Le Ballet des ombres
Chapitre 44
La nuit était déjà tombée lorsque j’arrivai à City Hall, et l’air frais de l’automne hivernal était mordant. Deux des hommes qui étaient venus à la boutique m’attendaient devant la porte, tout de noir vêtus, semblables à deux gargouilles un peu trop vivantes. Ils ne prononcèrent pas le moindre mot, m’escortèrent dans le bâtiment comme s’ils travaillaient là et, une fois à l’abri des regards, procédèrent à une fouille en bonne et due forme.
Lorsqu’ils constatèrent que je ne dissimulais aucune arme, l’un des deux me fit signe de le suivre en direction de l’escalier central tandis que son collègue ressortait pour monter la garde. Prise dans le vif de l’action, je ne m’étais même pas demandé pourquoi McCutcheon m’avait donné rendez-vous ici. À présent, la question me paraissait évidente. Peut-être que ça avait un rapport avec le fait qu’il était sénateur. C’était la première fois que je mettais les pieds dans le bâtiment, et j’ignorais tout de ce qui s’y déroulait au quotidien. Je savais qu’il abritait la chambre du conseil de Hallow ainsi que la chambre verte, là où le maire tenait les conférences de presse officielles, que c’était ici qu’il travaillait, et qu’aucun de ces deux partis n’avait été heureux quand on les avait forcés à se délocaliser et à abandonner un ancien édifice au profit de ce nouveau building, reprochant à ce dernier de manquer de vie. Et, en effet, maintenant que j’étais entrée, je comprenais tout à fait le sentiment. On se serait plus cru dans le quartier des finances que dans une mairie. Tout était vitré et dallé dans des tons pâles et grisâtres et l’énergie des lieux était très basse. Le fait que le bâtiment soit intégralement vide car nous étions samedi jouait beaucoup, mais, même rempli de monde, je ne l’aurais toujours pas trouvé chaleureux. C’était peut-être ce qui plaisait à McCutcheon.
Je jetai un regard suspicieux en dépassant le guichet d’accueil, me demandant s’il était normal que personne ne s’y trouve, avec la sale impression d’être dans ce film qu’Harri m’avait forcée à regarder bien trop souvent, Piège de cristal. Bien sûr, c’était le week-end et hors des heures d’ouvertures, mais il semblait étrange qu’il n’y ait pas la moindre trace de vigiles.
L’homme me conduisit vers une rangée d’ascenseurs derrière l’escalier, et nous montâmes jusqu’au troisième étage avant d’emprunter une série de couloirs. J’eus rapidement le tournis. J’avais l’impression d’être dans un labyrinthe, seule, perdue et sans défense, sur le point de tomber sur le Minotaure. Sans le fil d’Ariane, quelque chose me soufflait que je ne ressortirais jamais d’ici.
Je frissonnai soudain en ressentant l’énergie glaciale et écrasante de McCutcheon transpirer des murs, et mes jambes devinrent atrocement lourdes. Je continuai pourtant à avancer, forçant un pied après l’autre. L’homme venait de s’arrêter devant une porte et d’y frapper lorsque le rire retentit, et je cessai de respirer. Je connaissais ce rire.
— C’est précisément ce que je lui ai dit ! s’exclama Fitzsimmons, amusé. Mais vous savez comment est Tommy quand il s’agit de budgets, il… Ilsa ?
À la tension des épaules de l’homme qui m’escortait, j’en déduisis que le bâtiment aurait bel et bien dû être vide et que la présence du maire allait compliquer les choses à plus d’un titre.
Fitzsimmons se tenait à l’intersection du couloir par lequel nous étions arrivés et avait la main posée sur la poignée d’une porte. Il était accompagné de deux types en costumes-cravates, l’un de son âge et l’autre plus jeune que moi. Ce dernier était probablement son assistant. Je les saluai d’un signe rapide de la tête comme si de rien n’était, espérant bêtement que le maire entrerait dans la pièce et ne s’approcherait pas, mais les choses ne se déroulaient jamais de manière si facile. Pétrifiée, je regardai Fitzsimmons dire quelque chose aux hommes qui l’accompagnaient, puis s’avancer dans notre direction.
— Que faites-vous ici ? lui demandai-je.
Il parut aussi surpris qu’amusé.
— Eh bien, figurez-vous que je travaille dans ce bâtiment. City Hall ? Mais j’ai surtout oublié mon téléphone dans la salle de conférences cet après-midi.
Cet homme devait réellement apprendre à faire plus attention à son portable.
— Mais ce serait plutôt à moi de vous poser cette question, ajouta-t-il à mi-chemin alors que la porte du bureau dans lequel se trouvait McCutcheon s’ouvrait.
Du coin de l’œil, je reconnus le type sur lequel Wallace avait tiré, et je le vis faire signe à quelqu’un à l’intérieur. Il fallait que Fitzsimmons s’en aille. Illico.
— J’ai rendez-vous avec le sénateur McCutcheon, dis-je de façon aussi neutre que possible tout en le maudissant intérieurement de faire des heures sup un samedi à l’endroit exact où je devais retrouver un homme qui voulait être Dieu. Je déposerai ma carte en partant. C’était un plaisir de vous revoir, monsieur le maire.
Va-t’en, Eugene, va-t’en, priai-je silencieusement.
— McCutcheon ? répéta-t-il, surpris, avant de froncer les sourcils lorsqu’il parvint à ma hauteur. Seigneur, Ilsa, qu’est-il arrivé à votre v…
— Monsieur le maire, le coupa McCutcheon d’un ton froidement contrarié.
Fitzsimmons sursauta, et je me demandai si j’étais la seule à remarquer que l’arrivée du sénateur avait fait chuter la température pourtant déjà fraîche de quelques degrés.
— Sénateur, répondit-il en se raidissant légèrement, mais peut-être que je ne le vis qu’à cause de la tension dans son énergie. Que faites-vous ici ?
Fitzsimmons était un gentil bougre, mais ce n’était pas un imbécile.
— Mick Jerrod me prête son bureau pendant la durée de mon séjour, expliqua placidement McCutcheon.
Il répondait sans répondre. Comme Smith.
— Je vois, fit le maire en jetant coup d’œil par-dessus l’épaule du sénateur. Et q…
Il écarquilla les yeux avant de les plisser aussitôt, et McCutcheon afficha sa première émotion de la journée.
De l’ennui.
Il esquissa un vague geste de la main à son homme, puis dit à Fitzsimmons d’un ton las :
— Entrez, monsieur le maire.
Mais on ne pouvait s’y méprendre. C’était un ordre. Un ordre ferme qu’il aurait fallu être fou pour ignorer.
Fitzsimmons resta interdit, dévisageant le sénateur d’une expression perdue.
— Entrez, répéta McCutcheon sur un ton encore plus glaçant qui fit se dresser les poils de ma nuque.
Le maire s’exécuta, non sans avoir posé une main sur mon bras pendant un instant, comme s’il cherchait à me rassurer.
— Vous aussi, mademoiselle James.
Je sentis la surprise émaner de Fitzsimmons lorsqu’il entendit le patronyme utilisé par McCutcheon, mais elle fut aussitôt remplacée par l’effroi. Deux coups de feu consécutifs retentirent plus loin dans le couloir. Je me tournai en sursaut et vis les deux hommes qui accompagnaient le maire s’affaisser sur la moquette beige. Le seul dont j’apercevais encore le visage – celui qui n’avait même pas mon âge – avait une tache rouge en plein front. Je sentis mon estomac se retourner et me pliai violemment en deux pour vider le peu qu’il contenait juste à côté des chaussures lustrées de McCutcheon. Ce dernier regarda la salissure, impassible, puis releva la tête pour me placarder du regard.
— Mademoiselle James, dans le bureau.
Je déglutis difficilement, et le goût âpre dans ma bouche faillit me faire vomir une deuxième fois dans la foulée. J’entrai cependant et dus prendre sur moi pour ignorer les sentiments dévastateurs qui s’échappaient de Fitzsimmons et me saisissaient à la gorge. Il tenait aux hommes qui venaient de mourir, et sa douleur mêlée d’incompréhension était une torture. Elle était tellement violente que je fermai les yeux pour essayer de la chasser, et je ne remarquai Lupita que quelques secondes après avoir pénétré dans la pièce, alors qu’elle se trouvait bien en évidence, assise dans un coin, ses mains attachées posées sur ses genoux, la tête haute, si fière. C’était elle que le maire avait vue, la raison pour laquelle il avait arrêté sa phrase en plein milieu.
Je lui demandai silencieusement si elle allait bien, ce à quoi elle répondit par un digne hochement de tête. Ils ne lui avaient pas fait le moindre mal. Pas physiquement, tout du moins, et le soulagement effaça presque l’horreur de ce qui venait de se produire dans le couloir.
Lorsque McCutcheon referma la porte après être entré à son tour, l’énergie du maire changea de texture. Je sentis avant qu’il ne le fasse qu’il allait crier, que la révolte qu’il ressentait était trop lourde à supporter, mais c’était un homme intelligent et de toute évidence capable de réfléchir même lorsqu’il réagissait à chaud. Deux personnes qu’il connaissait venaient d’être assassinées, mon visage était tuméfié et ils avaient un otage. Deux, si on le comptait également.
— Auriez-vous l’obligeance de me dire ce qui se passe ici ?
Sa voix, à mi-chemin entre la colère et la froideur extrême, s’était brisée sur le dernier mot.
McCutcheon ne répondit pas et traversa la pièce pour aller s’asseoir à son bureau. Enfin, celui de Mick Jerrod, qui qu’il fut.
— Mademoiselle James, avez-vous ce que je vous ai demandé ?
— Brent avait vingt-trois ans, espèce d’enfoiré ! s’énerva Fitzsimmons, qui n’appréciait pas d’être ignoré en un tel instant. C’était comme un fils pour moi !
Le sénateur adressa un signe du menton à l’un de ses hommes, et je remarquai alors qu’ils étaient là tous les quatre. Il se saisit de Fitzsimmons pour aller l’attacher à côté de Lupita. Cependant, le maire n’avait pas dit son dernier mot, dans tous les sens du terme. Sa douleur était si vive que je ne doutais pas une seconde qu’il avait été sincère. Brent avait été comme un fils pour lui, au point que la simple idée de sa perte lui faisait lâcher le bouclier de la prudence et s’exposer à un sort identique.
Puisqu’il refusait de se taire, l’homme qui l’avait attaché prit le mouchoir dans sa poche de poitrine, le lui fourra dans la bouche, puis utilisa sa cravate en guise de bâillon. Et, pendant tout ce temps, je restai immobile au centre de la pièce, comme un pantin inanimé qui attendait qu’on tire ses ficelles, avec un sentiment d’injustice et de tristesse à me faire étouffer. Je savais que je ne pouvais rien faire. Mais le savoir et l’accepter étaient deux choses bien différentes.
— Mademoiselle James ? me relança McCutcheon comme si cet interlude n’avait jamais eu lieu. La pierre.
Je repris aussitôt du poil de la bête.
— Je l’ai cachée non loin en arrivant. Je vous y conduirai une fois que vous aurez relâché mon employée ainsi que le maire.
McCutcheon me dévisagea d’un air toujours aussi blasé, comme si c’était la seule expression qu’il était capable d’afficher, puis baissa les yeux pour observer ma botte et fit un nouveau signe du menton à l’un de ses sbires, qui s’approcha et plongea la main dans ma chaussure. Il en ressortit aussitôt le médaillon.
J’aurais au moins essayé.
L’homme le remit à McCutcheon, qui le déballa du mouchoir dans lequel je l’avais enveloppé et le sortit. Lorsque la pierre toucha sa peau nue, je ne manquai pas la légère grimace qui troubla son visage éternellement impassible. Comme si le médaillon l’avait brûlé. Sauf que, à la différence de Wallace, il y était préparé. Qu’est-ce que c’était que ces conneries, bon sang ? Wallace n’était pas un « dieu », ou quel que soit le terme utilisé pour les décrire ! J’ignorais presque tout d’eux, mais, ça, j’en étais persuadée au point d’en mettre ma main à couper.
Le sénateur garda le médaillon dans sa paume, et un sentiment de plaisir malsain envahit la pièce et me fit tressaillir. La douleur qu’il ressentait lui était agréable. Il s’en délectait. C’était la chose la plus morbide que j’avais jamais vue. Il poussa un léger soupir, entre soulagement et extase, et lança quelques fois la pierre en l’air. Il me sembla que la température chutait davantage chaque fois qu’il la rattrapait.
— Je pensais qu’il me faudrait encore des années avant de pouvoir l’ouvrir. J’aurais été prêt à attendre. Je suppose que je devrai remercier Smith à l’occasion. Ses plans ont une fâcheuse tendance à se retourner contre lui, dit-il avec l’ombre d’un rire dans la voix. Les années ne lui ont pas appris la patience, malgré ce qu’il se plaît à croire.
Jamais il n’avait paru aussi vivant, aussi humain. Au lieu de me rassurer, ce détail m’affola.
— Combien de temps vous faudra-t-il pour l’ouvrir ?
Je clignai plusieurs fois des yeux, puis coulai un regard vers Lupita et le maire.
— J’ai déjà essayé, ce n’est pas dans mes cordes, répondis-je précautionneusement.
McCutcheon me regarda sans ciller.
— Je vous assure que si. Vous ignorez simplement la manière de procéder. Nous y travaillerons. Mais nous ferons ça au calme, conclut-il en échangeant un regard avec ses hommes.
— Je ne vous accompagnerai nulle part, dis-je en secouant la tête lorsque je compris qu’il voulait m’emmener Dieu sait où avec lui. Pas tant que vous ne les aurez pas relâchés.
McCutcheon sourit. C’était la première fois que je le voyais faire. J’espérai aussitôt que ce serait la dernière. C’était si carnassier et rude que j’en eus de nouveau instantanément la nausée.
— Mon hélicoptère nous attend sur le toit. Venez et je les libérerai.
C’était donc ça. City Hall était le seul bâtiment possédant un héliport en dehors des hôpitaux. Le fait qu’il soit sénateur n’avait rien à voir avec sa présence ici. Il avait prévu de récupérer le médaillon et de mettre aussitôt les voiles pour s’éloigner au plus vite de la ville. Et de Smith, supposai-je.
— Libérez-les et je vous suivrai.
McCutcheon me considéra avec toute la rudesse dont il était capable. S’il semblait respecter dans une certaine mesure que je lui tienne tête, mon comportement le contrariait tout de même prodigieusement. Comme Smith, il n’était pas habitué à ce que les gens ne se plient pas à ses moindres volontés en un battement de cils.
— L’un d’eux peut s’en aller maintenant, l’autre quand vous serez dans l’hélicoptère. Qu’en dites-vous ?
Sa proposition me prit au dépourvu. Je n’étais pas exactement en position de marchander, même si j’agissais comme tel. Il aurait pu me forcer à le suivre. Et s’il voulait s’assurer ma collaboration volontaire, c’était un peu tard.
— Qu’est-ce qui me prouve que vous le relâcherez également ? demandai-je toutefois.
— Rien, admit-il.
Je serrai la mâchoire. Je n’obtiendrais probablement pas de meilleure offre. C’était même déjà bien, vu la position dans laquelle nous nous trouvions. Et lui ne s’exposait pas beaucoup. Même si celui qu’il libérait appelait tout de suite la police, le temps qu’ils arrivent, il aurait déjà disparu avec le médaillon. Et moi.
J’acquiesçai à contrecœur.
— Bien, se félicita McCutcheon d’un ton pourtant éteint.
Son homme de main s’approcha du maire, qui se mit à secouer vivement la tête, puis désigna Lupita, qui résista à son tour. Soit Fitzsimmons était galant jusque dans les pires situations, soit il avait songé que celui qui ne serait pas relâché dès à présent avait moins de chances de survie et il se sacrifiait. Je fermai les yeux. Comment avais-je pu me retrouver dans une telle situation ? Y impliquer tant de monde ?
— La femme, choisit McCutcheon pour mettre fin au combat muet qui opposait Lupita et le maire.
L’homme releva Lupi sans ménagement et la tira vers la porte.
— Abby, dit-elle d’une voix tremblante en passant à côté de moi, et le déchirement que je sentis en elle me fit monter les larmes aux yeux.
Elle ne voulait pas m’abandonner ici. L’idée la tuait et ternissait son aura, conférant à son énergie une texture abrasive insupportable. Je ne m’étais jamais rendu compte à quel point elle tenait à moi. Ou peut-être que je n’avais jamais voulu, comme je n’avais jamais voulu admettre à quel point elle aussi comptait pour moi, elle ou quiconque depuis les décès de Danny et maman.
— Tout ira bien, Lupi, murmurai-je en lui adressant un sourire tendre.
Je ne vis pas la réaction sur son visage, puisque l’homme l’avait déjà entraînée jusqu’à la porte, mais je le ressentis à son énergie. Elle ne m’avait pas crue.
— Allons-y, dit McCutcheon lorsque Lupita fut sortie. Tempus fugit.
Son deuxième sbire, celui qui s’était fait tirer dessus l’après-midi même et qui se portait comme un charme, m’attrapa par le bras tandis que le troisième se saisissait sans ménagement du maire, et nous suivîmes McCutcheon dans le couloir. Le quatrième homme de main revenait déjà sur ses pas. Il n’avait même pas escorté Lupita jusqu’à l’ascenseur, il l’avait juste forcée à s’en aller. J’espérais de tout cœur qu’elle l’avait fait.
Nous tournâmes plusieurs fois, reprîmes l’ascenseur, et nous étions montés de deux étages lorsque je sentis un brusque changement dans l’atmosphère, comme si tout l’oxygène venait d’être retiré de la cabine d’un seul coup. McCutcheon se raidit et appuya sur le bouton de l’étage suivant sans prononcer un mot. Il nous fit sortir et emprunter l’escalier. Comme moi, il avait compris que ça ne pouvait signifier qu’une chose. Parce que je ne connaissais qu’un seul autre être capable de produire un tel effet. Smith nous avait retrouvés d’une manière ou d’une autre et il arrivait.
Et, à en juger par la réaction qui le précédait, il n’était vraiment pas content.
Nous parvînmes au sommet du bâtiment quelques minutes plus tard, et McCutcheon ouvrit la porte menant sur le toit. Ses gestes étaient légèrement plus précipités, plus désordonnés qu’à l’accoutumée, et cela me mit étrangement mal à l’aise. Malgré son flegme, malgré sa puissance, il avait peur de Smith. Et la question sous-jacente était inquiétante au-delà du tolérable.
De quoi un dieu pouvait-il avoir peur ?
— Fais-la monter dans l’hélicoptère, dit-il à l’homme qui me tenait.
— Et lui ? demanda celui qui se chargeait de Fitzsimmons.
McCutcheon haussa les épaules en s’arrêtant pour se tourner vers la porte que nous venions d’emprunter afin de la surveiller. La rage implosa en moi. Je me mis à me débattre, aussitôt imitée par le maire. Mais l’homme qui me tenait était fort, bien plus fort que moi, et n’eut aucune peine à m’immobiliser.
— Il va vous tuer ! hurlai-je à McCutcheon en ruant en avant.
Ce qui n’eut aucun effet, puisqu’on me retenait les bras dans le dos.
— Je serai ravi qu’il essaie, répondit-il distraitement. Dans l’hélicoptère. Partez sans moi.
Je fus traînée en direction de l’engin, que je ne remarquai qu’alors. Et mon salut prit la forme d’un pilote. Un pilote totalement humain.
J’entendis des bruits de lutte provenant de mon dos, et je ne pus qu’espérer que le maire parvenait à échapper au type qui essayait de le rattraper. Celui qui me tenait me força à monter et cria des ordres au pilote, mais, lorsque ce dernier tendit la main pour mettre l’hélicoptère en marche, sa tête s’affala contre le tableau de commande. Je profitai de l’effet de surprise pour donner un coup de mon poing libre à l’endroit où l’homme me retenait le bras, et je parvins à me défaire de son emprise suffisamment longtemps pour viser ses yeux tout en lui grimpant dessus. Je ne fis pas de gros dégâts, mais la douleur fut suffisante pour que je réussisse à l’enjamber et sortir de l’hélicoptère par là où j’étais entrée.
Je m’affalai au sol de manière désordonnée, le type sur les talons, et je n’eus d’autre choix que de rouler sous l’hélicoptère pour passer de l’autre côté. Mon adversaire était peut-être plus fort que moi, j’étais peut-être impuissante face à lui, mais j’étais rapide. Tant qu’il ne pourrait pas me mettre la main dessus, il ne pourrait pas me faire de mal. Simple question de logique. Et la logique, c’était actuellement un peu tout ce qui me restait. Mon unique possibilité de salut était que Smith débarque et me sauve la mise, chose sur laquelle je ne savais si je pouvais compter. Mes jambes et moi ne prendrions pas le pari.
Je fonçai en direction du maire, qui appliquait visiblement la même tactique que moi et évitait le sbire de McCutcheon comme il le pouvait. Mais, les mains attachées, son équilibre n’était pas au mieux. Il finit par trébucher. Je n’hésitai pas une seconde en voyant que son adversaire allait en profiter. Je fonçai sur ce dernier et, la vitesse aidant, le renversai. Comme j’étais préparée à la chute, je pus me remettre rapidement debout et recommençai à courir en évitant mes poursuivants, qui étaient deux à présent. J’eus soudain atrocement chaud et me rendis compte que l’atmosphère était lourde et chargée comme avant un orage d’été, et ce malgré la présence de McCutcheon qui glaçait les environs. Quelque chose me disait que sa rencontre avec Smith serait semblable à celle d’un front d’air chaud et froid et que l’averse risquait d’être diluvienne.
McCutcheon attendait toujours devant la porte, et il avait le médaillon. Encore un détail dérangeant. J’allais essayer de le lui prendre, j’avais noté où il l’avait rangé, mais, en évitant le bras que tendait dans ma direction un des hommes qui me poursuivaient, je dus virer trop rapidement et m’étalai au sol. Je vis l’autre esquisser un sourire tandis qu’il fondait sur moi, et une détonation retentit.
Son corps s’affala à ma gauche. Wallace se tenait derrière lui, à une dizaine de mètres, et il avait à présent McCutcheon dans sa ligne de mire.
— Plus personne ne bouge, annonça-t-il.
Son énergie était déchaînée, à vif. Était-ce lui que McCutcheon attendait, et non pas Smith ? Je ne comprenais plus rien. Tout ce que je remarquais, à cet instant, c’était les nuages qui s’amassaient au-dessus de l’immeuble, tournant un peu trop rapidement, comme un cyclone en formation.
— Et qui êtes-vous ? demanda calmement le sénateur en le considérant de la tête aux pieds alors qu’un éclair déchirait le ciel.
Celui sur qui il avait tiré ne s’était pas relevé. Bonne chose. Une balle dans le corps ne les arrêtait pas, mais une en plein cerveau était tout de même efficace.
— Inspecteur Wallace, HPD, et vous êtes en état d’arrestation. V…
McCutcheon se mit à rire. Le son était si humain, si amusé qu’on n’aurait pas dit qu’il émanait de lui.
— Allons, inspecteur, vous ne comptez tout de même pas arrêter un sénateur.
— Je vais me gêner.
Même s’il me tournait le dos, je sentis le sourire qui étira les lèvres de McCutcheon tout aussi bien que la vague d’énergie qu’il envoya alors.
Une seconde… Envoya ? Comment diable avait-il…
Wallace se saisit la tête à deux mains à l’instant où une violente migraine me déchirait le crâne et, lorsque McCutcheon esquissa un geste nonchalant de la main, il fut projeté sur le côté comme une feuille en pleine tempête.
La douleur était si vive que ma vision se troubla. Il avait peut-être besoin – envie – du médaillon et de l’énergie qu’il contenait, mais son pouvoir était déjà ravageur, et j’assistai, impuissante, à la première démonstration de ce qu’étaient ces êtres qui s’étaient proclamés dieux.
Le sol tangua, le tonnerre gronda non loin et un nouvel éclair zébra le ciel d’une lumière vive et déchirante. S’il était capable d’influer sur les éléments sans avoir absorbé l’énergie du médaillon, de quoi serait-il capable ensuite ?
Les larmes me brûlaient les yeux lorsque je me relevai sur un coude. J’avais l’impression de peser une tonne, comme si tous les atomes qui constituaient mon corps étaient polarisés, aimantés vers le centre de la Terre. Mais je luttai. Je savais ce que je devais faire, même si j’ignorais comment. Aucun de mes ancêtres n’avait dû pratiquer depuis que les dieux avaient disparu, plusieurs milliers d’années auparavant, mais c’était pour ça que nous avions été créés.
Je le vis lorsque je levai une jambe hésitante pour me redresser en m’aidant de mes mains. Smith se tenait dans l’encadrement de la porte. Poings serrés le long du corps, le visage sombre et l’expression sauvage. Son énergie négative pulsait dans l’air au rythme du tonnerre comme un cœur malade et me donnait la nausée. Je pris conscience qu’il m’avait remarquée, qu’il savait ce que j’essayais de faire, mais il ne posa pas un seul instant le regard sur moi. Il n’avait d’yeux que pour McCutcheon, qui, malgré ce que j’avais cru, ne semblait pas du tout le craindre. Ce dernier se mit même à rire à gorge déployée, comme si la présence de Smith était la chose la plus drôle qu’il avait jamais vue, et le doute me saisit. Qui était réellement en train d’influer sur les éléments ? Lui, ou Smith ? Lequel des deux devais-je arrêter ?
— Qu’est-ce que tu comptes faire ? se moqua McCutcheon en regardant la noirceur qu’était la silhouette de Smith. Tu ne risquerais pas toutes ces années d’efforts pour moi.
Smith serra encore plus les poings et sa colère gagna en intensité. Pourtant, il ne bougea pas. Il resta immobile, sombre et dangereux comme la nuit, et les paroles de Jessica me revinrent en mémoire. Une panthère noire qui me suivait comme mon ombre. Je frissonnai. Il n’avait jamais été question de moi. Jamais. Ça avait toujours été lui.
Je poussai un cri lorsqu’un éclair s’abattit à un mètre de McCutcheon, mais ce dernier ne broncha pas. Pas plus que Smith. Pourquoi ne faisait-il rien ?
— C’est bien ce que je pensais, s’amusa placidement McCutcheon.
Puis il pencha légèrement la tête sur le côté, intrigué, et je remarquai le fin sourire sur les lèvres de Smith.
— Qu’est-ce qui te réjouit autant ? demanda-t-il alors qu’un nouvel éclair déchirait le ciel, aussitôt suivi par un coup de tonnerre assourdissant.
— Moi, crétin des Alpes, répondis-je en lui attrapant le bras.
Son énergie m’électrocuta et il se retourna en sursaut, fronçant les sourcils, la mâchoire serrée par la douleur.
Je me mis à hurler tandis que j’essayais d’absorber son pouvoir, de le canaliser pour le maîtriser. Prendre l’énergie des humains étant indolore, j’avais bêtement pensé qu’il en irait de même pour lui. Comme j’avais eu tort. Le coup de pied dans les côtes était une promenade de santé en comparaison.
Lorsque je posai ma seconde main sur le torse de McCutcheon, j’eus l’impression que mon cerveau explosait et que le moindre de mes muscles se retournait sur lui-même pour s’entortiller autour de mes terminaisons nerveuses jusqu’à les étrangler. Ma peau devenait trop petite, trop tendue pour l’énergie qui transitait en moi, et je criai de manière ininterrompue jusqu’à ce que mon esprit rende les armes. J’eus vaguement conscience que McCutcheon essayait de lutter, de bouger pour se défaire de mon emprise, mais tout allait au ralenti. Peut-être ne s’agissait-il que d’une hallucination due à la douleur, mais, à mesure que son pouvoir me pénétrait, il me sembla voir mes mains devenir plus brillantes encore que les éclairs qui nous entouraient. Mais elles étaient d’un bleu vif aussi glacial que l’était le sénateur, et la lueur s’intensifia lorsque je serrai le poing autour du médaillon. Ma paume se mit à me brûler et je crus sentir une odeur de chair calcinée. J’allais bientôt perdre connaissance. Jamais je ne serais capable de tenir, d’absorber toute son énergie et de le neutraliser. Il était bien trop puissant et le médaillon allait me détruire.
Mais le froid mordant se transforma en fraîcheur, puis en douce chaleur et, loin, dans les profondeurs de ma conscience, j’entendis un hurlement traverser le coton qui emplissait mes oreilles. Je remarquai alors que Wallace avait posé la main sur la mienne, sur celle qui était serrée en poing près du cœur de McCutcheon. Il essayait de me tirer, de m’éloigner du sénateur, mais tout allait si lentement que, le temps qu’il y parvienne, le trop-plein d’énergie avait provoqué une explosion qui nous projeta à plusieurs mètres à la ronde, toujours au ralenti.
Je ne ressentis même pas le choc se réverbérer dans mon corps lorsque je rebondis contre le muret de sécurité. Je ne vis que Smith, à l’autre bout du toit, si immobile, comme figé lui aussi par des facéties temporelles. Puis je remarquai que l’hélicoptère avait également été victime de la déflagration et, en suivant la lente course qui le précipitait à une dizaine de mètres de moi et vers le vide, vis que McCutcheon pendait à la rambarde de sécurité. Je pensai avec horreur au pilote qui se trouvait toujours dans l’engin et aux gens dans la rue en contrebas.
Sauf que je n’étais pas capable d’empêcher la chute d’un hélicoptère. Celle d’un homme, en revanche…
Je jetai de nouveau un regard à Smith, qui secoua lentement la tête, et je fermai les yeux. Puis le temps se remit au diapason en une violente gifle et je me relevai pour courir à toutes jambes vers le sénateur, dont j’attrapai le bras à deux mains malgré ma paume à vif.
Un bruit métallique assourdissant retentit et me fit sursauter, et je remarquai avec effroi que l’hélicoptère s’était arrêté à quelques mètres de nous, contre la rambarde qu’il avait fait plier, et tenait en équilibre précaire au-dessus de la rue.
— Vous devriez vous méfier de lui, dit McCutcheon en riant légèrement malgré sa position.
— Je ne vous ai pas attendu pour le faire, grognai-je en faisant de mon mieux pour qu’il ne m’échappe pas. Donnez-moi votre autre main.
J’aurais dû le lâcher. Je le savais. J’en avais douloureusement conscience. Ça n’aurait même pas totalement été ma faute. Son bras glissait entre mes doigts et je ne parviendrais plus à le retenir très longtemps.
Et je repensai aux mots de Smith.
« À quelle catégorie est-ce que j’appartiens ? »
« À vous de me le dire. »
J’avais la réponse.
Je tournai la tête dans sa direction, mais il avait disparu.
— Donnez-moi votre autre main ! répétai-je vivement en me retournant vers McCutcheon.
J’étais incapable de laisser quelqu’un mourir. Et ça faisait probablement de moi la personne la plus stupide du monde.
Il se mit à rire de nouveau et, au lieu de m’obéir, écarta les doigts de celle que je tenais. Je poussai un cri.
Puis je regardai le sénateur McCutcheon tomber du dixième étage de City Hall et se précipiter dans le vide.
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