Halsey
Halsey
Le froid cinglant de cette nuit tragique vient fouetter mon visage humide alors que je quitte précipitamment l’hôpital. Je cours vers ma voiture, tout ce que je désire est de partir très loin de cette réalité, de lui. Devon est mort… Cet homme si gentil, dont je me sentais proche, qui, au cours des derniers mois, est devenu mon confident, qui m’a permis de ne pas perdre pied après le départ d’Aidan, n’est plus. Cette idée me brise violemment le cœur. Je ne peux pas croire que ce soit vrai, je veux nier cette monstrueuse vérité.
Andy m’a appelé alors que j’étais sur le chemin de Woodbury pour m’apprendre qu’il se rendait à l’hôpital de Waterbury, car Devon venait d’avoir un accident. Mon cœur a cessé de battre dans ma poitrine. Pendant une infime seconde, j’ai eu l’impression que l’on venait de m’arracher mon âme, et la douleur que j’ai ressentie est indescriptible. Aidan devait sortir avec son frère. Tout est devenu flou à la pensée de l’avoir peut-être perdu lui aussi. J’ai fait une brève sortie de route avant de me ressaisir juste à temps. Très vite, Andrew m’a appris qu’il venait d’avoir Aidan au téléphone. J’ai compris alors qu’il était sain et sauf. J'étais à une quarantaine de kilomètres de là. J'ai roulé comme une folle pour arriver le plus vite possible. Je voulais avoir des nouvelles, prendre Aidan dans mes bras, être là pour lui et sa famille. Jamais je n’aurais imaginé qu’il m’accueillerait aussi durement.
— Halsey !
Je me tourne au son de la voix de mon frère. Je cours alors vers lui avant de m'accrocher à son cou en pleurant.
— Andy...
Il me serre précieusement dans ses bras alors que je sanglote bruyamment.
— Mon Dieu Andy. J’ai tellement de chagrin.
Mon frère resserre un peu plus son étreinte autour de moi. Nous passons un long moment à nous réconforter l'un l'autre. Je sens la détresse de mon frère, Devon et lui sont amis depuis aussi longtemps qu'Aidan et moi.
— Halsey, il ne pensait pas ce qu’il t’a dit.
Je me redresse en essuyant mes joues baignées de larmes.
— Je sais. C’est sa façon de gérer sa peine.
Le froid est tellement saisissant que je tremble de tout mon corps.
— Viens, allons à l'intérieur, tu vas tomber malade avec ce froid.
— Je devrais peut-être respecter son désir de ne pas me voir le temps qu’il se calme.
— Il est hors de questions que tu ne prennes le volant dans cet état, et Sarah et Robert sont là, et ils ont besoin de nous. De plus, nous ne savons pas comment va Emma.
Il glisse sa main dans la mienne avant de me guider vers les urgences.
— Laisse-le dans son coin pour le moment, il reviendra quand il s’apaisera.
Il se stoppe pour me regarder par-dessus son épaule.
— Halsey, sans toi, il est perdu.
Je hoche doucement la tête.
— Robert et Sarah n'ont plus qu'Aidan. Il ne faut pas qu'il parte en vrille. C'est une lourde responsabilité, mais on sait tous les deux que tu es la seule à avoir de l'emprise sur lui.
— Je vais gérer Aidan.
— Ma petite sœur, dit-il gentiment, en me prenant dans ses bras. Je t'aime.
— Moi aussi.
À l'intérieur, je suis Andy sans quitter mes pieds des yeux. J'ai bien trop peur de regarder Aidan et d'y voir encore cette haine qui m'a glacée le sang quelques minutes plus tôt.
— Halsey, chuchote doucement Sarah.
La voix chaleureuse de la mère de mon meilleur ami me rassure immédiatement, je me redresse. Elle se tient debout entre son mari et son fils cadet. Elle m'ouvre ses bras, je me précipite vers elle et m'y blottie.
— Ma petite chérie.
— Sarah, je suis désolée.
— Mais tu n'y es pour rien Halsey.
— J'ai tellement de peine.
— Je sais, moi aussi.
Robert se joint à nous. Il nous enveloppe de ses grands bras. Nous pleurons un long moment les uns contre les autres. Quand nous brisons ce contact, Sarah essuie doucement mes joues du bout des doigts.
— Et Emma ?
— Les médecins viennent de finir de l'opérer. La nuit prochaine sera décisive. Ses parents sont à ses côtés.
— D'accord.
— Tu es toute froide.
—Ça va aller, ne t'inquiète pas.
— Nous devons remplir quelques papiers, après nous rentrerons à la maison. Tu veux bien venir avec nous ? J'aimerais que tu restes.
— Bien sûr. Tu peux compter sur moi.
— Bien. Merci ma petite chérie. Tu sais que je t'aime très fort.
— Moi aussi, je t'aime.
Elle m'abandonne et s'éloigne avec son mari, me laissant seul avec Aidan qui reste totalement immobile.
— Je te demande pardon, dis-je doucement avant de retourner vers Andy et Chelsea.
Quand les parents d'Aidan reviennent, nous décidons de rentrer à Woodbury. Sur le parking, je me dirige vers ma voiture quand Sarah m'interpelle.
— Tu n'es pas en état de conduire, viens avec nous.
— Euh, bredouillé-je, en regardant Aidan du coin de l'œil.
— On se débrouillera pour ta voiture plus tard, lance-t-il simplement.
— D'accord.
Je m'approche et monte sur la banquette arrière. Nous nous mettons en route, suivi de près de mon frère et de nos amis.
Nous sommes partis depuis cinq minutes quand la main d'Aidan se ferme sur la mienne.
— Comment se fait-il que tu sois arrivée si vite ? M'interroge-t-il à voix basse.
— J'étais en chemin pour Woodbury quand Andy m'a appelée. Je me suis mise en route quand tu as raccroché.
— Oh...
Il reporte son regard vers l'extérieur du véhicule pendant quelques minutes avant de se tourner vers moi de nouveau.
— Je te demande pardon Hal. Je ne le pensais pas.
— Je le sais parfaitement, mais tu m'as fait mal.
— Je suis désolé.
— D'accord.
— J'ai besoin de toi.
— Je suis là Aidan, je ne vais nulle part.
— Merci.
De retour chez Aidan, nous pénétrons tous dans la cuisine. Mon frère et la bande nous accompagnent. Tout le monde est un peu sonné par cette soirée, et nous ressentons le besoin d'être ensemble et, malgré l'heure tardive, personne n'a envie d'aller se coucher.
J'aide Sarah à préparer du café et quelques petites choses à grignoter. Une fois notre tâche accomplie, nous prenons place autour de la table. Aidan me tend la main afin de me faire asseoir à ses côtés. Ses bras se referment sur ma taille. Il me fait glisser sur la banquette pour m'attirer à lui, laissant au passage sa joue sur mon épaule. Nous buvons nos boissons chaudes en silence. Que dire en de telles circonstances ?
La mort de Devon est une terrible épreuve qui repose sur l'incompréhension et l'injustice. La douleur que me cause cette perte est indescriptible. Devon, Andy, Aidan et moi-même, nous avons grandi ensemble. Nous étions très proches et nos grands-frères ont toujours veillé sur nous. Et puis, après le départ d'Aidan, Devon a pris soin de moi. Nous nous appelions tous les jours, il me réconfortait et m'ordonnait de cesser de me sentir coupable de sa fuite. Une multitude de questions m'assaillent suite à cet incident tragique. Comment réapprendre à vivre maintenant ? Comment puis-je aider Aidan à faire son deuil ? Andy prétend que j'ai de l'emprise sur lui, mais est-ce vraiment le cas ? Ai-je la force et la capacité nécessaire pour l'aider à surmonter la mort de son frère ?
Sarah commence alors à prévenir les membres de sa famille. Elle appelle Margaret, sa sœur et son mari Phil. Ils vivent à Poughkeepsie, dans l'Etat de New-York, à environ une heure d'ici. Margaret et Sarah sont très liées et cette relation sera très précieuse dans les jours à venir. Je connais la tante et l'oncle d'Aidan, et ce sont des gens formidables. Ils apporteront un soutien essentiel à Rob et Sarah. Robert joint sa famille également, ils vivent dans l'Etat du Kentucky, près de Louisville. Je sais qu'ils sont assez nombreux et, malheureusement, cette petite maison ne sera pas assez grande pour accueillir tout le monde.
— Aidan, je reviens, il faut que je passe un coup de fil.
Quand il se redresse, nos regards se croisent et j'y décèle de la déception. J'imagine qu'il ne voulait pas rompre ce contact.
Je me lève pour me diriger vers le salon. Là, je sors mon portable de ma poche et compose le numéro de mon père. Même s'il est tard, je doute qu'il dorme. Je l'ai toujours connu à se coucher au milieu de la nuit.
— Halsey, ma chérie, tout va bien ?
Je perçois l'inquiétude dans sa voix. Il est 1 h 00 du matin et je n'ai pas pour habitude de l'appeler si tardivement.
— Papa, je suis à Woodbury, chez Sarah et Robert. Devon...
Je sens des larmes naître au coin de mes yeux.
— Devon a eu un accident.
— Ce n’est pas vrai ! Comment va-t-il ?
— Il est mort papa, sangloté-je.
— Mon Dieu !
— Emma était avec lui. Son état est inquiétant. Nous en saurons plus demain.
— Je... je n'arrive pas à y croire, marmonne-t-il hébété.
— On est tous un peu sonné.
— Andy est avec toi ?
— Oui avec Chelsea.
— Et Rob et Sarah ?
— Ils sont sous le choc. Pour le moment, ils préviennent leurs familles.
— Les pauvres, je suis tellement désolé pour eux.
— Papa, je pense que, dès demain, ils vont tous débarquer et c’est assez étroit ici.
— Qu'ils ne se fassent pas de soucis pour ça, la maison est grande, et nous pouvons accueillir du monde.
— Merci papa.
— C'est le moins que nous puissions faire.
— Je leur dirai qu'ils peuvent compter sur vous.
— Nous devons faire quelque chose de spécial pour lui et j'en parlerai au maire demain. Nous pourrions faire une belle cérémonie pour honorer sa mémoire.
— Je vais leur en parler.
— Halsey, je sais que ce sont des gens simples et modestes, et nous n'irons en aucun cas à l'encontre de leur façon d'être, mais dis-leur bien que l'argent ne doit pas être un frein à ce qu'ils veulent pour leur fils. Je m'occupe de ça.
— Merci papa.
— Je ne peux pas imaginer ce qui peut se passer dans leurs têtes en ce moment. Si ça avait été Andrew ou toi...
— Je sais...
— Comment va Aidan ?
— Il est... hésité-je. C'est compliqué de le cerner, même pour moi.
— Je comprends. Dis-leur à tous les trois que nos pensées les accompagnent et que nous sommes là pour eux.
— Je leur parlerai demain.
— D'accord. Tiens-moi au courant.
— Promis.
— Veille bien sur Aidan.
— Sans faute.
— Je t'aime ma chérie.
— Moi aussi papa.
Quand je reviens à la cuisine, mon frère et mes amis sont sur le départ. Nous nous embrassons longuement avant qu'ils ne repartent chez eux. Dès que nous sommes tous les quatre, Sarah se tourne vers moi.
— Allez vous coucher. Il doit essayer de se reposer.
— Mais vous...
Elle s'approche et me prend dans ses bras.
— Ne t'inquiète pas pour moi et Rob.
Elle me relâche avant de poser délicatement sa main sur ma joue.
— Aidan a besoin de ta présence plus que jamais. Il va se raccrocher à toi, c'est certain.
— Il peut compter sur moi.
— J'ai confiance en toi ma petite chérie. Tu es une véritable bénédiction pour nous, tu as le pouvoir d'apaiser sa peine.
— Je ferai tout ce que je peux pour y parvenir, murmuré-je, en pleurant.
— Merci Halsey.
Je retourne à la cuisine où Aidan est toujours installé à table. Il joue avec une cuillère à café de façon presque automatique, son regard est vide.
— Aidan.
Il sursaute légèrement au son de ma voix. Je lui tends la main pour l'inviter à me suivre quand ses beaux yeux tristes se posent sur moi.
— On monte, il faut que l'on se repose.
Il quitte la banquette pour s'emparer de ma main. Il se laisse faire. Je le guide à l'étage, laissant Rob et Sarah au salon. Je pense qu'ils ont besoin de se retrouver seuls aussi. Aidan ressemble énormément à son père, et je suis convaincue que Rob, tout comme son fils, se livre plus facilement auprès de sa femme.
Dans le couloir, nous progressons doucement. Il s'arrête quand nous arrivons près de la chambre de Devon. La porte est fermée.
— Tu veux y aller ?
Il secoue nerveusement la tête, je tire sur sa main pour le forcer à se remettre en route. Une fois dans sa chambre, j'appuie sur l'interrupteur pour allumer la lumière. Il s'assied lourdement sur son lit défait.
— Je peux faire quelque chose pour toi ?
— Reste...
Je m'agenouille face à lui en posant mes mains sur ses cuisses.
— Aidan, je ne vais nulle part.
— J'ai ta parole.
— Oui, tu l'as. On essaie de dormir un peu.
— D'accord.
Je me redresse avant de saisir le bas de son sweat.
— Allez, lève les bras, je vais te mettre au lit.
Il obéit. Une fois qu'il se retrouve torse nu, il s'occupe de déboutonner son jean. Je tire dessus pour lui retirer. Je me suis vue contrainte de le dévêtir plus d'une fois après une soirée bien arrosée, et cela ne m'a jamais vraiment dérangé, mais ce soir, cela ne me semble pas si anodin. Quand il est allongé, je me déshabille à mon tour. Une fois que je suis en sous-vêtements, je me dirige vers sa commode pour lui emprunter un de ses tee-shirts.
— Ne fais pas ça.
— Quoi donc ?
— Ne te cache pas.
— Aidan...
— S'il te plaît.
J'abandonne le bout de tissu dans le tiroir et me glisse sous les draps en petite tenue. Immédiatement, il m'ouvre ses bras, je me blottis contre lui.
— Merci, dit-il dans mes cheveux.
— Tu veux me parler ?
— Non, je veux t'écouter.
— M'écouter ?
— Parle-moi.
— De quoi ?
— De tout ce que tu veux, tant que j'entends ta voix. Elle m'aide à ne pas devenir dingue.
Je commence alors me remémorer à voix haute nos souvenirs d'enfance. Je choisis les plus joyeux, les plus drôles et qui n'incluent pas Devon, en espérant qu'ils panseront ses plaies. Plus la nuit avance, plus je lutte contre une violente envie de dormir. Je finis par m'assoupir brièvement, avant de me réveiller en sursaut.
Je me redresse pour regarder Aidan. Je découvre avec soulagement qu'il dort. Je dépose un baiser sur sa joue, ce qui ne semble pas le perturber.
— Je t'aime Aidan. Je ne te laisserai plus jamais partir loin de moi, tu as ma parole.
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