Egomaniac
25 - Drew
25
Drew,
réveillon du 31 décembre,
trois ans plus tôt
J’ai les yeux rivés sur la croix au mur de la chambre de mon fils. Elle m’a inspiré une prière il y a pile un an. Le berceau au-dessus duquel je l’avais suspendue a disparu, au profit d’un petit lit de bébé en plastique en forme de voiture de course. Pourtant, je l’ai raccrochée, après que Dieu m’a laissé entendre, quand j’espérais la guérison de mon père, que je n’étais pas un veinard. Il est mort il y a trois jours.
Au sortir du service funéraire, ce matin, quelques personnes sont venues à la maison pour déjeuner. Je ne suis pas fâché qu’elles soient toutes reparties, maintenant. J’ai besoin de silence. Et puis, j’ai aussi besoin de boire quelques verres en paix. Je fais tournoyer le liquide ambré au fond de mon verre.
La porte s’entrouvre, mais je ne prends même pas la peine de me retourner. Des bras m’enlacent par-derrière, dont les mains se nouent à ma taille, sur la boucle de ma ceinture.
– Qu’est-ce que tu fais là ? Beck est au bac à sable avec la baby-sitter. Il ne va pas rentrer avant une heure ou deux.
– Rien.
– Viens dans le salon. Que je te masse les épaules.
L’année écoulée a été rude, entre Alexa et moi. Non qu’on se soit disputés tant que ça, mais l’excitation de la nouveauté a depuis longtemps disparu, dans notre relation. On a trois trucs en commun : on aime tous les deux le sexe, l’argent (je le gagne, elle le dépense) et notre fils. Mais quand tu travailles dix heures par jour et que les nuits et les week-ends tu t’occupes de ton père qui est littéralement en train de mourir sous tes yeux, même le sexe passe au second plan.
Avant que mon père ne commence à décliner à vue d’œil, j’ai essayé de m’intéresser aux nouveaux passe-temps de ma femme, histoire de nous donner quelque chose en commun. Sauf qu’en dehors d’assister à une des pièces que son école avait montées, ça n’était pas très facile. Je lui ai fait répéter son texte, mais elle me reprochait de ne pas mettre assez de cœur dans mon jeu. Sans doute parce que je ne suis pas un putain d’acteur ! Je suis allé assister à ses répétitions et elle m’a dit que ma présence gênait la spontanéité de son interprétation. Au bout du compte, j’ai cessé de faire des efforts. Ces derniers jours, en revanche, elle a été absolument géniale.
Je pivote sur moi-même et étreins ma femme, je dépose un baiser au sommet de son crâne.
– Oui, allons-y. J’ai les épaules nouées, ça me fera du bien.
Après une quinzaine de minutes, je commence à me détendre… jusqu’à ce qu’Alexa ne provoque une nouvelle tension dans mon cou.
– On devrait aller à la fête de Sage, ce soir.
– J’ai enterré mon père il y a deux heures. Le seul parent que j’avais, vu que ma mère s’est barrée avec son mec quand j’étais à peine plus vieux que notre fils. Je ne suis pas vraiment d’humeur à faire la fête.
– Mais c’est notre anniversaire. Et puis, c’est le Nouvel An.
– Alexa, il n’est pas question que j’aille à une putain de fête ce soir, OK ?
Elle interrompt son massage.
– Pas la peine de t’énerver.
Je me redresse.
– De m’énerver ? Tu attends de moi que j’assiste à une fête le jour des obsèques de mon père ! Je pense que j’ai des raisons de m’énerver.
Ma femme souffle bruyamment. Nos cinq ans de différence d’âge me donnent parfois l’impression que vingt ans nous séparent.
– J’ai besoin de faire la fête. Ces derniers mois ont été déprimants.
Ce n’est pourtant pas comme si elle m’avait aidé avec mon père. Tous les week-ends, pendant que je m’occupais de lui, elle sortait avec ses amies, la plupart du temps pour des virées shopping ou des déjeuners ou Dieu sait quoi. Son égoïsme me dégoûte.
– Quelle partie des derniers mois a bien pu te déprimer ? L’appart sur Park Avenue et les milliers de dollars dépensés en shopping chaque semaine ? Ou peut-être la nounou qui garde notre fils afin que tu puisses prendre des cours de comédie et sortir déjeuner ? Ou non, les séjours de trois semaines que tu as faits à Atlanta pour rendre visite à tes amis immatures ; ceux où tu as voyagé en première classe et séjourné au St. Regis, en centre-ville, au lieu de coucher chez ton frère dans la cambrousse ? Ouais, ça a dû être carrément déprimant.
– Mes amis ne sont pas immatures.
Je renifle avec mépris et m’apprête à répliquer, avant d’opter pour un autre verre plutôt que de poursuivre cette conversation. Parmi tout ce que je lui ai balancé au visage, ce qui l’a vexée, c’est l’affirmation que ses amis sont immatures ? C’est tordu, comme sens des priorités. Je me dirige vers la cuisine, ouverte sur le salon, où elle est toujours assise, et me verse un autre verre.
– Va à ta fête toute seule, Alexa.
*
* *
Le soleil se couche quand j’ouvre les yeux. Alexa a emmené Beck au centre commercial, où elle compte s’acheter une énième robe, et moi je me suis endormi sur le canapé après avoir fini mon verre et ma dispute avec elle. Je m’assieds et me passe les doigts dans les cheveux. Je ne devrais pas être surpris qu’Alexa ait prévu de se rendre à une fête ce soir. Elle n’en rate pas une, surtout pas le soir du Nouvel An. Apparemment, je lui ai accordé plus de crédit qu’elle n’en mérite dans le domaine de la générosité.
Mon estomac gargouille. Je ne me rappelle pas la dernière fois où j’ai vraiment mangé. Hier, peut-être ? Le repas dans un resto italien entre la veillée mortuaire du matin et l’après-midi au funérarium, je pense. En fouillant dans le frigo, je tombe sur le plateau qu’on avait commandé pour ce matin et picore des antipasti avec les doigts. Alors que je suis occupé à me goinfrer, mon portable sonne et, au début, je n’y prête pas attention. Mais constatant qu’il recommence à sonner aussitôt, je vérifie l’identité de l’appelant. C’est un numéro local. Et très familier. À la troisième sonnerie, mon cerveau a passé en revue mon annuaire interne et fini par retrouver pourquoi je le connais.
Je l’ai composé mille fois, au cours des mois écoulés, chaque fois que la santé de mon père empirait. C’est l’hôpital de Lenox Hill qui m’appelle.
*
* *
Le chauffeur de taxi me hurle dessus quand je bondis en direction de l’entrée des urgences. Apparemment, je suis sorti si vite que j’ai oublié de fermer la portière.
– Ma femme et mon fils ont eu un accident de voiture. Ils ont été amenés en ambulance, je crie à la femme derrière le Plexiglas de son guichet.
– Quel nom de famille ?
– Jagger.
Elle lève les yeux et hausse un sourcil.
– Ces lèvres… Je ne résiste pas à l’envie de vous poser la question : vous êtes parent avec Mick ?
– Non.
Elle grimace, mais désigne une porte sur ma gauche.
– Chambre 1A. Je vous ouvre.
*
* *
Traumatisme abdominal. C’est ce que nous a indiqué le docteur il y a deux heures. Alexa n’a eu besoin que de deux ou trois points de suture, mais Beck n’a pas eu autant de chance. Son siège bébé a encaissé tout l’impact de la collision, quand les freins d’une camionnette de livraison de fleurs ont lâché et que le véhicule a grillé un feu rouge en plein milieu de la circulation du centre-ville. Son conducteur a braqué pour éviter l’accident, mais il a fini sa course dans la portière arrière, côté chauffeur, de la voiture d’Alexa. Pile où Beck était assis.
Les médecins nous ont assurés que ses blessures ne semblent pas engager son pronostic vital, mais une radio a montré que son rein gauche était endommagé, au minimum une petite lésion qui nécessite d’être réparée sur-le-champ. Alors, au chevet de mon fils, j’attends que les infirmières m’apportent les formulaires de consentement pour l’opération. Beck est paisiblement endormi dans son lit. Alexa, quant à elle, subit un autre examen neurologique dans la pièce attenante.
Une fois que les médecins sont venus m’expliquer les risques de l’intervention, l’infirmière m’apporte une liasse de formulaires à remplir. Consentement médical, protection des renseignements personnels, autorisations d’assurance… Le dernier papier concerne les transfusions sanguines.
L’infirmière m’explique qu’ils n’ont pas le temps de nous prendre notre sang avant l’opération de Beck et que si par hasard il avait besoin de sang, on lui transfuserait celui de la banque de sang. Cependant, nous pouvons le faire prélever et il sera stocké pour l’avenir, en cas de besoin. Je remplis le formulaire qui sera ensuite entré dans leur base de données et vérifié pendant que nous attendons, puis je demande à l’infirmière de tout faire signer à Alexa dans la chambre à côté. Je ne veux pas laisser Beck tout seul, au cas où il se réveillerait.
Les heures qui suivent, celles où mon fils est en salle d’opération, sont un véritable enfer. Il s’écoule deux heures avant que le chirurgien assistant sorte et vienne nous parler. Il abaisse son masque de papier.
– Ça n’est pas aussi simple que nous l’avions pensé au départ. Les dégâts causés au rein de votre fils étaient plus importants que ne le montrait la radio. En ce moment, nous essayons de suturer la lésion, mais elle entoure le pédoncule vasculaire, qui contient les artères et les veines qui le connectent à l’aorte. Vous devez comprendre qu’il y a une chance que nous ne puissions pas réparer suffisamment bien la blessure pour sauver son organe. Que le risque pour sa santé soit trop important. Si tel était le cas, il devrait subir une néphrectomie partielle ou totale.
Sur quoi, il tente de nous convaincre qu’on vit très bien avec un seul rein. Je connais des tas de gens qui n’en ont qu’un, mais si on naît avec deux, je veux que mon fils ait les bénéfices de ses deux reins, dans la mesure du possible.
Alexa et moi nous sommes à peine parlé, en dehors du moment où je lui ai demandé si elle allait bien. Je suis focalisé sur Beck et une partie de moi lui reproche l’accident. Non que ce soit sa faute, mais si elle n’avait pas été aussi obsédée par ce besoin de s’acheter encore une putain de robe pour sortir ce soir, rien de tout ça ne serait arrivé.
– J’ai vu un distributeur près des ascenseurs, en bas. Tu veux un café ?
Elle hoche la tête.
Quand je reviens avec les cafés, l’infirmière est déjà en train de parler avec Alexa.
– Ah, monsieur Jagger. Voici votre carte de groupe sanguin. Elle indique votre rhésus, si jamais vous en avez besoin un jour. On le transmet à tous les gens qui donnent leur sang.
– Merci. Je suis un donneur compatible avec Beck ?
– Laissez-moi regarder son dossier.
Elle va au pied du lit de mon fils, où ils ont accroché un bloc à pince métallique.
– Vous êtes O négatif, lit-elle en tournant les pages. Ça signifie que vous pouvez donner votre sang à n’importe qui. (Elle s’arrête sur une feuille rose.) Vous avez de la chance. Ce n’est pas souvent qu’un beau-père est donneur universel.
– Je suis son père, pas son beau-père.
L’infirmière raccroche le dossier de Beck au rail et reporte son attention sur le bloc qu’elle a apporté. Un air stupéfait passe sur son visage.
– Vous êtes de groupe sanguin O. Beckett est AB. (Elle fronce les sourcils.) Vous me dites que Beckett est votre fils biologique ?
– Oui.
Elle regarde Alexa, puis moi de nouveau et secoue la tête.
– Ce n’est pas possible. Génétiquement, un O ne peut pas produire un enfant de groupe AB.
Je suis épuisé après une journée infernale, entre l’enterrement de mon père et l’accident de ma femme et de mon fils. J’ai dû mal comprendre.
– Le labo a fait une erreur, alors ?
L’infirmière secoue la tête.
– Ils sont très fiables, en règle générale… (Elle nous dévisage tour à tour à nouveau, ma femme et moi.) mais je vais les envoyer vous refaire une prise de sang.
Sur quoi, elle quitte la chambre pour ainsi dire au pas de course. Je me tourne vers ma femme, qui a la tête baissée.
– C’est une erreur du labo, hein, Alexa ?
Je manque de vomir quand elle relève les yeux. Elle n’a pas besoin de dire un mot, j’ai compris.
Il n’y a pas eu d’erreur.
Pas de putain d’erreur.
Beck n’est pas mon fils.
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