Le Ballet des ombres
Dédicace
Marika Gallman
Le Ballet des ombres
Les Chroniques de Hallow – tome 1
Bragelonne
OceanofPDF.com
À Maëve,
Petite coccinelle envolée trop tôt.
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Chapitre premier
Si on m’avait demandé de désigner sur un calendrier le moment où je pensais que ma vie était le moins susceptible de basculer, j’aurais sans hésitation pointé un lundi matin. Pour une simple et bonne raison : il ne se passe jamais rien les lundis matin. Et celui-ci en particulier, remarquai-je en sortant de mon immeuble pour m’élancer sur un trottoir débordant de monde, avait tout pour être parfait. Le soleil s’était déjà levé, la pollution ne l’avait pas encore suivi, et la température était relativement clémente pour l’automne.
Jusqu’à quelques mois auparavant, pourtant, ma vie avait toutes les occasions de mal tourner à chaque instant. C’est un des inconvénients quand votre gagne-pain consiste à voler des œuvres d’art, votre passe-temps des portefeuilles et que votre principal atout est un pouvoir ancestral qui permet d’absorber l’énergie des gens. Détail qui, soyons honnêtes, était vraiment très utile pour se débarrasser d’un vigile qui surgissait à l’improviste, mais bien moins au jour le jour. J’aurais peut-être dû me douter que les choses risquaient de mal tourner précisément aujourd’hui, puisque je reprenais du service le soir même après des vacances forcées, mais il était tout juste 8 heures et, en quittant mon domicile, je n’y songeai pas une seule seconde.
Parce qu’il ne se passe jamais rien les lundis matin.
Je traçai rapidement jusqu’à la bouche de métro la plus proche en jetant un coup d’œil à ma montre. À peine 8 h 13 ; j’étais dans les temps. Je pouvais faire un crochet par l’hôpital et arriver presque à l’heure à la boutique.
Je descendis prestement les marches qui menaient au quai tout en rangeant mon passe. Comme à l’accoutumée, le métro fleurait bon la transpiration, l’urine et le stress. Été comme hiver, de jour comme de nuit, l’odeur ne variait jamais. Pourtant, le maire actuel de Hallow avait fait installer de petits diffuseurs de parfum quelques mois plus tôt. La seule différence notable était que, pendant plusieurs semaines, le doux mélange de transpiration et d’urine s’était teinté d’une fragrance indéfinissable et chimique qui était probablement censée sentir une fleur quelconque. Ça n’avait fait qu’empirer les choses. On aurait dit que quelqu’un avait mangé un bouquet avant de le suer à grosses gouttes. Et, de toute manière, l’odeur du stress recouvrait tout quoi qu’il arrive, surtout dans les lieux clos. À présent, le dispositif du maire n’était qu’un mauvais souvenir, puisque beaucoup des distributeurs avaient été vandalisés et détruits par des personnes de toute évidence plus agacées que moi, et les autres étaient vides. Je me demandais ce que le maire et son sourire étincelant pensaient de la dégradation du matériel. Enfin, il y avait de fortes chances qu’il ne soit même pas au courant. Il devait préférer les limousines climatisées aux rames bondées.
J’adressai un sourire à Puce, un sans-abri qui avait pris ses quartiers dans cette station, et sortis le billet que j’avais préparé avant de partir de chez moi. Je voyais ce grand type à l’air à la fois bourru et innocent tous les jours, et j’ignorais jusqu’à son prénom. Il s’exprimait de manière étrange et privilégiait les interlocuteurs en plastique, mais, parfois, il avait de petites crises durant lesquelles il répétait : « Puce ! Puce ! Puce ! » jusqu’à ce que ladite puce cesse de le chatouiller, sans doute. J’avais donc commencé à le surnommer ainsi trois ans plus tôt, quand j’avais fait sa connaissance, et ça ne semblait pas le déranger.
Puce me sourit. Il me souriait toujours, même lorsqu’il avait la tête ailleurs. Il rangea le billet à l’aveuglette dans son manteau, puis se mit à invectiver un sac plastique dans un mélange d’anglais et de russe. J’ignorais ce qui l’avait conduit à vivre ici, mais ça me rendait triste, car c’était un chic type. Il investissait toujours l’argent que je lui donnais en nourriture qu’il redistribuait à ses amis qui hantaient le métro comme les corbeaux d’un cimetière et prenait énormément soin d’une femme âgée que je surnommais Mme Hermine en raison de la fourrure qu’elle portait éternellement autour du cou, même si elle n’avait actuellement plus grand-chose de blanc.
Malgré les apparences, ma vocation de cambrioleuse n’était pas née de l’envie de prendre aux riches pour donner aux pauvres et encore moins de celle d’amasser un pécule suffisant pour me payer un jour une retraite au soleil, même si les deux me tenaient à cœur. Elle était née d’un besoin. Un besoin souvent irrépressible de m’approprier un objet dont l’énergie me parlait, ou dont celle du propriétaire m’attirait. Un jour, ça finirait par causer ma perte.
Je décidai de m’approcher du bord du quai lorsque Puce se mit à parler à son sac plastique de manière plus calme et plus soutenue. C’est là que je la sentis.
En plus d’être capable de l’absorber, je peux entrevoir l’énergie des gens et, parfois, leurs émotions quand elles sont assez fortes. C’était pour ça que je savais que Puce était quelqu’un de foncièrement bon, même si son passe-temps favori était les débats avec des objets inanimés. Son aura était brillante et bienveillante. Les émotions que dégagent les humains sont quelque chose d’indescriptible. C’est une odeur physique, qu’on sent plus par la peau que par le nez. Le stress pique et chatouille le bout des doigts de manière désagréable, le bonheur la caresse d’un gant de soie invisible.
Je tournai discrètement la tête pour observer un type qui se trouvait sur ma droite. Grand, les cheveux d’un blond sablé, il avait la tête baissée et le regard rivé à sa montre, comme si ça allait faire arriver le métro plus rapidement. À l’image de la plupart des personnes présentes sur ce quai un lundi matin, il était légèrement stressé, mais la sensation disparaissait sous ce qui émanait vraiment de lui. Certaines énergies attirent. Il y a des individus et des lieux qui semblent sympathiques au premier abord ou qui, au contraire, mettent mal à l’aise dès qu’on s’en approche. Mes facultés me rendent un peu plus sensible au phénomène que la plupart des gens. Le type sur le quai dégageait quelque chose de fort. Il n’avait même pas tourné la tête dans ma direction – alors que j’étais incapable de détacher les yeux de sa silhouette –, mais son énergie me caressait par vagues successives et ardentes. Je mourais d’envie de croiser son regard afin de comprendre pourquoi. Je brûlais de m’approcher, mais c’était hors de question. Si le papillon est attiré par la flamme, s’en rapprocher est la meilleure manière d’y rester.
Lorsque l’homme releva enfin le visage, il darda un coup d’œil sur moi. Très rapidement, une fraction de seconde peut-être, avant de reporter son attention sur les rails. Son regard était aussi captivant que son énergie, ses yeux ambrés aussi doux et revêches qu’elle l’était. Il n’était pas à proprement parler séduisant. Il avait un visage classique et un nez un peu cabossé comme s’il avait trop fait de boxe dans sa jeunesse. Mais ce qui émanait de lui était à couper le souffle. Et je compris à ce moment, durant cette maudite fraction de seconde, que je voulais quelque chose de lui. Non, c’était plus que ça. J’avais besoin de quelque chose lui appartenant.
Et c’est ainsi que le papillon se brûla les ailes.
Le métro entra en gare quelques instants plus tard, substituant le bourdonnement énergétique à mes oreilles par un crissement de freins. Une foule en sortit, puis les passagers à quai la remplacèrent dans la rame. Je pris bien soin de suivre mon inconnu, l’air de rien. C’était facile. Je n’avais même pas à le regarder. Son aura était une piste que j’aurais pu remonter les yeux fermés.
Il ne s’assit pas malgré les sièges à disposition, et je me positionnai assez près de lui. J’étais chaque fois amusée de constater que les passagers restaient debout même lorsqu’il y avait des places disponibles. Ils étaient trop pressés, se relever faisait perdre du temps. Ça constituait aujourd’hui l’excuse parfaite, puisque nous étions plusieurs agglutinés devant les portes, me permettant d’être proche de l’inconnu qui refusait toujours de m’adresser un second regard.
Il devait avoisiner la quarantaine, et c’était des années qu’il portait bien. Sa peau était légèrement hâlée, comme s’il revenait de vacances ou que le soleil froid de Hallow lui était plus clément qu’au commun des mortels. La couleur de ses yeux était singulière, sorte de brun délavé dans lequel se seraient invitées des touches d’or, mais ce n’était pas ce qui retenait réellement l’attention. Il cachait une mélancolie étouffante au fond de son regard, et il n’en fallut pas plus pour piquer ma curiosité pour de bon.
Le métro se mit en route, me projetant contre l’homme. Bien sûr, je le prenais assez régulièrement pour savoir qu’il était brusque au démarrage. Mon déséquilibre était volontaire. Je me retins contre le torse de l’inconnu et eus enfin droit à un vrai regard lorsque je relevai le menton. Il était plus grand que moi, peut-être de dix centimètres, ce qui devait le faire approcher du mètre quatre-vingt-cinq, et sa carrure était imposante sans être tape-à-l’œil. Il pratiquait sans l’ombre d’un doute un sport, mais pas de la musculation.
L’énergie se mit à onduler au moment où je posai les paumes sur sa chemise, au point que la tête me tourna légèrement. Jusque-là, j’espérais encore ne rien lui prendre malgré mon envie ravageuse, pensant que sentir son énergie contre ma peau suffirait à tromper le besoin. Mais c’était le truc avec les compulsions. Elles vous forçaient la main, et la mienne venait de repérer son portefeuille.
L’inconnu me dévisagea pendant un instant, puis pencha légèrement la tête sur le côté en plissant les yeux comme s’il avait également ressenti quelque chose. Mais il me sourit aussitôt, et l’impression se dissipa. Je lui rendis son sourire, étrangement gênée, ne m’étant pas attendue à être touchée par un geste si simple, puis me redressai en murmurant une excuse.
Je passai le court trajet jusqu’à la station suivante en pleine joute verbale avec ma conscience. Lorsque le métro s’immobilisa, j’avais perdu la bataille. Je profitai de l’arrêt de la rame pour me laisser encore une fois aller contre l’inconnu. Il sourit de nouveau, mais, ce coup-ci, quelque chose changea rapidement dans son regard.
Si le premier contact m’avait permis de repérer son portefeuille, le deuxième avait servi à ce que je l’attrape discrètement. Du moins, c’était ce qu’il me semblait, avec mes près de vingt ans d’expérience en la matière. Pourtant, lorsque je me redressai, il tenait mon bras dans une poigne de fer.
Le temps parut suspendre sa course, et ma décision mettre bien trop longtemps à venir.
Je lui adressai un sourire désolé et maladroit et, devant son air étonné, enfonçai mon pied sur le sien. La surprise lui fit lâcher mon poignet, ce dont je profitai pour me faufiler par les portes qui s’ouvraient à peine et filer à toutes jambes en direction de la sortie, laissant l’inconnu et son portefeuille dans le métro. Ce n’était que la deuxième fois que je me faisais prendre sur le vif.
Tout aurait dû s’arrêter là, mais non. C’était peut-être mon karma qui me réclamait les arriérés.
Je m’immobilisai une fraction de seconde sur le quai lorsque les portes se refermèrent, espérant apercevoir une dernière fois le regard si troublant de cet homme. Mais, au lieu d’adieux romantiques, je me rendis compte que l’inconnu était sorti de la rame et s’était élancé à ma poursuite. Et il semblait aussi furax que résolu à me rattraper. C’était une première. En vingt ans de carrière, ça ne m’était jamais arrivé.
Dire qu’il ne se passait jamais rien les lundis matin.
Je pris mes jambes à mon cou.
Maudit regard tourmenté.
Et stupide papillon.
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