Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 45 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 45

 

Tapie dans l’ombre, j’observais la police s’affairer devant City Hall. Cela faisait près d’une heure que des véhicules se succédaient – flics, ambulances, dépanneurs, journalistes –, Wallace et le maire n’étaient toujours pas ressortis, et je commençais à m’inquiéter.

Tout s’était déroulé très vite après la chute de McCutcheon. Wallace était sonné, Fitzsimmons évanoui, et trois des hommes de main du sénateur gisaient morts sur le toit. J’ignorais qui avait tué les deux dont Wallace ne s’était pas occupé. Le quatrième, je l’apprendrais en sortant du bâtiment, se trouvait dans le hall, également mort. Quant au dernier, il s’était évanoui dans la nature, tout comme Smith. Je me demandais ce qui était arrivé à ce dernier. Il semblait si… sauvage lorsque je l’avais regardé pour la dernière fois, et c’était le seul qui n’avait pas été affecté par l’explosion d’énergie. Et le discours de McCutcheon avait si peu de sens.

Wallace s’était occupé du pilote de l’hélicoptère pendant que je tentais de sauver McCutcheon, et m’avait ordonné de partir dès que le sénateur était tombé. Même si j’avais bien trop de choses à dire et à demander, je m’étais exécutée sans rechigner. Une chance pareille ne se reproduirait pas. En sortant de City Hall, j’avais retrouvé Lupita, qui, bien que libérée, était restée devant le bâtiment. Je lui avais crié que c’était le truc le plus stupide à faire, que l’hélicoptère aurait pu tomber – ce qui n’était fort heureusement pas arrivé – et je m’apprêtais à bien insister sur ce fait, mais elle m’avait à ce moment serrée si fort dans ses bras que j’en avais perdu la parole. Elle était en vie, c’était tout ce qui importait.

Nous nous étions éloignées alors que les sirènes retentissaient au loin, et je l’avais rapidement mise dans un taxi après lui avoir dit de rentrer se reposer et de faire comme si rien ne s’était jamais produit. Wallace ne l’avait pas exprimé avec des mots, mais je savais que nous ne figurerions pas dans le rapport. J’ignorais quelle serait la version officielle et comment il convaincrait le maire, mais je lui faisais confiance. Lupita m’avait serrée une nouvelle fois et, quand je lui avais dit de prendre sa semaine, elle m’avait tapé l’arrière du crâne, m’avait rétorqué de cesser de chercher des excuses pour ne pas travailler et assuré qu’elle serait là lundi matin à la première heure.

Lorsque Wallace sortit enfin, accompagné du maire, il tourna aussitôt la tête dans ma direction, comme s’il savait où je me trouvais malgré les ombres qui m’enveloppaient. Fitzsimmons se pencha pour lui chuchoter deux mots, puis s’avança sur les marches pour s’adresser aux journalistes. Son intervention fut brève, mais elle déchaîna la foule. Ils continuèrent à crier bien après que le maire et Wallace furent repartis dans le bâtiment. Mais il me fallut attendre qu’un des reporters s’éloigne dans ma direction, un téléphone collé à l’oreille, extatique, pour connaître la teneur de son discours.

— Ouais, exact. « Prise d’otages à City Hall : la Force sauve le maire ». Non, on a besoin d’un truc qui claque plus… Tu Oh, putain, mec ! C’est du génie ! J’arrive de suite avec les photos.

Oh.

Mon.

Dieu.

Avaient-ils tous complètement perdu l’esprit ? Je n’avais pas du tout sauvé le maire ! J’avais failli le faire tuer ! Et je détestais ce surnom débile, bon sang !

Je fulminais toujours dix minutes plus tard lorsque je sentis l’énergie de Wallace approcher. Il n’était pas seul.

— Monsieur le maire ?

— Sacrée soirée, n’est-ce pas ?

Le sourire qu’il affichait n’était malheureusement qu’une façade, et mon énervement retomba dès que je sentis la douleur vive et étouffante qui émanait de lui.

— Je suis sincèrement désolée pour Brent, lui dis-je.

Son sourire se teinta de tristesse, mais il garda les apparences.

— Il va énormément nous manquer, admit-il avant de se passer les mains sur le visage et de se mettre à hocher la tête, puis de soupirer. Je crois que vous aurez beaucoup de choses à me raconter. Ce sera pour une autre fois. J’ai besoin de rentrer et de me coucher. Et d’un verre, accessoirement, mais je doute qu’il soit judicieux de l’admettre en public. Il ne manquerait plus que le mot se répande.

Dormir lui ferait en effet le plus grand bien. Il était totalement ailleurs et, en essayant de contenir sa peine et le choc que les événements de la soirée lui avaient provoqués en plaisantant, il ne faisait que les mettre en évidence.

— L’inspecteur Wallace nous mettra en relation, reprit-il avec un peu plus de contenance avant de changer totalement de ton. Je voudrais vous engager.

La surprise me fit hausser les sourcils.

— Monsieur le maire, je ne suis pas réellement décoratrice d’intérieur.

Il partit d’un éclat de rire.

— C’est fort dommage, car la mairie a plus que jamais besoin d’un coup de neuf ! s’exclama-t-il.

Je craignis un instant que ses nerfs n’eussent totalement lâché, pourtant, il continua sur un ton très sérieux et sûr de lui.

— Je parlais de vous engager pour ce que vous avez fait ce soir et à la banque Rosenfeld en tant qu’unité spéciale. Enfin, très spéciale. Vous aurez vraiment beaucoup de choses à me raconter, répéta-t-il en secouant la tête comme s’il n’y croyait pas lui-même, puis il rit de nouveau avant de planter son regard dans celui de Wallace. Tous les deux.

Oh, ses nerfs avaient définitivement lâché. Il prenait tout ça beaucoup trop bien.

— Monsieur le maire ? demanda celui-ci, aussi surpris que moi.

— D’après ce que j’ai vu sur ce toit, vous ferez un très bon binôme. Bien sûr, il s’agirait d’une unité officieuse. Il faudra que je réfléchisse à tout ça, mais, comme pour tout le reste, pas ce soir. La nuit porte conseil. Même si je ne dormirais pas sur mes deux oreilles en sachant qu’un individu comme McCutcheon arpente les rues de ma ville.

Je fronçai les sourcils alors que l’angoisse reprenait vie dans mes tripes.

— On n’a pas retrouvé son corps, me confirma Wallace, et je fermai les yeux. Pas la moindre trace, comme s’il n’était jamais tombé. Monsieur le maire a pensé qu’il serait dans notre intérêt d’annoncer que le sénateur a été enlevé durant une prise d’otages qui visait à sa capture. Tout le pays sera à sa recherche dès demain.

Je hochai la tête. C’était sûrement plus facile que d’expliquer que lui aussi possédait des espèces de superpouvoirs qu’il utilisait pour faire le mal et qu’il avait voulu tuer le dommage collatéral qu’était devenu Fitzsimmons.

— Réfléchissez à ma proposition, me dit ce dernier avant d’enchaîner pour Wallace. Allons-y, inspecteur.

Si un homme me faisait encore la moindre proposition avant la semaine prochaine, c’était décidé, je me pendais.

— Donnez-moi une minute, lui demanda-t-il avant de s’approcher de moi et de m’entraîner à l’écart.

Le maire acquiesça et nous tourna poliment le dos, puis se mit à observer le ciel en prenant de profondes inspirations. Son comportement m’inquiétait sérieusement.

— Tu n’es pas blessée ? murmura Wallace en gardant une distance de sécurité entre nous.

Pourtant son énergie me cherchait, et je sentis une envie si puissante de toucher mon visage tandis qu’il l’examinait que je fis un pas en arrière.

— Pas plus qu’avant, répondis-je doucement.

— Bien. Qui était l’homme qui est apparu avant que tu attrapes McCutcheon ?

Je n’hésitai qu’une seconde, mais c’était peut-être bien celle de trop.

— Je l’ignore.

Je me sentis coupable de cacher une partie de la vérité à Wallace, mais, techniquement, ce n’était pas un mensonge. J’ignorai totalement qui était Smith. Et je savais encore moins ce qu’il était.

Wallace acquiesça, et je soupirai en silence. Il n’était pas dupe.

— Bonne nuit, Abby James, fit-il en s’approchant pour déposer un baiser sur ma joue. J’espère que nos chemins se recroiseront.

Je fermai les yeux, le fantôme de ses lèvres brûlant sur ma peau, et murmurai :

— Absolument.

Il me sourit.

— Non, dis-je, ce qui lui fit froncer les sourcils. C’est mon prénom. Absolument.

Il fronça les sourcils de plus belle.

— Ma mère ne parlait pas un mot d’anglais en débarquant, expliquai-je en haussant les épaules, ce qui sembla partiellement l’horrifier.

— On en restera à Abby, si ça ne te dérange pas.

— Absolument, Wally.

Il secoua la tête et fit demi-tour pour rejoindre le maire, puis je les regardai s’éloigner avec un étrange sentiment de mélancolie.

— Monsieur, ma voiture est dans cette direction.

— Je crois que j’ai envie de marcher un peu. Est-ce que ça vous dérangerait de rentrer en métro ? Figurez-vous que quelqu’un a piraté mon téléphone pour me dire de descendre de mon piédestal et d’aller vérifier mes installations par moi-même.

— Vous êtes sûr que c’est le moment le plus judicieux pour le faire ?

— Bien sûr. Je suis encore en vie, non ? Autant en profiter tant que ça dure, ajouta-t-il avant de partir d’un rire qui était à la limite du gloussement. La Force, quel surnom horrible tout de même.

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