corresponds à tes critères. (Il m’adresse une œillade.) En plus, j’ai une grande baignoire. Ce qui est un bonus. En y songeant, je devrais peut-être te faire passer un test. Je suis une sacrée bonne prise.
Je ne peux m’empêcher de rire face à autant d’absurdité.
– Tu vois. Encore un point bonus : je te fais rire.
Là, il n’a pas tort. Honnêtement, au cours des deux semaines écoulées, Drew Jagger a éveillé des tas de sensations en moi que je n’avais plus éprouvées depuis longtemps. Je me mords la lèvre. Mon estomac me fait l’impression d’être un sèche-linge à moitié rempli : ça bouge un peu dans tous les sens et ça s’échauffe. Je n’en reviens même pas d’être seulement en train de réfléchir à ce qu’il me suggère.
– C’était quand, la dernière fois où tu as couché avec une femme ?
– La veille de notre rencontre.
– Donc juste quelques semaines. Tu sortais avec elle ?
– Non. Je l’avais rencontrée pendant mes vacances à Hawaï.
– Vous avez pris le temps de faire connaissance, avant de coucher ensemble ?
Ne me demandez pas pourquoi je lui pose la question, je n’en sais rien du tout. Drew repose sa boîte de nourriture sur la table.
– Elle m’a taillé une pipe dans les toilettes moins d’une demi-heure après qu’on s’est rencontrés au bar du restaurant.
Je plisse le nez.
– Quoi ? Tu préfères que je te mente ?
– Non, sans doute pas. Cela dit, j’aurais préféré que ce ne soit pas ta réponse.
Il hoche la tête.
– Tu voulais croire qu’il y avait eu une amourette dans un décor romantique. Bref, que c’était plus que ça n’était. Non, c’était juste du sexe entre deux adultes consentants. Il n’y a pas toujours besoin de plus.
Je finis mon plat chinois et me cale contre mon dossier, croisant les mains sur mon ventre plein.
– C’est très tentant… (Je lui adresse un large sourire.) Surtout à cause de ta baignoire. Mais je ne pense pas que ce soit une bonne idée. On passe trop de temps ensemble pour que ça reste purement sexuel.
Drew porte un pouce à sa bouche et il frotte sa lèvre inférieure si sensuelle.
– Je pourrais te mettre dehors.
– Et du coup, je mourrais d’envie de coucher avec toi. Parce que rien ne me met plus d’humeur coquine que de me faire jeter à la rue, je le taquine.
Drew contourne le bureau pour prendre ma boîte vide et, avec la sienne, tout jeter à la poubelle. Une fois l’opération effectuée, je le sens venir se poster derrière moi. Il se penche, tête par-dessus mon épaule, et son souffle me chatouille le cou quand il parle.
– Si tu changes d’avis, tu sais où me trouver.
Même si je n’ai pas très envie de me retrouver seule, peu après que nous avons terminé notre repas, je lui annonce que je dois rentrer chez moi pour travailler. Son SMS, plus tôt, disait qu’il avait des heures de travail qui l’attendaient en rentrant au bureau et je ne souhaite pas l’en détourner. En plus, j’ai besoin de temps pour digérer notre discussion de ce soir. Si bizarre que soit sa proposition, je mentirais si je ne reconnaissais pas que l’idée d’avoir une relation sexuelle avec Drew est très attrayante.
*
* *
Au cours des jours suivants, les choses reviennent à la normale entre Drew et moi au bureau. Par normale, j’entends qu’il se moque des conseils qu’il m’entend prodiguer à mes patients, et que je lui suggère d’aller voir ailleurs s’il n’y retrouverait pas son éthique après avoir surpris certaines suggestions qu’il fait à ses clients. Avec Baldwin, la tension reste palpable. Je l’ai entendu ouvrir et refermer sa porte hier matin, puis il a frappé à la mienne, à quoi j’ai réagi de façon très mature en faisant semblant que je n’étais pas à la maison.
J’ignore pourquoi je l’évite, il n’a rien fait de mal, au fond. Du coup, le lendemain, quand il frappe de nouveau, je prends une profonde inspiration et je me montre plus mûre.
– Je m’inquiétais pour toi, me dit-il.
– Ah bon ? Je ne voulais pas te donner de soucis, j’étais juste très occupée au travail.
– Ce qui est une bonne nouvelle, je suppose. Je suis content que les choses tournent comme tu le projetais en emménageant ici.
Pas toutes les choses, mais bref.
– Oui, je suis ravie de la manière dont évolue mon cabinet.
– Tu es libre pour le petit déjeuner ? J’aurais bien aimé que nous parlions un peu. Histoire de se mettre à jour sur tout ce qui se passe.
Je suis libre, mais je lui mens. Baissant les yeux vers ma montre, je constate qu’il est sept heures trente.
– En fait, j’ai une séance de conseil à huit heures trente. Et je n’ai pas fini de me préparer.
– À dîner alors ?
– Ma journée est complètement bouclée, je lui réponds avec un pauvre sourire. Je vais travailler tard à transférer mes notes dans mes dossiers électroniques.
Baldwin fronce les sourcils.
– Déjeunons. On peut manger à ton bureau, si tu préfères.
Il ne va pas me lâcher tant que je n’aurai pas dit « oui ».
– Euh… d’accord.
Une fois qu’il est parti, je me ravise quant au fait qu’il vienne au bureau pour déjeuner et lui envoie un SMS pour qu’on se rejoigne dans un restaurant pas loin. Non que mettre Drew mal à l’aise ou quoi que ce soit me tracasse, mais qui sait ce qui peut sortir de la bouche de cet homme…
*
* *
Ce n’est pas ce que l’on dit qui compte,
c’est la manière dont on le dit.
Aujourd’hui, j’aimerais te dire ______________
et te montrer que je le pense.
Ayant inscrit ma citation quotidienne sur mon ardoise, je la tape sur mon site web et puis j’entreprends de passer mes dossiers en revue. Mon planning est totalement rempli cet après-midi par des séances de thérapie, et je veux être préparée au cas où je rentrerais tard de mon déjeuner. Baldwin m’a envoyé un SMS pour m’annoncer qu’il avait réservé au Seventh Street Café, un restaurant du type nappe et serviettes en tissu où ils mettront peut-être un certain temps à préparer leurs plats élaborés. Ils ne font pas dans le hamburger, là-bas. Ils servent du bœuf de Kobe aux graines de fenouil cuit à la graisse de canard fermier ; bref, des intitulés exotiques sur le menu, qui servent à justifier les plats à vingt-cinq dollars.
Une demi-heure avant le déjeuner, je suis surprise de voir Baldwin débarquer au bureau au lieu de le retrouver au restaurant, comme convenu.
– Je croyais qu’on avait rendez-vous au Seventh Street Café ?
– Comme j’étais dans le quartier, je me suis dit que j’allais passer te prendre sur le chemin.
Je l’invite à me suivre dans mon bureau, où je vais chercher mon manteau et éteindre mon ordinateur portable. Drew a passé toute la matinée en conférence téléphonique et, comme de bien entendu, il termine pile à ce moment. Il entre dans mon bureau, sans savoir que j’ai de la visite.
– De quoi tu as envie ? Je pensais à un hot-dog. Ça te dit de marcher jusqu’à… (Il se fige sur place en voyant Baldwin.) Je n’avais pas vu que tu avais de la compagnie.
Je remarque la légère crispation de sa mâchoire. Décidément, il n’est pas fan de Baldwin. Bien entendu, celui-ci ne sert pas sa propre cause quand il réplique sur un ton narquois :
– Oui, on a rendez-vous pour le déjeuner dans un endroit où on sert de la vraie nourriture.
Drew me regarde et ses yeux me transmettent le message qu’il n’exprime pas tout haut. Puis il fait demi-tour et regagne son bureau, non sans avoir lancé par-dessus son épaule :
– Profitez bien de votre « vraie nourriture ».
Je suis presque sortie du bureau quand Baldwin remarque ma citation du jour. Il se tourne vers moi.
– Tes clients apprécient ce genre de choses ?
Je suis aussitôt sur la défensive.
– Oui. J’inscris la même citation quotidienne sur mon site, où les gens se connectent et se déconnectent pour les séances de conseil vidéo. Offrir une phrase inspirante et une suggestion pour qu’ils donnent plus à leur relation, c’est un plus pour mes séances.
– Sans doute, mais cela dépend de ce que tu leur suggères.
Je ne comprends pas bien ce qui ne lui plaît pas là-dedans, car cette idée de citations quotidiennes, je la tiens de ses TD à la fac. Alors, qu’est-ce qui peut bien le perturber dans le fait que je l’utilise ?
En franchissant ma porte, je m’arrête pour relire ma citation.
Drew.
Je vais le tuer.
Il l’a modifiée.
Encore.
J’avais inscrit :
Ce n’est pas ce que l’on dit qui compte,
c’est la manière dont on le dit.
Aujourd’hui, j’aimerais te dire ______________
et te montrer que je le pense.
Il a dû la changer pendant que la porte était fermée, car désormais on peut lire :
Ce n’est pas ce que l’on fait qui compte,
c’est la manière dont on le fait.
Aujourd’hui, j’aimerais te faire jouir.
Et je le pense vraiment.
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