Le Ballet des ombres
Chapitre 29
L’objet s’apparentait à une sorte de pendentif en argent, mais recouvert d’une couche de… Je n’avais aucune idée de ce que ça pouvait bien être. On aurait dit un dépôt calcaire assez épais, mais translucide, ce qui permettait d’apercevoir le médaillon qui se trouvait en dessous et sur lequel étaient gravées des inscriptions indéchiffrables. Ça ressemblait vaguement à un moustique fossilisé dans de l’ambre, mais sans moustique et sans ambre. La matière qui l’enrobait était d’un gris sale. De loin, ça évoquait un caillou comme il y en avait des milliards dans la nature. Mais le truc vraiment étrange, c’était l’énergie que dégageait cet objet. C’était la première fois que je voyais de l’énergie sans la ressentir, et c’était pour le moins déroutant.
Wallace porta la main dans la cassette et étouffa très mal un juron lorsqu’elle entra en contact avec la pierre. Intéressant.
— C’est quoi, ce bordel ?
— Monsieur l’inspecteur, surveillez votre langage, le sermonnai-je gentiment en essayant à mon tour, sur mes gardes.
Elle était froide. Juste froide. Je ressentais toujours quelque chose en touchant des objets, une légère vibration électrostatique qui provenait du fait qu’il réverbérait l’énergie qui l’entourait. Même dans un lieu qui en aurait été totalement dépourvu, il aurait au moins dû me renvoyer la mienne. Mais non. Il n’y avait rien, au point que j’eus l’impression d’être amputée d’un sens. Pour reprendre les paroles de mon flic préféré : c’était quoi, ce bordel ?
— Ouvrez la porte, dis-je à Wallace tandis que je rangeais l’objet dans mon sac entre les masques.
Il me lança un regard noir, peu satisfait que je me sois emparée du médaillon, mais il me laissa faire. Lui aussi devait croire qu’il serait facile à récupérer plus tard. Il était mignon.
— Avant qu’ils ne la fassent exploser, le pressai-je.
Ce n’était pas vraiment le genre de choses que je pensais devoir rappeler, mais la découverte de la relique étrange avait coupé la hâte du moment.
— Dès que ce sera ouvert, vous les ferez tomber dans les pommes ?
— Ouaip, acquiesçai-je en calant bien mon sac sous mon bras.
Je surveillai l’écran tandis qu’il s’occupait de la porte. Dès l’instant où les braqueurs entendirent le bruit des gonds, le type qui posait les charges fut arrêté par le chef.
— C’est bon, rassurai-je Wallace.
Ou peut-être que c’était moi que je tentais de rassurer ? Je n’aurais vraiment pas aimé me trouver dans le coffre si l’entrée sautait.
Wallace se retourna, hocha une fois la tête, et entrebâilla la porte tout en se cachant derrière pour crier :
— Nous allons sortir, ne tirez pas !
— Combien êtes-vous ? demanda l’un d’eux.
— Trois, répondit Wallace. Dont un homme inconscient.
Il me regarda une dernière fois et ouvrit en grand lorsque les braqueurs lui dirent de le faire.
Trois d’entre eux nous attendaient dans le couloir, leurs masques de Speedy Gonzales tranchant totalement avec le noir de leurs vêtements. Le chef était là, imperturbable, d’un calme et d’une prestance que les autres ne possédaient pas. Tout dans sa posture criait le mâle alpha.
— Avancez les mains en l’air, ordonna l’un des Speedy.
J’obéis et regardai Wallace m’imiter tout en me demandant ce qu’il éprouvait en ce moment. En général, c’était lui qui sommait les gens d’exécuter ce mouvement. Si ça le dérangeait, il n’en montra rien. Son énergie était toujours totalement impassible, posée, froide et presque réfléchie, à son image. Comment faisait-il ? Même si j’avais l’assurance de pouvoir les mettre hors d’état de nuire d’ici quelques secondes, j’étais tendue comme un élastique prêt à rompre et mes membres tremblaient.
— Plus vite, ordonna l’autre braqueur avant de s’adresser à son collègue. Fouille-les.
— Je ne vous remercie pas pour ce contretemps, dit le chef sur un ton pourtant jovial. Sortir d’ici va être un véritable calvaire grâce à vous. Tiens, tiens, tiens.
Il attrapa l’arme de Wallace que lui remettait son sbire, puis la fit tourner dans tous les sens entre ses mains gantées. Ensuite, il la pointa sur le front de l’inspecteur. Mon cœur se figea et je me préparai aussitôt à agir.
— Que vient faire un flic dans le coin ?
— J’étais passé retirer de l’argent.
— Bien sûr, et je suis Speedy Gonzales.
— Laissez ça ! ordonnai-je au braqueur qui essayait de me prendre mon sac.
Wallace me regarda, je regardai le chef, celui-ci me regarda. Il écarquilla les yeux lorsque son homme tomba dans les pommes. Je haussai les épaules à l’instant où le deuxième s’évanouissait lui aussi. À proximité, c’était comme une seconde nature. Même pas besoin de se concentrer.
— Jamais deux sans trois, dis-je sur un ton fataliste.
Le chef eut tout juste le temps de faire un pas en arrière avant de s’affaler à son tour.
— Il faudra que vous m’expliquiez comment vous faites, chuchota Wallace.
— Le talent.
Il se baissa aussitôt pour récupérer son arme pendant que je me rendais au bout du couloir afin de jeter un coup d’œil dans le hall. Les autres braqueurs surveillaient les otages. Tout le monde était réveillé et avait repris sa position initiale. Je soupirai de soulagement. Ernie était toujours là. Il allait bien.
— Il faut qu’on…
— Je dois vous arrêter.
— Vous plaisantez, Wally ? demandai-je encore une fois en me retournant.
Je tombai nez à nez avec le canon d’un flingue. Oh. Il était sérieux, ce coup-ci.
Même si mon cœur s’emballa à la vue du revolver – et surtout de sa proximité –, je fis de mon mieux pour ne pas perdre une once de mon flegme.
— On formait une bonne équipe, jusque-là.
— C’était provisoire.
Je ris silencieusement.
— Vous n’êtes pas du genre à vous engager ? le provoquai-je. Tant pis. J’ai juste une question à vous poser.
Il fronça les sourcils. On aurait dit un petit garçon qui ne comprenait pas ce qu’on lui expliquait. Adorable.
— Qui vous préférez ? Eux, ou moi ?
Il cligna deux fois des yeux, et je n’attendis pas. Je me précipitai en direction du hall sans perdre une seconde, avant qu’il puisse ne serait-ce que penser à me tirer dessus si ça avait été dans ses intentions. Je pouvais m’occuper des braqueurs. Lui, il aurait plus de mal. Enfin, il lui faudrait plus de temps.
— À moi ! criai-je.
Je voulais juste attirer leur attention le plus vite possible. J’avais dit la première chose qui m’avait traversé l’esprit, ce qui ne se révéla pas forcément le truc le plus intelligent, avec le recul. Mais cela fonctionna. Tout le monde tourna la tête dans ma direction à cet instant, et ils durent apercevoir une femme qui s’enfuyait devant un homme armé qu’ils n’avaient pas encore vu. Ce qui, en plein braquage, n’était probablement pas courant.
Un premier coup de feu fut tiré, pas assez loin de moi à mon goût. Wallace riposta et atteignit un des braqueurs en pleine poitrine. Quelle gâchette ! Ça n’arrêterait pas l’homme très longtemps s’il portait également un gilet pare-balles. Toutefois, lorsque tous les autres levèrent leur arme en même temps, je ne réfléchis pas. Braqueurs comme otages perdirent connaissance. Tant pis pour Ernie. Et tant mieux pour mon pouvoir, qui fonctionnait parfaitement. Enfin !
Je n’avais jamais volontairement pris l’énergie d’autant de gens. Sans compter le carambolage – dont je mettais les effets sur le compte de Wallace –, la seule fois où j’avais fait quelque chose de similaire à plus de deux ou trois personnes était à mon anniversaire qui avait mal tourné, quand j’étais petite. Mais, là, ils s’écroulèrent tous de manière si synchronisée que c’en était presque artistique.
Malheureusement, en protégeant mes fesses et celles de Wallace, j’avais également donné un avantage à ce dernier. Je me sentis tomber quand il me sauta sur le dos et m’entraîna dans une série de roulés-boulés. Je pensai juste à abriter mon sac, dans lequel se trouvait le médaillon. Lorsque nous nous immobilisâmes, je me retrouvai une fois de plus sous lui. La situation avait des accents de déjà-vu très excitants.
— Je vais vous arrêter, à présent, m’avertit-il.
Son air satisfait m’arracha un sourire.
S’il en avait réellement eu envie, il se serait contenté de le faire. Peut-être, comme moi, sentait-il nos énergies se chercher, se titiller, jouer ensemble comme deux adolescents sans supervision parentale, et cela le déstabilisait assez pour le faire hésiter.
— Non, Wally, vous n’allez rien en faire.
Pourquoi ma voix était-elle aussi rauque ?
Les chatouilles remontaient le long de mes bras, qu’il retenait fermement, et je ne remarquai qu’à cet instant que son arme était enfoncée dans un de mes poignets. Mais la position était si plaisante que mon cerveau n’enregistrait même pas la douleur. Ce n’était vraiment pas le moment. Et pourtant. C’était tellement suave, déroutant, déstabilisant. Je n’avais jamais rien expérimenté de tel. L’attirance que j’avais eue pour Danny était fondée sur l’amour, la confiance, l’amitié aussi. Celle que j’éprouvais pour Wallace n’avait rien à voir. On ne se connaissait pas, je n’avais pas la moindre confiance en lui et réciproquement et, même si j’aimais le taquiner, nous n’étions pas le moins du monde amis. C’était tout en sensualité, en chaleur. Comme si un besoin immense naissait entre nous, nous dépassant tous les deux : celui de se rapprocher, de se coller l’un à l’autre, de mélanger nos auras, de fusionner. Et, de mon côté en tout cas, cette envie allait au-delà d’un niveau uniquement énergétique, surtout quand il était plaqué contre moi et me maintenait au sol de tout son poids en retenant mes poignets par-dessus ma tête.
J’enroulai les jambes autour de son bassin, mais, aussitôt, il immobilisa ma hanche d’une main. La tension grimpa d’un cran.
Non. Elle explosa littéralement.
— Je ne me laisserai pas avoir une seconde fois, m’avertit-il d’un feulement.
Il avait de la peine à articuler, ce qui m’empêcha presque de comprendre qu’il faisait allusion à notre dernière rencontre, quand nous nous étions trouvés dans cette position et que j’avais utilisé la même astuce pour le retourner. Il me connaissait déjà si bien.
— Je ne me laisserai pas avoir tout court, répondis-je avec un sourire félin.
Son regard était plongé dans le mien, sa main sur ma hanche, l’autre sur mon poignet. Je n’avais jamais autant eu besoin d’un contact. Ça en devenait insoutenable. Je ramenai le bras qu’il ne tenait plus et posai des doigts presque hésitants sur sa joue. Les yeux de Wallace s’embrasèrent. Les flammes qui dansaient dans l’ambre de ses iris me consumèrent, et tout l’air s’échappa de mes poumons lorsque sa main passa de ma hanche à mes fesses, m’attirant plus près de lui. Je gémis malgré moi. J’avais faim de lui, une faim dévorante qui chassait mon esprit aux confins de ma raison et m’empêchait totalement de me contrôler. Nos têtes se rapprochèrent, et il ferma les paupières. Quelque chose le retenait, pourtant je sentais qu’il en avait autant envie que moi. Tout aussi besoin. J’exerçai une légère pression sur sa joue, pour tenter de l’attirer, et il ouvrit les yeux. Le temps se figea.
— Je…
Un bruit de verre brisé retentit dans la pièce, et nous tournâmes la tête de concert. Un des vitraux était en morceaux. Les policiers à l’extérieur venaient de lancer un fumigène.
Wallace me regarda, regarda le fumigène, moi de nouveau, puis mes lèvres, et secoua la tête en revenant à lui. L’instant était passé.
— Désolée, Kip.
Je lui mis aussitôt un coup de sac aussi fort que possible sur le coin du visage et profitai de sa surprise pour me libérer et partir à toutes jambes.
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