Egomaniac

Vi Keeland · Chapitre 31 sur 46

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Egomaniac

31 - Emerie

31

 

 

Emerie

 

– Je ne pense pas qu’elle soit cassée. Mais on va faire une radio pour s’en assurer.

Le médecin des urgences manipule ma cheville. Qui vire déjà au bleu.

– Merci.

– L’infirmière va venir d’ici quelques minutes remplir votre dossier, puis elle appellera un radiologue.

– D’accord. (Je me tourne vers Drew.) Tout ça, c’est ta faute.

– Ma faute ?

– Oui. Tu me faisais aller trop vite.

– Trop vite ? Une grand-mère qui poussait un chariot nous a dépassés sur la glace. Tu n’aurais pas dû lâcher ma main.

– J’ai eu peur.

Ça faisait plus de deux heures qu’on patinait, et moi je n’arrivais toujours pas à acquérir les bases. Parce que j’étais trop instable sur mes pieds, que mes chevilles tremblotaient sans cesse d’avant en arrière, ce qui a fini par desserrer mes patins. La dernière fois que je suis tombée, ma cheville n’était plus maintenue et je me la suis tordue. Bon sang, ça m’a fait mal, mais je n’aurais jamais cru qu’elle puisse être cassée.

Contrairement à Drew qui, après un regard sur mon pied gonflé, a décidé qu’on devait aller aux urgences. Impossible de l’en dissuader. Son copain, Roman, nous a rejoints devant l’hôpital pour prendre Beck chez lui afin que Drew puisse rester avec moi.

L’infirmière arrive avec son bloc-notes.

– Je dois vous poser quelques questions. Votre mari peut rester s’il le veut, mais il devra sortir quand le technicien viendra prendre la radio.

– Ce n’est pas… (Je nous désigne tour à tour, Drew et moi.) On n’est pas mariés.

L’infirmière sourit. Pas à moi, à Drew. Elle bat des cils, en plus.

Je rêve.

– Dans ce cas, je vais devoir vous demander de sortir, lui indique-t-elle. Je viendrai vous chercher une fois que j’en aurai terminé avec votre…

Elle attend que Drew complète.

– Petite amie.

– Ah. Oui. Eh bien, je viendrai vous chercher quand j’en aurai terminé avec votre petite amie.

C’est un effet de mon imagination, ou est-ce qu’elle a posé la question pour savoir si on était ensemble ? Drew m’embrasse sur le front en promettant de revenir. Dès qu’il est sorti, l’infirmière entame sa liste de questions médicales. C’est juste à ce moment-là que je me rends compte que Drew m’a appelée sa petite amie.

 

*

* *

 

– Je peux marcher.

Drew vient de me soulever dans ses bras pour la dixième fois. Il m’a portée de la patinoire au taxi, du taxi à l’hôpital, de l’hôpital au taxi et du taxi jusqu’à son appartement, où il m’a installée sur son canapé, en surélevant mon pied. Comme le docteur l’a stipulé.

Maintenant, il a fait livrer à manger et il me porte jusqu’à la table.

– Le docteur a dit qu’il ne fallait pas t’appuyer dessus.

– Ça va. C’est juste une entorse. L’attelle va m’empêcher de trop y mettre mon poids, de toute façon.

Beck tire la chaise tandis que son père approche avec moi dans ses bras. Roman, qui est en train de sortir les emballages de nourriture d’un grand sac de livraison, nous regarde bizarrement. C’est la première fois que je le rencontre, il doit me prendre pour une comédienne.

– Je suis gênée. Je te jure que je ne suis pas aussi empotée, en temps normal.

Roman continue à observer la scène qui se déroule sous ses yeux : Drew qui me repose et entreprend de remplir l’assiette devant moi. J’ai la sensation que Roman n’est pas homme à rater beaucoup de détails.

– Pas de souci, me rassure-t-il. Notre Florence Nightingale 1 n’aurait pas dû te laisser tomber.

– Je ne l’ai pas laissée tomber. Elle a lâché ma main.

J’adresse un clin d’œil à Roman, afin de lui signifier que nous sommes sur la même longueur d’onde, puis je conclus :

– Il m’a laissée tomber.

– N’importe quoi.

Drew s’immobilise, un plateau de ziti à la main. Il a déjà largement trop chargé mon assiette.

– Je ne l’ai pas lâchée, insiste-t-il en nous regardant tour à tour. Mais toi, je ne vais pas tarder à te lâcher, si tu continues à raconter des conneries, fait-il à Roman.

– Soigne ton langage, je le réprimande.

Roman se contente de ricaner.

Le dîner est loin d’être paisible. D’abord, Drew et moi sommes en désaccord sur la politique, puis Roman, Drew et Beck ont une discussion animée sur le nom des équipes qui vont arriver aux playoffs de hockey cette saison. Nous parlons fort, parfois en même temps, pourtant je ne me rappelle pas la dernière fois où j’ai autant apprécié un repas.

Une fois nos agapes terminées, Drew est implacable : non, je ne peux pas aider à débarrasser. Il me porte donc au salon. Roman, à qui il a ordonné de participer au nettoyage, préfère s’ouvrir une bière et me rejoindre.

– Tu en veux une ?

– Non, merci, je lui réponds, affalée sur le canapé, les mains jointes sur le ventre. Je suis déjà trop remplie par les dix kilos de pâtes et de poulet à la parmesane que Drew avait empilés dans mon assiette.

Roman prend une gorgée de sa bière en m’observant par-dessus la bouteille.

– Vous vous disputez beaucoup, tous les deux ?

Je souris.

– Pas mal, oui.

– C’est son truc.

Ma perplexité doit se voir sur mon visage, car il appuie sa bouteille sur sa cuisse et précise sa pensée :

– Drew et moi, on s’est rencontrés en première. Je lui ai piqué sa petite amie…

Je l’interromps.

– Quand Drew raconte l’histoire, c’est lui qui t’a volé ta petite amie avant que vous ne deveniez copains pendant une varicelle commune.

– Il t’a raconté ça ?

Je fais « oui » de la tête.

– Tout à fait. Et je l’ai trouvée étrangement mignonne, votre histoire. Il la raconte avec beaucoup d’émotion.

– Bref, lui et moi, on se dispute depuis la classe de première. Mais c’est aussi mon meilleur ami. Son père et lui étaient plus proches qu’aucun père et aucun fils de ma connaissance. Ils se disputaient tous les jours. Ce n’est pas une coïncidence que son métier consiste à argumenter avec les gens, d’ailleurs. (Roman reprend une gorgée de bière et semble réfléchir à ce qu’il s’apprête à ajouter.) Tu veux savoir pourquoi je savais depuis le début que ça ne fonctionnerait pas avec Alexa ?

– Vas-y.

– Ils ne se disputaient jamais. Du moins pas avant la fin, quand elle a commencé à montrer sa vraie nature de garce égoïste. Mais ça, c’est une forme de dispute différente de celle qu’il pratique quand il aime.

– On n’est pas…

Roman se cale contre le dossier du canapé, un sourire entendu aux lèvres.

– Je sais, je sais. Je vois bien que ni toi ni lui ne l’avez encore compris. On en reparle d’ici un mois ou deux.

 

*

* *

 

– Il y a des travaux de voirie la nuit sur la 49e, tu devrais passer par la 51 e.

– C’est pas vrai, quelle plaie cette fille ! marmonne Drew, en tournant brusquement à gauche.

On se dispute depuis une demi-heure sur mon retour à la maison. Il voulait que je reste chez lui afin de m’aider dans mes déplacements. Mais avec son fils qui est là, ça ne m’a pas paru correct. Il a fini par céder, à condition qu’on attende que Beck s’endorme pour nous mettre en route. Puis Roman est resté chez Drew afin que ce dernier puisse me raccompagner.

En arrivant devant mon immeuble, j’effectue une piètre tentative de protestation quand il va pour me porter, mais je lâche vite l’affaire. Je noue les bras autour de son cou et me laisse aller au plaisir de son contact.

– Tu devrais peut-être envisager de ralentir sur les burgers, me taquine-t-il.

– Hé, méfie-toi. Encore une blague sur mon poids et j’arrête toutes les gâteries.

– Je n’y crois pas une seconde. Tu aimes trop ça.

– Quelle arrogance.

– Peut-être. Pourtant c’est ce qui fait une partie de mon charme incommensurable. D’ailleurs je m’en vais t’en montrer une autre sur-le-champ.

La porte de l’ascenseur s’ouvre.

– On n’a pas le temps pour les galipettes. Tu dois rentrer libérer Roman.

– On s’en fout de Roman. (Une des paumes qui me soutient glisse vers mes fesses et les serre fort.) J’ai eu tes fesses entre les mains toute la journée. Alors je vais te déshabiller, que tu le veuilles ou non.

– Et si je ne t’invite pas à entrer ?

– Bonne question. Eh bien, je vais peut-être te prendre juste ici dans l’ascenseur, alors. (Il désigne d’un geste du menton la caméra placée dans un angle de la cabine.) Quelqu’un doit regarder. Offrons-lui un joli spectacle.

J’avais la tête posée contre son torse, je la relève pour le regarder dans les yeux. Je les découvre brûlants. Si nous n’atteignons pas l’intimité de mon appartement, il y a effectivement un risque que quelqu’un ait droit à un show torride. Mais pourquoi est-ce que l’ascenseur ne s’est pas encore mis en branle ?

– Tu as appuyé sur le bouton ?

– Merde.

Avec un ricanement, il se penche pour presser le bouton de mon étage. Juste avant que les portes se referment, un bras s’immisce qui les retient.

Évidemment, il fallait que ce soit Baldwin.

Il me contemple dans les bras de Drew, puis voit l’attelle strappée à ma jambe.

– Emerie ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

Je sens l’étreinte se resserrer autour de moi.

– Je suis tombée en faisant du patin à glace. C’est juste une entorse.

Baldwin jette un regard noir à Drew.

Quoi ? Il a besoin d’une confirmation ?

– On a vérifié. La cheville n’est pas cassée, explique sèchement Drew.

Sa mâchoire est si crispée que je vois les muscles se tendre.

La porte de l’ascenseur se ferme enfin et l’atmosphère de la cabine devient pire que gênante. Elle est… suffocante. Les deux hommes se tiennent côte à côte. Je me prends à regretter de n’avoir pas plus insisté pour que Drew me repose au sol. Quand nous atteignons le troisième étage, je suis certaine qu’il ne reste quasi plus d’oxygène à l’intérieur de l’espace réduit. Baldwin tend le bras pour nous permettre de sortir en premier.

Je tente de trouver mes clés dans mon sac, mais ce n’est pas facile, vu ma position.

– Tu veux bien me reposer afin que je cherche mes clés ? je demande à Drew quand il s’immobilise devant ma porte.

Il se baisse délicatement, tout en gardant un bras passé autour de moi afin de réduire au minimum le poids sur mon pied.

Baldwin s’arrête devant ma porte aussi.

– Je peux faire quelque chose pour t’aider ?

J’ouvre la bouche pour répondre, mais Drew est plus rapide.

– Je m’occupe de tout.

– Je peux te déposer au bureau demain matin et repasser te prendre le soir, propose Baldwin, sans prêter la moindre attention à lui.

– J’ai une voiture, gronde Drew, qui me prend les clés des mains pour déverrouiller ma porte.

– Vous n’avez pas besoin de vous donner cette peine. Emerie et moi partons du même endroit, je peux faire un petit détour pour la déposer sur mon chemin pour l’université.

Ignorant le regard qui me brûle, je me tourne vers Baldwin.

– Ce serait super, merci. Sinon, je peux prendre un taxi. Je ne veux pas obliger Drew à traverser toute la ville le matin, surtout avec son fils.

– Dans ce cas, c’est décidé. Envoie-moi un SMS demain matin, si tu as besoin d’aide pour te préparer ou autre.

– Merci.

Baldwin adresse un hochement de tête à Drew et rentre enfin chez lui. La scène n’a pas dû durer plus de trois minutes en tout, pourtant elle m’a paru s’étirer pendant des heures.

À l’intérieur, j’allume les lumières et m’affaire à ôter mon manteau. Drew restant silencieux, je sens venir un commentaire. Au bout d’une minute, je commence à me détendre en songeant que, peut-être, j’ai tout imaginé et mal évalué la situation, que la gêne n’était qu’une vue de mon esprit.

À tort.

– Ce type est un connard.

– Qu’est-ce qu’il a fait ?

Drew a dû prendre ma question pour une manière de défendre Baldwin. Son comportement change du tout au tout.

– Tu as envie de baiser avec lui ?

– Quoi ? Non ! D’où ça sort, ça ?

Il se passe une main dans les cheveux.

– Faut que j’y aille. Je ne veux pas être absent si Beck se réveille.

Ça, je peux le comprendre, pourtant il y a cinq minutes, il n’avait pas l’air pressé. En moins de cinq minutes, montre en main, il est passé de pressé de se retrouver seul avec moi à pressé de s’en aller.

– C’est quoi le problème ?

– Tu veux que je t’enlève ton attelle ou que je fasse autre chose pour toi avant de partir ?

– Non, je réponds sèchement, frustrée. Vas-y.

Je presse la tête contre la porte derrière lui. Dans mon esprit, ça tourbillonne, mais c’est la même question qui tourne en boucle.

Est-ce que j’ai envie de coucher avec Baldwin ?

 

1. Florence Nightingale est considérée comme la première infirmière professionnelle et a joué

un rôle majeur dans la création des soins infirmiers modernes.

 

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