Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 15 sur 47

Pages du PDF

Le Ballet des ombres

Chapitre 15

 

 

Je me réveillai en sursaut lorsqu’un classeur fut lâché sur mon bureau. Il me fallut quelques secondes pour me souvenir que j’étais à la boutique, et quelques-unes supplémentaires pour relever le menton et remarquer que Lupita se tenait devant moi, une main sur la hanche, l’air réprobateur. Elle haussa un sourcil dès qu’elle obtint mon attention. Le fait qu’elle était si imposante malgré sa petite taille m’émerveillait toujours. Elle aurait deux ou trois trucs à m’apprendre, un jour.

— Je vous ai apporté le classeur de la prochaine collection, au cas où vous auriez envie de choisir les modèles que vous voulez en stock.

— J’étais en train de faire un budget, Lupi, dis-je en bâillant tout en lui désignant le tas de feuilles sur lequel j’avais légèrement bavé, à voir l’encre diluée à deux endroits.

Son regard répondit mieux qu’elle n’aurait pu le faire en paroles. Oh, me réveiller allait certainement être le point culminant de sa journée. J’aurais pourtant volontiers récupéré mon sommeil en retard pendant encore quelques heures. L’horloge murale indiquait onze heures et demie. J’avais donc dormi un peu plus de quatre heures, ce qui, ajouté à la petite heure durant laquelle j’avais réussi à fermer les yeux chez Jana, me faisait toujours une nuit bien trop courte à mon goût. En ce moment, j’avais les réflexes de Monsieur Tatate quand il avait un œil dans la bouche.

Pour faire plaisir à Lupita – enfin, surtout pour m’en débarrasser –, j’attrapai le classeur.

— Oh, Lupi, pendant que vous êtes là…

Je souris en remarquant la tension soudaine dans ses épaules et les notes d’agacement dans son aura. Elle s’attendait sans aucun doute à ce que j’exige un café.

— C’est bientôt Halloween, et Franie aimerait un déguisement de panda ou de papillon. Vous pourriez lui faire quelque chose ?

La mention de Fran suffit à la mettre de bonne humeur. Si j’avais demandé un costume pour moi, j’en aurais entendu parler jusqu’à mon enterrement. Fran, en revanche, lui donnait toujours le sourire. Elle adorait cette gamine. D’un autre côté, qui n’adorait pas Fran ?

— Je peux lui faire un déguisement de panda, mais il me faudra ses mensurations. Pour le papillon, si vous voulez quelque chose de très joli, il y a cette boutique sur la 5e Avenue qui propose des pièces magnifiques, dit-elle avant de renifler presque dédaigneusement comme si on venait de la vexer, alors qu’elle avait été la seule à suggérer que je m’y rende.

Cette femme était vraiment surprenante. Ou bizarre ? Ça faisait partie de son charme.

— Bien sûr, si je lui fais un costume, vous n’en aurez pas besoin.

Et c’était sans parler de sa modestie.

— Vous pourriez lui faire un masque, déjà ? Tout simple, tissu noir et blanc… Vous savez à quoi ressemble un panda ?

Quant à sa susceptibilité, c’était un délice.

— Je m’y mets sur-le-champ.

Génial. J’allais pouvoir dormir encore une petite heure.

Elle fusilla du regard le classeur sur lequel j’avais toujours une main posée comme si elle m’avait parfaitement entendue. Très bien. Message reçu. Pas de sieste au saut du lit. La vie était injuste.

— Merci, Lupi. Ce sera tout.

Elle respira bruyamment et disparut de mon bureau. Je ne comprendrais jamais pourquoi elle détestait tellement que je l’appelle comme ça. Enfin, l’essentiel était que ça fonctionnait.

Il me fallut cinq bonnes minutes afin de me réveiller suffisamment pour ouvrir le classeur devant moi, mais je ne l’étais pas assez pour discerner autre chose qu’une suite de taches blanches identiques. J’avais besoin de ma dose de caféine.

Lupita était déjà installée à sa machine, en train de coudre, lorsque je sortis du bureau, si bien que je me demandais s’il était possible que seulement cinq minutes se soient écoulées. Cette femme était un cyborg.

Pendant que mon café coulait, je réfléchis à la journée qui m’attendait et pesai le pour et le contre de mon planning originel, à savoir l’approche de l’inspecteur Wallace. Hier, ça me semblait la meilleure idée qui soit, surtout après avoir passé un trop long moment à observer les photos que j’avais prises de lui à son insu. Depuis que j’avais reçu le même genre de clichés où j’étais cette fois-ci le sujet d’examen, plus tellement. Pourtant, le petit diable sur mon épaule continuait à me donner des coups de fourche répétés pour me pousser à le faire. Il avait envie de se divertir, et moi de l’écouter. J’étais tellement tendue qu’une distraction me ferait le plus grand bien. C’était ça, ou envisager des scénarios atroces jusqu’au soir même. Et rien que l’idée de taquiner Wallace me remettait d’aplomb. Que pourrait-il m’arriver de pire, après tout ? Me faire coffrer et rater un rendez-vous avec un type qui comptait me faire chanter pour une raison que j’ignorais en menaçant silencieusement de me dénoncer ? Je ricanai toute seule devant la machine à café, et Lupita releva la tête comme si je venais de déranger la messe.

Je repartis dans mon bureau avec ma tasse fumante et passai la demi-heure suivante à coller des Post-it dans le classeur, puis une autre à observer le mur en face de moi tout en réfléchissant. Attirer Wallace en commettant un vol dans son rayon d’action n’était peut-être pas la meilleure des idées, en fin de compte. Et, après tout, on ne change pas une équipe qui gagne. On réglerait ça au un contre un.

À 13 heures, j’étais prête à sortir pour aller titiller mon inspecteur préféré.

— Où allez-vous ? me demanda Lupita en plissant les yeux.

Personne ne s’attend à l’inquisition italienne.

Mince, Harrison me déteignait dessus.

— Chercher ce masque de papillon pour Fran.

Lupita leva les yeux au ciel en secouant théâtralement la tête, contourna le bureau d’accueil où elle se trouvait alors et m’apporta son œuvre. Elle était tellement douée que, pour une fois, aucune remarque désobligeante ne me traversa l’esprit. Ce masque était la chose la plus adorable que j’avais vue de la journée, et je fondais rien qu’en songeant à la frimousse de Fran qui se cacherait derrière.

— C’est magnifique, Lupita.

— Évidemment.

Vraiment, si modeste… Elle aurait aisément pu faire partie de la famille James.

— Vous n’avez pas besoin du papillon.

— Dans ce cas, je vais manger, répondis-je en haussant les épaules.

Elle me fit les petits yeux. Je ne l’imaginais que trop bien se mordre la langue pour ne pas faire une remarque de trop. Lupita aimait me malmener, mais il y avait tout de même certaines limites qu’elle ne franchissait pas, comme me mettre une claque à l’arrière du crâne. Même si ce n’était pas l’envie qui lui manquait. C’était encore plus amusant.

— Vous êtes arrivée tôt, aujourd’hui.

Tiens, tiens. Elle optait pour un autre angle d’attaque. Intéressant.

— J’ai gardé Fran cette nuit.

Elle hocha la tête, comme si ceci expliquait cela. Ce qui était le cas. Jana revenait entre 5 et 6 heures et me réveillait. En général, je rentrais me doucher et me changer, mais, ce matin, j’avais utilisé les habits de rechange que j’avais à la boutique.

— J’ai cru que nous avions été cambriolées.

C’était donc ça. Je soupirai théâtralement à mon tour et lui adressai un sourire pincé.

— J’avais refermé derrière moi.

— Vous n’aviez pas remis l’alarme.

— Lupita, j’étais là, et c’est une boutique de mariage. Personne ne viendra jamais rien prendre ici.

Elle toucha aussitôt du bois et fit un signe de croix.

— Non, mais vous êtes sérieuse, Lupi ? Vous imaginez des cambrioleurs repartir avec toutes ces robes ? Ça demande une place incroyable, il faudrait prévoir un camion, une équipe de plusieurs hommes, et qui voudrait voler de fichues robes de mariée, sincèrement ? Ça ne se revend pas bien, il y a de meilleurs filons et la caisse est v…

J’arrêtai net ma tirade lorsque je remarquai l’air étrange avec lequel me dévisageait Lupita.

— Enfin, je suppose, conclus-je. À tout à l’heure, Lupi.

Lister à ma plus fidèle employée les raisons exactes pour lesquelles on ne se ferait jamais cambrioler n’était peut-être pas une idée de génie. La manière dont je lui avais répondu prouvait à quel point je manquais de sommeil. Voilà ce qui se passait quand elle m’empêchait de dormir. Un peu plus, et je me serais retrouvée à lui expliquer que, si quelqu’un venait un jour prendre quelque chose ici, il le regretterait amèrement et longtemps. Les voleurs n’aiment pas être volés. Question de fierté. J’aurais mieux fait de lui rappeler que nous n’avions pratiquement pas de liquidités sur place, contrairement à l’épicerie du coin de la rue qui s’était déjà fait braquer deux fois. Ce mois-ci.

Je sortis me fondre dans les rues de Hallow. L’air frais me fit un bien fou, me revigorant plus sûrement qu’aucun café ne pourrait jamais le faire et me donnant le coup de fouet final dont j’avais besoin pour me réveiller.

Il était un peu plus de 13 h 30 lorsque j’arrivai devant la sandwicherie de Wallace. Et il était là. Je souris en le regardant lire un journal, l’air de rien. Le jeu avait déjà commencé. J’aurais été prête à parier le pendentif qu’il m’avait volé qu’il m’attendait, et j’en fus étrangement flattée. Oh, il faisait du bon boulot. Il avait fini de manger et avait le regard rivé à son journal, mais il lançait régulièrement des petits coups d’œil sur les côtés de manière quasiment imperceptible. On n’aurait presque pas dit qu’il surveillait minutieusement les environs. Il était vraiment doué. D’un autre côté, je n’en attendais pas moins d’un type qui avait été capable de me prendre par surprise deux fois de suite.

Je souris bêtement. Le simple fait qu’il soit là me mettait d’incroyablement bonne humeur. Qu’avais-je dit à Fran, déjà ? Que les papillons se brûlaient les ailes de manière stupide ?

Je restai tapie dans l’angle mort, sur le trottoir, et l’observai un moment. J’avais quand même une longueur d’avance, pas de brûlage d’ailes aujourd’hui, merci bien. Je lui filerais le train lorsqu’il sortirait et je lui ferais les poches sans qu’il s’en aperçoive cette fois-ci.

Il se gratta le menton après avoir tourné une page. Bon sang, même à cette distance, il dégageait vraiment un truc. Comme j’étais concentrée sur son énergie, que je ne parvenais pas à ressentir de là où je me tenais, il me fallut plusieurs minutes pour me rendre compte qu’il s’agissait tout bêtement de charme. Il n’était pas beau à proprement parler. Il était évident que son nez avait été cassé et mal remis en place et sa barbe de trois jours obscurcissait le bas de son visage et durcissait ses traits. J’aimais les hommes bien rasés. Mais il fallait toujours une exception pour confirmer la règle. Et il avait du chien. Un sacré chien, même.

Un passant me rentra dedans, et je pestai en insultant silencieusement le type, qui ne m’avait même pas remarquée. Bon Dieu, qu’est-ce que ça pouvait m’énerver, pensai-je en me retournant pour guigner de nouveau dans la sandwicherie. Et j’étouffai un autre juron. Wallace avait disparu.

Je me mis aussitôt en marche au rythme de la foule en restant parfaitement calme, tous les sens en alerte. Il sortirait d’une seconde à l’autre et s’en irait dans une direction. Il fallait que je trouve un abri où je pourrais soit attendre qu’il me dépasse soit rebrousser chemin après l’avoir repéré. Mais je ne fis pas trois mètres avant qu’une main se pose sur mon épaule.

— C’est moi que vous cherchez ?

Ce qui, au lieu de me faire sursauter, me provoqua un plaisir étrange. Stupide papillon.

Je me retournai. Wallace se tenait devant moi et, pendant une fraction de seconde, j’ignorai totalement ce que j’allais faire. Il était non seulement doué, mais également si séduisant avec son petit air bourru et ronchon que je soupirai. Ce type causerait ma perte.

— De toute évidence pas, puisque je partais, répondis-je d’un ton dégagé.

Il sourit de manière étrange, et le geste fut ponctué d’un « clic » que je reconnus parfaitement.

— Vous n’irez pas très loin, dit-il en resserrant d’un cran la menotte autour de mon poignet.

OceanofPDF.com