Egomaniac
15 - Emerie
15
Emerie
Je suis arrivée au bureau avant Drew. Quand il fait son entrée à près de dix heures, je l’accueille sur un mode sarcastique.
– Panne de réveil ? Je pourrais peut-être vous recommander un truc qui vous aiderait à vous endormir.
Je m’attends à une réplique capable de me faire rougir, mais je ne suis même pas sûre qu’il m’ait entendue.
– Bonjour.
Il disparaît dans son bureau et décroche aussitôt son téléphone, partant dans ce qui ressemble à une dispute violente. L’ayant entendu raccrocher, je lui laisse quelques minutes pour se remettre et prends avec moi les messages de la matinée, pour les lui apporter.
Je le trouve debout derrière son bureau, qui regarde par la fenêtre tout en sirotant un grand café. Il a l’air à des années-lumière d’ici. Je suis sur le point de lui demander si tout va bien, quand il fait volte-face. Et j’ai ma réponse. Il n’est pas rasé, sa chemise habituellement impeccable ressemble à un chiffon dans lequel il aurait dormi et il a des cernes noirs sous ses yeux habituellement vifs.
– Vous avez une sale tête.
Il m’adresse une ombre de sourire forcé.
– Merci.
– Tout va bien ?
Il se frotte la nuque pendant un moment, avant de hocher la tête.
– Problèmes personnels, ça va aller.
– Vous voulez en parler ? Je sais écouter.
– Parler, c’est bien la dernière chose dont j’ai besoin. J’ai passé deux heures au téléphone hier soir. J’en ai ma dose, de parler.
– D’accord. Bon… qu’est-ce que je peux faire d’autre ? De quoi avez-vous besoin ?
Malgré sa tête de déterré, une lueur du vrai Drew s’allume dans le fond de ses prunelles et il hausse un sourcil canaille en guise de réponse.
– Je ne sais pas pourquoi, mais je doute que vous ayez besoin de moi, pour ça, je lui indique.
À quoi il sourit. Vraiment.
– Pourtant, ça m’aurait sans aucun doute aidé à m’endormir hier soir.
Au bout de quelques minutes de conversation, je désigne mon bureau.
– J’ai une vidéoconférence dans une poignée de minutes, je ne pourrai pas répondre au téléphone pendant une heure. Mais ensuite, je serai disponible jusqu’à une réunion en fin d’après-midi ici, dans mon bureau.
– Pas de problème, je m’occupe des appels.
– Merci. (Je m’apprête à partir quand je me rappelle ce que je souhaitais lui demander ce matin avant qu’il n’arrive.) Cela vous dérange si je fixe un petit panneau blanc sur ma porte ? J’ai des petites gommes bleues pour le coller, il ne l’abîmera pas.
– Je vous en prie.
Après avoir transmis encore un message à Drew, je parviens à trouver le temps, avant mon appel vidéo, de coller l’ardoise blanche sur ma porte, sans qu’elle penche de côté. Mon projet, c’est d’y inscrire une phrase qui prête à réflexion et d’en changer chaque jour, comme je l’ai toujours fait sur mon site web, quand je ne prodiguais mes conseils que via des appels et des vidéoconférences. À présent que les gens viennent sur place, je tiens à poursuivre cette pratique.
Vu que mon rendez-vous ne m’a pas encore bipée sur l’ordinateur, j’attrape mes lunettes de lecture, compulse le journal où je conserve les pensées et autres citations en rapport avec les relations et le feuillette jusqu’à tomber sur celle qu’il me faut. Je l’inscris proprement sur l’ardoise blanche.
Éteindre la bougie d’autrui ne fera pas briller la mienne pour autant.
Aujourd’hui, je vais faire briller ma compagne/mon compagnon
en ______________________________.
Un pas en arrière, je souris en relisant ma citation. Dieu, ce que j’aime aider les gens.
*
* *
– Fouille son courrier. Je me fous de savoir comment tu obtiens l’info. J’ai besoin de savoir si elle baise avec ce type avant demain quatorze heures.
Je n’ai pas revu Drew depuis ce matin, même si je distingue parfaitement ses paroles tandis que je rince ma tasse à café dans l’évier de la petite cuisine attenante à son bureau.
– Roman, je te file cinq mille balles si tu me dégotes une photo intime d’eux ensemble. Dépose un panier de pique-nique devant sa porte d’entrée, s’il le faut. N’importe quoi pour qu’ils apparaissent en public dans une situation de couple amoureux.
La voix de Drew tonne à travers le couloir, suivie d’un gros éclat de rire. Et puis :
– Ouais, ouais. Je t’emmerde aussi, mon grand… À plus.
Drew entre dans la cuisine alors que j’essuie ma tasse.
– Je n’ai pas pu m’empêcher d’entendre votre conversation.
– Ah oui ? Quelle partie ?
Je souris.
– À peu près toutes. J’en déduis que vous êtes assez proche de votre détective privé ?
Il sort une bouteille d’eau du réfrigérateur et dévisse le bouchon.
– Roman est mon meilleur ami depuis que je lui ai volé sa petite copine en sixième.
– Vous lui avez volé sa fiancée et ça vous a rendu amis ?
– Ouais. Il lui avait filé la varicelle, qu’elle m’a ensuite passée. Roman et moi, on a eu la version sévère de la maladie et on a manqué l’école pendant deux semaines. On s’est retrouvés à jouer à des jeux vidéo chez lui pendant dix jours d’affilée.
– Qu’est-ce qui est arrivé à la petite copine ? Elle ne s’est pas interposée entre vous ?
– Roman et moi avons passé un pacte : plus jamais on ne courrait après la même fille. Je l’ai larguée le jour de notre retour en classe, et depuis, Roman et moi sommes potes.
– C’est bizarre, mais je trouve ça plutôt mignon.
Il éclate de rire.
– C’est tout nous. Roman, c’est le gars qui fouille dans les poubelles d’une bonne femme sur le trottoir en plein milieu de la nuit pour dénicher des préservatifs usagés, et moi je suis celui qui glisse ses découvertes à l’avocat de la partie adverse au milieu d’un jugement de divorce. On est tous les deux « mignons ».
Je plisse le nez.
– C’est vrai, cette histoire ? C’est dégoûtant. Du point de vue de l’hygiène comme de la morale.
– Comment pouvez-vous affirmer ça sans savoir ce que mon client a subi ? La vengeance peut être très savoureuse.
– Ah oui ? Et quelle partie est savoureuse ? Celle où vous vous sentez mal tous les deux au lieu qu’il n’y en ait qu’un seul qui souffre ?
Drew boit une longue goulée d’eau et appuie une hanche contre le plan de travail.
– J’avais oublié que vous étiez une incorrigible optimiste en matière de relations. En parlant de ça, comment s’est passé votre rencard d’hier soir ?
– Mon rencard ?
– Avec monsieur Nœudpap.
– Ah, le dîner. Sympa, mais je n’appellerais pas exactement ça un rendez-vous.
– Pas de passage à l’acte à la fin de la soirée, c’est ça ?
– Ce ne sont pas vos affaires, mais non. Il ne s’est rien passé entre nous de physique. On a partagé un bon dîner et on a beaucoup parlé de travail. Baldwin essaie de m’obtenir un poste de vacataire à l’Université de New York, où il enseigne. Je ne pense pas avoir envie d’enseigner un jour à plein temps, mais j’adorerais donner des cours à temps partiel et recevoir mes patients le reste du temps. Bref, après le dîner, on s’est dit « au revoir » devant ma porte.
– Il veut quoi, en fait, ce type ? Sortir avec vous ou pas ?
– Je n’en sais rien. Il m’envoie des signaux contradictoires. Comme hier soir. Il devait sortir avec Rachel, une fille qu’il fréquente, et le voilà qui se pointe ici sans prévenir, change d’avis et m’emmène dîner à la dernière minute.
– Il vous arrive de lui parler de vos sentiments, à vous ?
– L’occasion ne s’est jamais présentée.
Drew lève le menton.
– L’occasion ? Et hier soir, ça n’allait pas ?
– Il voit quelqu’un.
– Et ?
– Je ne veux pas m’immiscer dans sa relation.
– Je ne vous dis pas d’aller coucher avec lui. Juste de lui exprimer ce que vous ressentez.
– C’est ce que vous feriez, à ma place ?
Il ricane.
– En fait, moi, j’ai plutôt pour habitude de baiser avec mes rencards sans parler de sentiments. Mais ça, ce n’est pas votre style.
Je lâche un soupir.
– Je le regrette.
– Sur ce point, je peux vous aider, fait-il en agitant les sourcils. Si l’envie vous vient d’essayer quelque chose de nouveau.
– Comme c’est généreux de votre part.
– Oh, je saurais me montrer trèèèès généreux. Faites-moi confiance.
À la vue de son sourire coquin, mon cœur effectue un petit saut dans ma poitrine, mais je secoue la tête.
– Ma vie en est donc rendue à ça ? Je suis conseillère matrimoniale et je prends mes conseils en matière de relations auprès d’un avocat spécialisé dans les divorces ?
– Vous êtes idéaliste. Je suis réaliste.
Je redresse les épaules.
– Puis-je savoir quel est votre statut à vous, du point de vue personnel ? Puisque vous êtes un expert ?
– J’ai des tas de relations.
– Vous parlez de relations sexuelles ?
– Oui. J’aime le sexe. En fait, j’adore ça. C’est le reste, tout ce merdier, que je n’aime pas.
– La partie relationnelle, vous voulez dire ?
– Je veux dire la partie où deux personnes se mettent ensemble et commencent à compter l’une sur l’autre, à partager leur vie, jusqu’à ce que l’une des deux entube l’autre.
– Toutes les relations ne tournent pas comme ça.
– Dans toute relation, l’un des deux finit par entuber l’autre à un moment donné. À moins justement qu’on s’en tienne à la baise. Dans ce cas, il n’y a pas de fausses attentes.
– Je pense que votre divorce et votre travail ont entaché votre vision des choses.
Il hausse les épaules.
– Entaché, ça me va.
*
* *
Sarah et Ben Aster sont l’exemple parfait de la raison pour laquelle j’adore le conseil matrimonial. J’ai commencé à voir Sarah après la naissance de leur fils et, très vite, je me suis rendu compte que leurs problèmes de couple allaient bien au-delà du stress additionnel de l’arrivée d’un enfant. Le couple était ensemble depuis seulement quatre mois quand Sarah est tombée enceinte, ce qui a conduit à un mariage ultra rapide et à une interruption prématurée de la période normale dite de la « lune de miel » dans la relation, à cause de la survenue du bébé.
Après un départ pour le moins chaotique, le couple a fini par s’installer, pour découvrir assez vite que les espoirs et les rêves de chacun étaient très différents. Ben aspire à une maison pleine d’enfants, en banlieue, avec un grand jardin et une femme qui resterait à la maison. Sarah, pour sa part, souhaite rester vivre dans leur minuscule appartement de l’Upper East Side, reprendre le travail et embaucher une nounou.
Le plus drôle, c’est que chacun affirme avoir dit à l’autre comment il envisageait l’avenir. D’ailleurs, je pense qu’ils l’ont fait. Le problème réside dans leur mode de communication. En conséquence, même si au cours des mois écoulés ils ont réussi à trouver un compromis en cherchant une maison à Brooklyn avec une petite cour et un temps de trajet raisonnable jusqu’à Manhattan, il leur reste à travailler sur la communication. Ce qui m’a conduite à l’exercice de cette semaine.
J’ai demandé à Sarah et à Ben de dresser la liste de cinq choses qu’ils veulent accomplir au cours de l’année à venir. Aujourd’hui, nous avons passé la majeure partie de l’heure à compulser la liste de Sarah. Elle a lu à Ben ce qu’elle envisage de faire et il devait lui expliquer en retour ce que signifiait ce projet. C’est inouï ce qu’un couple pourtant marié depuis dix-huit mois peut encore mal interpréter les choses.
– Je veux faire un voyage en Caroline du Sud pour rendre visite à Beth, ma meilleure amie, annonce Sarah.
Je me tourne vers Ben.
– Ben, expliquez-moi ce que Sarah vient de dire.
– Eh bien, elle veut partir en Caroline du Sud pour voir Beth, son amie célibataire.
– Sarah n’a pas mentionné le fait que Beth soit célibataire, mais apparemment vous avez entendu ce détail qui est important à vos yeux. En quoi le fait que Beth soit célibataire est-il significatif ?
– Elle veut partir. Je le comprends et elle a bien besoin de faire un break. Seulement, elle veut aller passer du temps avec Beth pour retrouver la vie qu’elle avait avant que nous soyons ensemble. Une existence de célibataire insouciante. Après, elle va revenir et elle nous en voudra.
Sarah exprime ensuite qu’elle souffre de ne plus avoir son amie auprès d’elle et explique comment elle envisage d’occuper son temps quand elle lui rendra visite. Il est clair qu’il y a une grande différence entre ce qu’elle souhaite à travers ce voyage et la manière dont Ben l’avait interprété. Au bout de quinze minutes de conversation sur le sujet, elle a réussi à l’apaiser. Entre ces deux-là, la communication et la confiance s’améliorent de semaine en semaine et, à la fin de l’heure, je suggère que nous passions à une séance toutes les deux semaines au lieu d’un rendez-vous hebdomadaire.
– Vous savez ce que je viens de remarquer ? me dit Sarah tandis que Ben l’aide à enfiler son manteau.
– Quoi donc ?
– Après la fin de nos séances de vidéoconférence, il y avait toujours une petite citation sympathique sur votre page d’accueil, que je ne manquais pas de lire. Qui me rappelait de faire quelque chose de gentil pour Ben. On n’en aura plus, c’est dommage.
Je lui souris.
– Eh bien, si. D’abord, les citations sont toujours mises à jour sur mon site web, mais j’en écrirai aussi sur ma porte. Elle était ouverte quand vous êtes arrivés, vous ne l’avez probablement pas remarquée. Mais vous pourrez lire celle du jour en sortant.
Sarah arrête Ben et ensemble ils lisent l’ardoise après avoir ouvert ma porte. Sarah tourne la tête vers moi, une drôle d’expression sur le visage, tandis que Ben sourit de toutes ses dents.
Une fois qu’ils sont partis, je saisis mes lunettes de vue et m’approche de la porte en me demandant si j’ai fait une faute d’orthographe.
Ce n’est pas le cas, mais apparemment Drew a trouvé amusant de modifier ma citation. Là où j’avais écrit :
Souffler la bougie d’autrui ne fera pas pour autant
briller la mienne.
Aujourd’hui, je vais faire briller ma compagne/mon compagnon en
_________________________
L’ardoise affiche désormais :
Souffler la bougie d’autrui fait encore plus briller la mienne. Aujourd’hui, je vais
faire briller ma compagne/mon compagnon en lui soufflant dans les bronches.
Je vais le tuer.
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