Egomaniac
16 - Drew
16
Drew
– Quel gros con !
– Steve, je te rappelle. Je crois qu’il y a une dispute en demande d’arbitrage dans la salle de conférences d’à côté.
Je raccroche pile au moment où Emerie débarque dans mon bureau pour poursuivre sa diatribe.
– Ce genre de plaisanteries, c’est peut-être drôle avec vos clients masculins qui embauchent des gens pour fouiller dans les poubelles de leur femme, mais pas pour les miens !
– C’est quoi, votre problème, merde ?
Elle a l’air sacrément furax, mais… elle porte aussi ses lunettes tout en me hurlant dessus. Elles ont quelque chose, ces lunettes. Et puis, je ne l’avais pas remarqué ce matin, mais sa jupe est un peu serrée aux entournures. Le rouge lui va bien.
Elle incline la tête.
– Vous faites quoi, là ?
– Quoi ? Comment ça, je fais quoi ?
Elle lève les mains au ciel.
– Vous me reluquez. Je vous ai vu. Je suis entrée ici pour vous enguirlander et vous, vous me reluquez.
– J’admirais votre tenue. Ça n’a rien à voir avec « reluquer ».
– Ah oui ? (Ses mains se posent sur ses hanches.) Et en quoi c’est différent ?
– En quoi c’est différent ?
– Ne répétez pas la question pour vous donner le temps d’inventer une réponse. En quoi est-ce qu’admirer ma tenue et me reluquer sont deux choses différentes ?
Il n’y a qu’une issue.
– J’aime bien, quand vous portez vos lunettes.
– Mes lunettes ?
– Oui, vos lunettes. Vous les mettez juste pour lire ?
Elle se tait pour évaluer mon degré de crédibilité ; ou d’incrédibilité. Au bout du compte, elle secoue la tête.
– Vous pensez pouvoir vous en tirer par un compliment ?
J’espère.
– Je pense que vous êtes un peu folle.
– Moi, je suis folle ?
Le ton a monté d’un cran.
Je me cale contre le dossier de mon fauteuil, amusé. C’est marrant de jouer avec elle. Ça m’évite de penser à d’autres choses.
– Je ne croyais pas que les rousses pouvaient se permettre de porter du rouge.
Elle baisse les yeux vers sa jupe, les relève vers moi, prise de court, mais se ressaisit vite.
– Arrêtez ça tout de suite, m’ordonne-t-elle, les sourcils froncés.
– Quoi ?
– D’essayer de me radoucir en me balançant des trucs gentils.
– Vous n’aimez pas les compliments ?
– Quand ils sont sincères, si. Je les aime. Mais quand il s’agit de conneries destinées à détourner mon attention, non, je ne les aime pas du tout.
– Je ne donne pas dans le faux compliment.
Elle m’adresse une expression qui m’indique clairement qu’elle n’en croit pas un mot.
– Donc vous aimez vraiment mes lunettes de vue ?
– Elles vous donnent un look de bibliothécaire sexy.
Elle secoue la tête.
– Et ma jupe rouge ?
– Pour être honnête, je me fous de la couleur. Mais elle est serrée. Et elle moule joliment tous les bons endroits.
Les joues d’Emerie rosissent. Ce qui me pousse à me demander quelle couleur prendrait sa peau laiteuse si je la suçotais.
– Ne vous avisez plus de jouer avec mon ardoise ! Mes clients la lisent. J’ai de la chance qu’ils soient contents de moi, autrement votre petite blague les ferait douter de mon professionnalisme.
– Bien m’dame.
Je porte deux doigts à mon front en une imitation moqueuse du salut scout.
– Merci.
Quand elle fait demi-tour pour sortir, je ne résiste pas.
– Je parie que le gars va se faire souffler dans les bronches, ce soir.
– Eh bien, comme ça, vous serez deux.
*
* *
Pour une fois, je quitte le boulot à dix-huit heures.
– Vous voulez vous joindre à Roman et à moi pour une bière au Fat Cat ?
Emerie est assise à son bureau et se regarde dans un petit miroir tout en peignant ses lèvres d’un rouge vif accordé à sa jupe. En suivant des yeux sa main qui dessine la courbe de sa lèvre supérieure, je songe que, sur le fond blanc immaculé du mur, elle ressemble à une éclaboussure d’art vivant sur une toile.
Non, mais tu t’écoutes, Jagger ? De l’art vivant ?
– Merci, mais j’ai des projets pour ce soir.
– Un rencard ?
– Baldwin m’invite dans un restaurant français.
Une soudaine tension mêlée à une bonne dose de jalousie me vrillent l’estomac de manière inattendue.
– De la nourriture française ? Bof, je ne suis pas très fan.
– Moi non plus. Mais Baldwin adore les 1 escargots .
– Les limaces, oui, j’ironise, avant de marmonner : Tu m’étonnes.
– Pardon ?
– Non, rien.
Ben oui, quoi, les escargots, ça me fait penser aux limaces. Or manger ces trucs, ça revient à du cannibalisme, pour monsieur Nœudpap. Ce type est une limace. Au lieu de lui expliquer tout ça, je me contente de :
– Passez une bonne soirée.
1. En français, dans le texte.
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