Le Ballet des ombres
Chapitre 28
De la même manière qu’il avait ralenti, le temps se remit au diapason en un flash.
Je secouai la tête, et Wallace leva son arme. Nous n’avions même pas eu besoin de parler pour savoir ce que nous allions faire. Je venais d’extraire le passe du directeur de ma poche et de le fourrer dans celle de Wallace au cas où je me ferais attraper, et je m’élançai en direction d’Abernathy. J’entendis deux détonations derrière moi. Les balles atteignirent le chef des braqueurs en pleine poitrine. Il s’écroula, pourtant il n’était pas mort. Son énergie avait hurlé, mais elle s’agrippait autour de lui, le drapant d’une aura trouble. Il ne s’agissait que de douleur. Il portait probablement un gilet pare-balles.
En arrivant vers le directeur, je constatai qu’il était inconscient, soit à cause de sa blessure, soit, comme les braqueurs qui avaient giclé, assommé parce que j’avais pris son énergie. Du moins, c’était ce que je croyais en me précipitant vers lui. Pourtant, maintenant que j’étais plus près, je remarquai que certains braqueurs gémissaient au sol, bel et bien éveillés. Il n’y en avait que trois qui semblaient réellement dans les pommes, les plus proches du couloir où nous nous trouvions. Que se passait-il, bon sang ?
Je n’avais pas le temps de me poser de questions en ce moment. J’attrapai Abernathy par les poignets et commençai à le tirer en arrière pour retourner dans le couloir. Déplacer un corps humain était bien plus difficile que je l’aurais imaginé. Heureusement, il n’avait de poids mort que le nom. Il était vivant. Ce qui lui restait d’énergie me chatouillait la peau, comme s’il essayait instinctivement d’établir un contact avec la mienne pour recharger ses batteries. L’en empêcher fut presque plus dur que de le tracter jusqu’au couloir, mais j’y parvins. Wallace tira un coup juste au moment où on le rejoignait, et je hurlai de surprise lorsque mon tympan me parut imploser.
Wallace récupéra Abernathy, et j’en profitai pour reprendre le passe dans sa poche pour aller ouvrir la salle des casiers. Wallace me talonnait, portant le directeur tandis que les braqueurs criaient dans le hall. Ils n’étaient définitivement pas dans les pommes, ce qui dépassait totalement mon entendement. Et ils se rapprochaient. J’eus tous juste le temps d’entrer après avoir fait passer Wallace et de refermer avant que le premier homme ne déboule dans le couloir et, si les gonds ne produisirent pas le moindre bruit en coulissant, la rafale de balles qui suivit, si.
Ce ne fut qu’une fois en sécurité que je pus me laisser tétaniser par le choc. Ces types étaient en pleine forme. Et que s’était-il passé, bon sang ? Ce que j’avais vu n’avait aucun sens. Si je n’avais pas connu mon pouvoir, j’aurais juré qu’ils avaient été propulsés. Je pris une douloureuse inspiration. Rien ne se déroulait comme prévu. Et Ernie était toujours dans le hall. Seigneur, il fallait qu’on trouve une solution pour s’en tirer, et rapidement. Attendre la police ne me disait étonnamment rien qui vaille.
Je me retournai pour demander à Wallace s’il avait la moindre idée de ce qui venait de se produire, mais je m’arrêtai net, ouvris la bouche et écarquillai les yeux, pas sûre de réellement assister aux images que mon cerveau enregistrait.
— Qu’est-ce que vous faites ? m’exclamai-je en regardant Wallace se déshabiller.
— Il perd beaucoup de sang, répondit-il avec un calme olympien en finissant d’enlever sa chemise.
Il portait fort heureusement un marcel blanc en dessous.
Je commençai à cligner des yeux lorsqu’il le retira à son tour, dévoilant deux cicatrices rondes près de son cœur.
— Vous pensez que le soigner en petite tenue va lui donner de meilleures chances de survie ?
Il m’ignora et continua ce qu’il était en train de faire avec une maîtrise absolue. C’était louable, vu la situation. Je détestais la vue du sang, et j’évitai de poser les yeux sur la jambe du directeur. Wallace, lui, y semblait insensible. Ce n’était certainement pas son tour d’essai. Il agrandit le trou que la balle avait fait dans le pantalon d’Abernathy afin de vérifier la blessure, puis il tâta l’autre côté de la cuisse.
— Elle a traversé, l’artère n’a pas été touchée, dit-il tout en tordant légèrement son marcel. Mais il faut endiguer le saignement.
Il donnait l’impression de se parler à lui-même. Peut-être que son calme n’était qu’une façade, qu’annoncer les choses à voix haute lui conférait de l’emprise sur ses sentiments et qu’il était si doué pour se maîtriser qu’il parvenait à garder son énergie sous contrôle. Ça aurait expliqué que, moi, je n’aie pas vraiment d’emprise dessus. De qui me moquais-je ? Ça n’expliquait rien du tout. Ça n’expliquait pas ce qui s’était produit, ce à quoi j’avais assisté, ce à quoi j’avais participé. Rien ne le pouvait. D’une manière ou d’une autre, nos énergies avaient fusionné et j’avais réutilisé celle que j’avais absorbée à Abernathy et à quelques braqueurs pour propulser les autres contre les murs. Ce type était différent.
— Attendez, fis-je en fouillant mon sac alors qu’il s’apprêtait à ficeler la jambe du directeur.
Je m’approchai et lui tendis mon flacon de désinfectant, qu’il regarda d’un air intrigué avant de s’en saisir. Il aspergea gaiement la blessure, puis posa son garrot en un tour de main. On aurait dit qu’il avait fait ça toute sa vie. Après l’avoir solidement noué, il prit le pouls d’Abernathy et secoua la tête, soulagé.
Il releva le visage à cet instant, et son regard se voila rapidement au point d’en devenir brûlant. Nous restâmes ainsi à nous dévisager quelques secondes durant lesquelles je respirai à peine, jusqu’à ce qu’il y mette un terme en attrapant sa chemise pour se rhabiller.
Je déglutis à grand-peine et reculai de quelques pas.
— Et maintenant ? demandai-je dans un souffle.
Wallace se redressa et s’appuya contre un pied de la table au centre de la pièce, et je fis attention à ce qui nous entourait pour la première fois depuis que nous étions entrés. Nous nous trouvions dans la salle des coffres. Les murs en étaient tapissés, petits rectangles réguliers, chacun muni d’une serrure et d’un cadran. Une double précaution bien pauvre, puisque le modèle était relativement ancien et que la double sécurité qu’était censée apporter le passe du directeur était facile à contourner si on pouvait faire les poches dudit directeur juste avant.
— On attend que mes collègues arrivent, répondit Wallace tandis que je cherchais le casier qui m’intéressait. Et ensuite, je vous arrête.
— Vous n’avez pas encore fini avec ça ? Combien de temps allez-vous me reprocher une erreur de jeunesse ?
Il me dévisagea en haussant un sourcil, pas du tout impressionné.
— Je vous le rendrai, votre fichu porte-monnaie. Vous, vous me rendrez mon collier, on sera quittes, et on en rira bien.
— Quel est votre nom ?
Le changement de sujet me prit tellement au dépourvu que je butai sur un obstacle inexistant et pestai dans ma barbe.
— Malheureusement, je n’en ai pas, Wally.
— Arrêtez de m’appeler Wally.
— OK, Wally.
Il serra les mâchoires mais n’ajouta rien. Me comporter de manière puérile ne mènerait nulle part, mais c’était plus facile que de soutenir son regard ardent sans me décomposer.
— Je ne pense pas que vous êtes ici par hasard, fit-il au bout de quelques instants.
— C’est marrant, je ne pense pas non plus que vous êtes ici par hasard, contrai-je. Dites-moi plutôt comment vous m’avez retrouvée, Wally.
Le surnom l’exaspérait de moins en moins. Son énergie ne tressaillait pratiquement plus quand je l’utilisais. Dommage.
— Je suis venu pour une tout autre raison. Je ne vous cherchais pas.
— Ah.
— Ah ?
— Je ne crois pas vraiment aux coïncidences, inspecteur. Donc, quand je me rends dans une banque, que vous arrivez et que des braqueurs débarquent droit derrière, j’ai tendance à me méfier. Ça ne ressemble pas vraiment à ce que j’appellerais un mercredi typique.
— Vous préférez propulser les gens dans les airs le jeudi ? demanda-t-il impassiblement.
J’ouvris la bouche en grand, le fantôme d’une réponse sur le bout de la langue.
— Vous êtes différente, continua-t-il.
— Vous êtes différent, rétorquai-je.
Il fronça les sourcils. Était-ce de l’amusement qui teintait à présent son aura ? Je ne voyais pas ce qu’il y avait de drôle là-dedans.
— Je suis l’homme le plus banal que vous pouvez croiser.
… dit le seul flic intègre de Hallow. Elle était bien bonne.
— Vous faites totalement déconner mon pouvoir.
— Votre pouvoir ?
— Je peux absorber l’énergie des gens.
J’ignorais totalement pourquoi je lui avais répondu du tac au tac. Je n’avais jamais révélé ça de manière aussi franche et directe à quiconque. Un type normal m’aurait ri au nez. Bon sang, si les rôles avaient été inversés, je me serais probablement fendu une côte. Mais il m’avait vue. Et il l’avait dit lui-même : sa peau le chatouillait quand je le touchais. Lui se contenta de m’observer, impassible, se repassant certainement tous les événements de lundi en mémoire.
— C’est pour ça que les braqueurs se sont évanouis.
Je ne pus qu’acquiescer, ignorant sur quel pied danser.
— Pourquoi ne pas m’avoir fait subir le même sort quand je vous ai prise en filature ?
— Je vous l’ai dit, Wally, mon pouvoir déconne totalement en votre présence. J’ai essayé, je n’y suis pas parvenue. C’était la première fois.
Un silence pesant s’installa entre nous, renforcé par l’angoisse de savoir que les braqueurs étaient toujours à l’extérieur et ne faisaient pas le moindre bruit.
J’étais sur le point d’ajouter quelque chose, n’importe quoi, afin de détendre l’atmosphère lorsque mon téléphone vibra dans ma poche. Je sortis l’appareil et vérifiai machinalement qui m’appelait, même s’il ne pouvait s’agir que de Smith.
— Bonjour, chéri, répondis-je de manière joviale en décrochant. Je suis à la banque, je risque d’avoir un peu de retard pour le dîner.
Wallace me dévisagea en plissant les yeux. Peut-être que je surjouais un tantinet ?
— Mademoiselle James, me salua nonchalamment Smith. J’en déduis que vous êtes toujours vivante et en bonne santé.
— Exactement. Mais j’ai bien peur d’être retenue un peu plus longtemps que prévu.
En face de moi, Wallace sortit son propre téléphone et s’énerva, car il n’avait de toute évidence pas de réseau dans le coffre. Ah, le choix des opérateurs et les joies du blindage…
— Vous avez pu récupérer l’objet ? demanda Smith pendant que Wallace me faisait signe de couper la communication afin d’utiliser mon portable pour contacter ses collègues.
Je fis une grimace à Wallace qui signifiait, grosso modo, qu’il pouvait toujours compter là-dessus, et répondis à Smith :
— Malheureusement pas.
— Est-ce que les braqueurs s’en sont emparés ?
— Ils sont venus pour ça ? m’exclamai-je en arrêtant aussitôt de jouer la comédie.
— Vous croyez aux coïncidences ?
Ah, lui non plus.
— Je suis dans le coffre. Mais je ne pourrai pas ressortir. La police sera bientôt là.
Wallace recommença à froncer les sourcils. Ça ne lui allait pas du tout. Oh, quel vilain mensonge. Il était absolument charmant, ainsi.
— Et je suis coincée avec un imbécile de flic, ajoutai-je, plus pour ce dernier que pour Smith.
— Voilà qui est fort embêtant. Récupérez l’objet, sortez, et utilisez votre petit tour de passe-passe.
— Venez le faire vous-même, si vous pensez que c’est si facile que ça.
— Il y a un centre commercial avec un parking souterrain à deux blocs de là où vous vous trouvez, répondit-il comme si je n’avais rien dit du tout. Je suppose que vous voyez duquel je parle. Ma voiture vous y attendra au niveau moins deux.
Il en avait de bonnes.
— Vous êtes un marrant, vous savez ? Comment voulez-vous que je sorte de la banque et traverse une partie de la ville sans me faire arrêter ?
Wallace écarquilla les yeux. Pourquoi trouvais-je la moindre de ses expressions aussi craquante ?
— Vous êtes une femme pleine de ressources, Rossignol. C’est pour ça que je vous ai engagée. Les journalistes seront déjà dehors, ajouta-t-il. Évitez qu’on voie votre visage.
Puis il raccrocha sans autre forme de procès avant que j’aie le temps de lui faire remarquer que, primo, il ne m’avait pas engagée et que, deuzio, le flic en face de moi avait très bien vu mon visage.
— Des problèmes à la maison ? demanda Wallace sur un ton ironique en s’agenouillant pour vérifier de nouveau le pouls d’Abernathy.
Je ne répondis pas, trop occupée à chercher un moyen de m’en tirer, et il se releva pour passer derrière moi. En me retournant, quelques instants plus tard, je constatai qu’il avait ouvert un petit meuble dans lequel se trouvaient deux écrans, dont un montrait le couloir et l’autre le hall d’entrée. L’image du deuxième changeait toutes les dix secondes pour afficher un angle différent. Tous les braqueurs étaient sur pied, ce qui voulait dire que ceux qui s’étaient évanouis étaient déjà revenus à eux. Mais ça ne faisait de loin pas une demi-heure que nous étions enfermés ici. Quelques minutes avaient dû s’écouler, tout au plus. Soit c’étaient tous des surhommes, soit je ne leur avais pas pompé beaucoup d’énergie. Voire pas du tout. Trop de questions, pas assez de tranquillité pour y songer. Par contre, le chef n’était nulle part en vue.
— Merde ! lâcha Wallace.
Je compris en m’approchant. Le chef se trouvait dans le couloir avec deux autres hommes. Ils observaient la porte. Il avait dit à Abernathy qu’ils avaient de quoi la faire sauter. J’avais pensé qu’il parlait de celle du coffre-fort sur le moment, mais quelle différence ? J’étais du mauvais côté.
— Que foutent vos collègues, bon sang ? demandai-je à Wallace sur un ton de reproche.
— Ils ont probablement envahi le périmètre à l’heure qu’il est et le négociateur doit être entré en jeu. Laissez-moi utiliser votre téléphone et nous le saurons.
Je n’allais jamais réussir à quitter la banque sans menottes. Et ça, c’était si j’en sortais vivante.
— Vous me prenez pour une amatrice, Wally ?
— Je vous prends pour tout sauf une amatrice, répondit-il sans me regarder.
Quelque chose dans son ton me fit frissonner. Peut-être parce que c’était le premier compliment qu’il me faisait.
— Il faut qu’on se tire d’ici, ajouta-t-il en continuant à fixer l’écran.
— On n’a qu’à utiliser la porte de secours, proposai-je.
Il ne dut pas apprécier ma blague, car il ne réagit pas. Encore un qui n’était pas familier avec l’humour ?
— Je les ferai tomber dans les pommes, repris-je plus sérieusement.
Wallace se tourna, cette fois-ci, et me dévisagea avec un mélange d’appréhension et d’intérêt. Une part de lui semblait ne pas croire que j’en étais capable. Mais l’autre se souvenait probablement en détail du carambolage, ainsi que du vol plané qui avait eu lieu quelques minutes plus tôt.
— Vous pouvez le faire à travers la porte ?
— Je l’ignore, admis-je, étrangement rassurée par sa réaction.
Il ne m’avait pas traitée de folle, d’abomination de la nature et était totalement calme, tant physiquement qu’énergétiquement. C’était plutôt bon signe, non ?
— Mais ça ne coûte rien d’essayer, conclus-je.
— Après vous, dit-il en me désignant la porte blindée.
J’expirai pour tenter de me donner de la contenance et m’approchai. Puis je fermai les paupières et me concentrai après avoir posé la main contre le métal, mais le blindage ne laissait passer aucune énergie. Je ne ressentais que celle de Wallace dans mon dos et, plus ténue, celle d’Abernathy qui rechargeait peu à peu ses batteries. Je rouvris les yeux en entendant un bruit strident, bien qu’atténué, et découvris avec horreur en regardant les écrans de surveillance que les braqueurs avaient sorti ce qui ressemblait à un mélange de perceuse et de marteau-piqueur pour s’attaquer à la porte.
Ça n’allait pas m’aider à me concentrer. Il fallait que je récupère l’objet et que je file. Mais Wallace ne me laisserait certainement pas faire. Pas plus que les hommes dans le couloir.
Je coulai un regard discret vers l’inspecteur, qui surveillait également l’écran, et me demandai si je parviendrais à le faire tomber dans les pommes cette fois-ci, mais chassai tout aussi vite cette idée. Que se passerait-il si je réussissais ? Il se retrouverait vulnérable, au sol, après avoir tiré sur le chef des braqueurs, et je ne serais pas plus avancée pour sortir d’ici.
— Je ne sais pas si je deviens totalement fou, commença-t-il.
Je n’eus que le temps de me retourner avant qu’il n’attrape ma main. Son énergie provoqua de violents frissons en remontant le long de mon bras. Wallace soutint mon regard pendant de lourdes secondes avant de terminer sa phrase d’une voix rauque.
— Mais si je fais déconner votre pouvoir, vu qu’il ne semble pas fonctionner, c’est peut-être le moment d’essayer quelque chose de totalement fou.
Je lui souris, étrangement gênée. Cet homme était une énigme. Je sentais à son énergie et voyais sur ses traits qu’une partie de lui n’y croyait pas, et que cette partie était aux prises avec celle qui avait assisté à tout. Pourtant, là où la plupart des gens auraient écouté la voix rationnelle en eux, celle qui leur susurrait des choses rassurantes, Wallace faisait un grand pas dans le vide.
Je fermai les yeux et essayai de me concentrer de nouveau pour atteindre les braqueurs dans le couloir, sans succès. Je soupirai, excédée, et lâchai Wallace avant de reculer en direction de la table où j’avais laissé mon sac.
— Il faudra ouvrir la porte, dis-je d’un ton que je voulais professionnel en fouillant dans mes affaires. Le métal m’empêche totalement de les sentir.
La vérité, c’était que je commençais à avoir peur. Je pris une profonde inspiration en mettant la main sur mon trousseau de voyage, comme je l’appelais, espérant calmer mes nerfs qui jouaient aux montagnes russes.
— Que faites-vous ? demanda Wallace alors que je m’avançais vers le coffre 223.
Je ne m’arrêtai pas.
— Vous vous souvenez quand vous m’avez dit que vous ne croyiez pas que j’étais ici par hasard ? Votre flair de flic est au top.
— Vous n’êtes pas croyable ! s’écria-t-il comme si je l’avais roulé.
— Les braqueurs ne sont pas là par hasard non plus, Wally.
Je sentis qu’on me tirait en arrière et fus presque aussitôt plaquée contre le mur de coffres. Wallace était rapide. Et fort. Les cadrans me rentrèrent dans le dos, ce qui se révéla plutôt douloureux. L’énergie de Wallace qui effleurait la mienne, en revanche, était incroyablement délicieuse.
— Si vous pensez que je vais vous laisser voler quelque chose sous ma supervision, vous avez perdu la raison, dit-il d’un ton aussi calme que ferme.
— Ou alors je ne l’ai jamais eue, fis-je en haussant les épaules, ce qui n’était pas très agréable, vu ma position. Réfléchissez deux secondes, Wally. Si je ne le prends pas, ils s’en chargeront.
Il recula légèrement la tête, comme si je venais de proférer une aberration.
— De deux voleurs, préfère le moindre, c’est ce que vous êtes en train de me dire ?
— Ne m’insultez pas, inspecteur Wallace, répondis-je sur un ton irrité. Choisissez plutôt celle qui a le plus beau sourire.
Je lui en fis aussitôt une démonstration qui ne lui arracha aucune réaction. Il resta totalement impassible, comme figé, mais son énergie continuait à caresser la mienne, si bien que la pause dans notre dialogue commença à me mettre vraiment mal à l’aise. Il gardait le regard fixé sur moi. Je faisais de même. Et, pendant tout ce temps, nos auras étaient perdues dans une danse des plus sensuelles qui ne cadrait pas du tout avec nos échanges. Je comprenais ce qu’il voulait dire lorsqu’il m’avait demandé pourquoi sa peau le chatouillait quand je le touchais. Sauf que la sensation ne me donnait pas envie de rire.
Wallace baissa les yeux sur mes lèvres. Une fraction de seconde uniquement, pourtant ce fut suffisant pour que je sache que je n’étais pas la seule à le ressentir. Le temps qu’il les relève, je souriais comme une imbécile. C’était purement physique et encore plus incompréhensible, mais c’était bel et bien là.
— Je vais ouvrir ce casier, inspecteur Wallace, l’avertis-je d’un ton posé lorsque le bruit des perceuses nous parvint de nouveau de manière feutrée.
— Il faudra me passer sur le corps.
— Ne me tentez pas.
Ma réponse le déconcerta juste assez longtemps pour que je réussisse à lui échapper, et je le contournai pour m’approcher du coffre. Il se contenta de me suivre du regard. Je sentais son énergie ardente s’échapper de lui par vagues. Il n’était pas content, mais il me laisserait faire.
— Dès que vous avez ouvert ce casier, je récupère l’objet.
Dans tes rêves, Wally.
— Bien sûr, inspecteur. Rendez-vous utile et surveillez ce qu’ils font dans le couloir, ajoutai-je en sortant mes affaires de la trousse.
Je l’entendis soupirer bruyamment.
— Vous faites ça depuis longtemps ? demanda-t-il en se retournant vers les écrans de surveillance.
— Je n’ai pas encore commencé, répondis-je d’un ton détaché tout en insérant le passe du directeur dans la serrure.
— Vous m’avez parfaitement compris, fit-il, agacé.
— En effet, confirmai-je.
J’ouvris le premier verrou. Celui qui était facile. J’enfilai alors un écouteur et posai le pad contre le coffre, puis entrepris de tourner la molette. Le mécanisme se réveilla lentement derrière la paroi. Il ne me fallut que quelques secondes pour tomber sur le premier chiffre, un coup de chance. Le deuxième fut plus long. Je venais de le trouver lorsque le bruit de perceuse s’arrêta. Mon pouls accéléra.
— Que se passe-t-il ? demandai-je à l’instant précis où Wallace jura.
— Vous ne voulez pas savoir.
— Oh si, croyez-moi.
— Ils changent de tactique.
Je fermai les yeux et expirai lentement. Garder mon calme devenait de plus en plus difficile. S’ils en avaient terminé avec la première étape, il ne restait que la seconde : les explosifs. Le fait que Wallace venait de reculer semblait corroborer cette hypothèse.
— Ils ont posé du C4 sur la porte ?
— Pas encore, répondit Wallace. Je pense qu’ils sont partis le chercher.
— Vos collègues sont lents.
— Vous aussi.
— Merci, ça va m’aider à me concentrer, grommelai-je.
— Pardon, dit-il aussitôt, étrangement sincère.
C’était presque mignon.
Je tentai de canaliser mes pensées, mais savoir qu’il ne me restait plus longtemps avant que les braqueurs ne fassent tout sauter était un sacré frein. J’avais envie de me retourner, de surveiller, et mes oreilles bourdonnaient. M’intéresser à un verrou quand ma vie était en jeu se révélait incroyablement difficile. Allez comprendre.
— Racontez-moi un truc sur vous, ordonnai-je à Wallace.
— Je vous demande pardon ?
— Pas forcément quelque chose de très personnel. Juste quelque chose sur vous. J’ai besoin de penser à autre chose, Wally.
Je le sentis se rapprocher et, lorsque je tournai la tête dans sa direction, je remarquai qu’il marchait vers moi à reculons. Il ne voulait pas lâcher l’écran des yeux, même à distance. Le silence qui se prolongeait faisait grimper mon stress à mesure que les secondes s’écoulaient. Heureusement, Wallace finit par le briser.
— Quand j’étais petit, j’étais persuadé que je m’appelais Kip.
Sa voix me calma suffisamment pour que j’entende de nouveau les clics du mécanisme. Je recommençai à tourner le cadran à la recherche du troisième chiffre. Je pensais que Wallace allait s’arrêter là, mais il reprit.
— C’est comme ça que mes parents m’ont toujours surnommé. Quand je suis arrivé à l’école, poursuivit-il avec un sourire dans la voix, ils ont procédé à l’appel, et je n’ai pas répondu lorsqu’ils ont demandé Christopher Wallace. Je ne savais pas qu’il s’agissait de moi. J’ai cru qu’un autre gosse avait le même nom de famille.
Je souris à mon tour.
— Merci, fis-je à l’instant où je trouvais le troisième chiffre.
— Pourquoi ?
— Pour votre honnêteté. Mais ça ne m’empêchera pas de continuer à vous appeler Wally si on s’en sort vivants, ajoutai-je après une courte pause.
Wallace soupira, et je me remis à sourire. Je venais de comprendre pourquoi Smith m’avait dit ça la veille.
— Je suppose que vous ne voulez toujours pas me donner votre nom ?
— Absolument, répondis-je, heureuse qu’on se tourne le dos.
Il ne pouvait ainsi pas voir le grand sourire qui me mangeait sans doute la moitié du visage.
— Pas grave, je finirai bien par le découvrir.
— Absolument.
Un jour, si tel était le cas, il repenserait à cet instant. J’en étais persuadée.
Le quatrième chiffre se mit en place, et j’étouffai un cri de joie.
— Lorsque je vous coffrerai, conclut-il.
— Si vous le dites, répondis-je en sortant la cassette pour la poser sur la table.
C’était le moment de vérité. J’allais enfin savoir ce que j’étais venue chercher. Ce après quoi tout le monde courait.
— Merde ! s’écria Wallace.
Un coup d’œil sur l’écran me révéla que les braqueurs étaient en train de placer les charges. Mon cœur se mit à tambouriner contre mes côtes comme s’il essayait de s’échapper de ma poitrine.
— Ouvrez la porte, ordonnai-je à Wallace.
J’entendis le déclic avant de voir l’arme.
— Pas question, dit-il en pointant son flingue dans ma direction. Vous ouvrez ce casier, et vous me donnez ce qu’il y a dedans.
— Réfléchissez deux secondes, Wally. Vous avez besoin de moi pour sortir d’ici.
— Si je vous tire dans la jambe, vous serez toujours en mesure de vous occuper d’eux.
— Et vous devrez me porter. Autant que je garde ce qu’il contient. Ça vous fera toujours ça de moins à trimballer.
— Dans le bras, dans ce cas, rétorqua-t-il, imperturbable.
— Vous n’êtes vraiment pas drôle.
— Ouvrez ce coffre.
— Ouvrez la porte, répondis-je en faisant ce qu’il me demandait.
Récupérer l’objet après coup ne serait pas très difficile, de toute manière.
Wallace attendit cependant que je lui obéisse. Je retins mon souffle en retirant le couvercle.
— Bon Dieu, dit-il en regardant à l’intérieur. Qu’est-ce que c’est ?
Je clignai plusieurs fois des yeux.
— Je n’en ai pas la moindre idée.
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