Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 41 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 41

 

Jana poussa un cri en me voyant. À sa décharge, je n’avais pas exactement bonne mine. J’avais évité Lupita jusque-là en entrant tête baissée à la boutique, en lançant un « salut » pressé et en filant m’enfermer dans mon bureau. Mais elle était venue me chercher quand Jana et Fran étaient arrivées, et je ne pouvais plus me cacher : j’avais une lèvre vilainement fendue et une coupure au front, ainsi qu’une bosse, des griffures dans le cou dont je ne me souvenais plus de l’origine exacte et des bleus sur les côtes. En résumé, on aurait dit que je m’étais battue contre un mur et que j’avais perdu, ce qui n’était pas franchement éloigné de la vérité, et j’avais mal à peu près partout.

— Mon Dieu ! s’écria-t-elle. Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

— J’ai pris une porte, mentis-je.

Jana me considéra de la tête aux pieds d’un air dubitatif. Cette excuse fonctionnait bien dans les films, pourquoi ça ne s’appliquerait pas à la vraie vie ? Enfin, dans les films, ça n’empêchait pas non plus les héros de vaquer à leurs occupations, alors que je m’étais réveillée en totale agonie, qu’il m’avait fallu dix minutes pour parvenir à me lever et trois fois plus pour me doucher, et c’était sans parler de m’habiller. Ou de marcher. Ou même de respirer.

— Et ensuite je suis tombée, ajoutai-je.

Jana plissa encore plus les yeux.

— Sur le coin de ma table basse.

Il fallait que j’arrête de parler. Tout de suite. Lupita s’était approchée, et toutes les trois me dévisageaient étrangement.

— Je suis sortie avec Harrison et ses amis et suis rentrée totalement soûle.

Je me mis à rire, malheureusement de manière aussi forcée que ridicule. Je décidai donc de détourner l’attention.

— Pourquoi tu as besoin d’une baby-sitter en journée, au fait ?

Jana afficha soudainement un air si innocent que je sus avant qu’elle réponde qu’elle s’apprêtait à mentir.

— J’ai une course à faire.

— Toute la journée ?

Jana acquiesça avec brio. Si je ne l’avais pas connue, je l’aurais crue. Enfin, si je ne l’avais pas connue et que je n’avais pas été en mesure de ressentir son énergie.

— Quoi comme course ?

— Rien de très important, de l’administratif.

— Un samedi, fis-je remarquer, ce qui arracha un léger sourire à Lupita.

La vilaine.

— Bon, je dois filer ! lança Jana comme si elle ne m’avait pas entendue. À bientôt, ma puce, maman t’aime très fort. Je reviens bientôt. À charge de revanche, Abby !

— Je n’ai pas d’enfant, Jan’, lui fis-je remarquer.

Jana haussa les épaules comme pour me dire que c’était mon problème et sortit de la boutique.

— Tatate ! cria Fran en désignant le comptoir où Jana avait déposé ses affaires.

Elle essaya aussitôt de me sauter dans les bras afin que je la soulève, et je grimaçai sous le choc du bulldozer miniature qu’était cette gamine.

— Sa mère ment aussi mal que vous, fit remarquer Lupita d’un ton neutre.

Puis elle fit certainement la chose la plus adorable que je l’avais jamais vue faire. Elle appela Franie et la porta pour qu’elle puisse fouiller le sac et en extraire tous les jouets qu’elle désirait sans me tuer au cours du processus.

— Merci, Lupi, lui dis-je sincèrement.

Elle hocha distraitement la tête et reposa Fran et Monsieur Patate par terre, puis s’éloigna et alla chercher quelque chose dans une armoire au fond de la pièce. Elle revint rapidement avec une boîte blanche métallique et me désigna un fauteuil d’un geste impérieux du menton. Je plissai les yeux.

— Qu’est-ce que vous comptez faire, Lupi, me recoudre ? demandai-je en observant ce qu’elle tenait entre ses mains.

Elle ne flancha pas et me désigna une nouvelle fois le fauteuil du menton, aussi m’exécutai-je. Elle ouvrit la boîte de premiers secours, sortit de la gaze et du désinfectant, et se pencha pour commencer à s’occuper de moi. Elle ne prononça pas un mot durant un long moment, se contentant de désinfecter des plaies que j’avais déjà désinfectées. C’était la première fois qu’elle prenait soin de moi de la sorte et, quelque part, j’avais l’impression que c’était celle de nous deux qui en avait le plus besoin, alors je gardai le silence et me laissai faire.

— Je vous connais depuis plus de vingt ans, Abby. Je n’ai pas de fille, mais croyez bien que si j’en avais une et qu’elle rentrait avec ce genre de marques sur le visage en prétendant avoir pris une porte après avoir trop bu alors qu’elle ne boit jamais, je lui demanderais si elle pense que je suis stupide.

Je grognai légèrement, mais j’ignorais si c’était à cause de ses paroles ou parce que mes blessures brûlaient sous le désinfectant.

— Comment pouvez-vous savoir que je ne bois jamais ?

Elle secoua la tête comme si je venais de lui dire clairement qu’elle était stupide et continua à s’occuper de mes plaies. Lorsqu’elle eut fini, elle m’observa d’un air étrange, presque mélancolique, et répondit :

— Vous voudrez peut-être revoir votre version des faits pour vos proches. Les portes n’ont pas d’ongles.

Je portai machinalement la main à mon cou, là où se trouvaient les griffures que je pensais dissimulées par mon col roulé. Rien n’échappait à Lupita San Giacomo. Je comptais lui répondre quelque chose de léger pour changer de sujet, mais ce ne fut pas exactement ce qui sortit de ma bouche.

— Oh mer… credi, terminai-je parce que Fran n’était pas loin.

Je me levai d’un bond, bousculant pratiquement Lupita tant j’étais pressée d’aller me dissimuler derrière le comptoir. Wallace venait de passer devant la vitrine. Comment m’avait-il retrouvée, bon sang ?

— Lupita, s’il vous plaît, quoi qu’il arrive, ne dites pas que je suis là, ou même que vous me connaissez, ou…

Je plongeai derrière le comptoir une fraction de seconde avant que la cloche de la porte d’entrée ne retentisse, le cœur au bord des lèvres. Wallace était entré. Comment allais-je me sortir de ce pétrin ? Puis je ricanai nerveusement – et intérieurement – en songeant que, s’il me coffrait, je n’aurais plus à choisir si je devais aider Smith ou pas. C’était sûrement ça, l’optimisme : voir le bon côté des mauvaises choses et fermer les yeux sur le reste.

— Bonjour, commença Wallace, et sa simple voix me donna des frissons. Est-ce qu’une Abby travaille ici ?

— Désolée, monsieur, non, lui répondit Lupita.

Dieu bénisse cette femme. Elle n’avait pas hésité une seconde, n’avait pas flanché, elle était merv…

— Abby ! s’écria Fran.

Je me frappai le front de la paume.

— Bonjour, mademoiselle, dit Wallace d’un ton si doux qu’il m’aurait fait fondre dans n’importe quelle autre situation. C’est un très joli Monsieur Patate que tu as là.

Franie répéta « Tatate », et, dans le silence qui suivit, je n’eus aucune peine à l’imaginer tendre fièrement ce dernier à Wallace pour qu’il le voie de plus près.

— Tu connais Abby ? lui demanda-t-il après quelques secondes.

— Tata Abby !

J’eus beau fermer les yeux de toutes mes forces en priant, je ne disparus pas.

— Je suis détective à la police de Hallow, reprit-il.

Il s’exprimait toujours d’un ton très doux, mais je ne doutai pas une seconde que c’était à Lupita qu’il s’adressait à présent, et non plus à Fran. Lorsque j’entendis un bruit de vêtements froissés, je compris qu’il avait sorti son badge.

— Est-ce qu’une Abby travaille ici, madame ?

— Je n’ai pas menti, lui assura Lupita, et j’eus envie de la bénir de nouveau. Elle ne travaille jamais. C’est la patronne.

Cette fois-ci, je levai les yeux au ciel.

— Est-ce qu’elle est là ?

— Non.

Un long silence suivit, assez long pour me pousser à jeter discrètement un coup d’œil, même si je savais que c’était la pire des choses à faire. Mais foutu pour foutu…

Je vis d’abord Fran, qui pointait un doigt en direction de ma cachette, puis Wallace qui me regardait. Il pencha légèrement la tête avant de froncer les sourcils, certainement parce qu’il venait de remarquer mes blessures.

Je soupirai, me redressai, époussetai inutilement mes habits pour me donner de la contenance, puis m’approchai.

— Vous pouvez nous laisser, Lupita, merci, dis-je avant de m’adresser un peu plus sèchement à Wallace. Vous cherchez une robe de mariée, monsieur Wallace ?

Il attendit que Lupita soit passée dans l’arrière-boutique avec Fran pour continuer.

— Monsieur Wallace ? répéta-t-il d’un ton intrigué et amusé à la fois.

Comme si on était amis et que mon comportement était étrange. Mais nous n’étions pas amis, et c’était le sien qui dépassait mon entendement. Il ne semblait pas hostile, et en aucun cas il ne donnait l’impression de vouloir m’arrêter.

Le traiter comme s’il n’était qu’un client, comme s’il n’était pas flic et n’avait aucun motif pour me passer les menottes, était plus facile. Parce que le revoir ne l’était pas, et pas pour les raisons que j’aurais espérées. Son énergie me faisait toujours le même effet et, Dieu sait pourquoi, je ne le trouvais même plus aussi agaçant qu’avant. Mais, tout comme Danny appartenait au passé, Wallace appartenait à un futur qui ne verrait jamais le jour.

— J’ai cru comprendre que vous êtes déjà marié. Prévoyez-vous de renouveler vos vœux ? demandai-je d’un ton professionnel.

Le regard de Wallace me brûla comme un incendie en plein midi, et je me sentis étouffer. J’avais touché une corde sensible, même si j’ignorais laquelle. Je savais que j’avais mal agi – dépassé les bornes, même – en allant trouver sa femme et je le regrettais, même si j’étais persuadée que j’étais assez stupide pour refaire exactement la même erreur si on me proposait de revenir un jour dans le passé. Il devait penser que j’étais une folle furieuse et venait me menacer – lui aussi – et me dire de me tenir éloignée de sa famille.

Je me rendis compte qu’il n’avait pas répondu, ou que, s’il l’avait fait, j’étais trop occupée à m’inquiéter de la raison de sa présence pour l’écouter me la donner.

— Comment m’avez-vous retrouvée ? demandai-je.

Il sourit, un sourire timide entre la gêne et l’espièglerie, et je sentis qu’il était fier de lui.

— Votre masque, dit-il avec un petit air satisfait qui n’avait rien de pompeux. C’était un pari, mais j’ai vérifié quels magasins possédaient ce modèle et demandé la liste des acheteurs qui avaient payé par carte. Celle de cette boutique y figurait.

Je haussai les sourcils, dubitative.

— Parmi la liste des clients des soixante-quatre magasins à Hallow et en périphérie qui le vendent, insista-t-il. Vous êtes ma trente-sixième visite depuis hier, merci Halloween.

Combien d’heures Wallace avait-il passé à me chercher ? Et pourquoi, si ce n’était pas pour m’arrêter ?

— Travailler pour la police laisse beaucoup de temps libre.

— J’ai fait des heures sup, répondit-il d’un ton étrange.

Quelques secondes défilèrent, et nous nous regardâmes fixement avec ce qui ressemblait à de la mélancolie. Comme lorsqu’on croise un vieil ami qu’on n’a pas vu depuis longtemps et qu’on se rend compte qu’on n’a plus rien à lui dire.

— Êtes-vous venu pour m’arrêter ? repris-je sur le même ton que si je lui demandais s’il avait goûté les plats du traiteur italien au coin de la rue.

Il secoua lentement la tête sans me quitter des yeux.

— À vrai dire, j’aimerais parler. De manière officieuse. Je me demandais si vous auriez le temps de venir prendre un café. Ou un sandwich, ajouta-t-il précipitamment, ce qui était encore plus étrange que tout le reste. Au lieu de me regarder en manger un. Merci d’avoir fait tamponner ma carte de fidélité, au fait.

Ma mâchoire dut tomber de plusieurs crans, et je me retrouvai dans l’impossibilité totale de répondre. Il ne me coffrait pas, me proposait ensuite un café, puis un repas dans la foulée. Heureusement qu’il était déjà marié, sinon il aurait essayé de me passer la corde au cou dans l’heure.

— Écoutez, Abby, je voudrais juste comprendre ce qui se passe.

J’ignore si sa précision me soulagea ou me rendit un peu plus triste.

— Vous n’êtes pas normale, et moi, je… J’ai besoin de comprendre ce qui se passe, répéta-t-il d’un ton presque suppliant. Ce qui m’arrive.

Ça, en revanche, me fit atrocement mal. Il n’avait pas dit que j’étais différente, ou spéciale, ou n’importe quel terme politiquement correct. J’étais « pas normale », et la piqûre fut amère.

Je reculai d’un pas avant de me rendre compte de l’avoir fait.

— Qu’est-ce que vous voulez, Wally, m’utiliser comme indic, ou plutôt comprendre ce qui cloche chez moi pour trouver un moyen de me neutraliser ?

Son regard blessé ne changea rien à ce que je ressentais. Je me doutais bien qu’il n’avait pas eu l’intention de me manquer de respect, mais c’était le truc avec les gens : ils ont rarement envie de se montrer blessants volontairement. Mais, surtout, ça prouvait bien ce qu’il pensait de moi tout au fond. Un siècle et quelques plus tôt, il m’aurait jeté des pierres ou mise dans un cirque.

— Je ne peux pas vous aider, inspecteur. Si vous ne prévoyez pas de m’arrêter ou d’acheter une robe de mariée, auriez-vous l’obligeance de vous en aller ? J’ai du travail.

— Abby…

Il avait murmuré mon nom d’un feulement triste, et mon cœur plongea un peu plus dans ma poitrine. Je décidai de fixer les yeux sur la sortie pour tromper l’ennemi et insister sur le fait que je souhaitais son départ. Je restai ainsi, stoïque, ignorant son regard rivé sur moi et son énergie qui cherchait la mienne.

— Est-ce que, moi, je peux vous aider ? demanda-t-il, ce qui me surprit suffisamment pour me faire tourner la tête dans sa direction en fronçant les sourcils. Qu’est-il arrivé à votre visage ?

Je serrai les mâchoires.

— Je suis tombée sur une porte plus résistante que moi.

— Une porte qui avait des ongles ? fit-il en posant une main sur ma tempe pour observer l’étendue des dégâts.

Je frissonnai de la tête aux pieds, et le poids du regard de Wallace termina de me désarçonner.

— Ça, murmura-t-il alors sur un ton radicalement différent en frissonnant à son tour. C’est ça que j’aimerais comprendre.

Mon cœur battait à toute allure. Il le sentait aussi bien que moi, et je…

Je ne pouvais pas.

Je fis un nouveau pas en arrière et me répétai.

— Auriez-vous l’obligeance de vous en aller, s’il vous plaît ?

Le bras de Wallace retomba le long de son corps, puis l’inspecteur hocha la tête, porta la main à sa poche intérieure et en sortit une carte de visite qu’il essaya de me tendre. Voyant que je ne bronchai pas, il fit quelques pas et la déposa sur le comptoir.

— Vous pouvez m’appeler pour n’importe quoi, dit-il d’un ton qui se mariait avec son expression.

— Je ne le ferai pas.

— Je sais, répondit-il avec un rire sans joie avant de m’adresser un signe de la tête.

Je gardai les yeux fixés sur la porte par laquelle il était sorti jusqu’à ce que Lupita ne revienne, seule, et se poste à côté de moi pour observer la rue.

— Charmant garçon, fit-elle.

— Marié.

— Ah.

— Je ne vous le fais pas dire.

Elle garda le silence une minute.

— Vous savez, ce…

Mais elle interrompit ce qui allait probablement être une démonstration de sa sagesse antique, car une fourgonnette venait de s’arrêter devant la boutique, dans une zone interdite, ce qui se produisait régulièrement et nous énervait prodigieusement toutes les deux.

— Attendez que je leur explique ma manière de penser, dit-elle en commençant à charger en direction de la sortie.

Mais je la retins aussitôt par le bras, et un frisson remonta le long de mon échine. Je venais de sentir quelque chose. Quelque chose de ténu, mais que j’avais ressenti la veille pendant un infime instant avant de tomber sur une porte avec des ongles.

— Lupita, allez chercher Fran et cachez-vous, lui dis-je en attrapant le téléphone de Smith dans ma poche et en composant directement l’unique numéro.

Elle comprit à mon ton que je ne plaisantais pas, n’eut qu’une fraction de seconde d’hésitation et, le temps que cinq hommes descendent de la fourgonnette, elle avait déjà disparu. Smith décrocha à la deuxième sonnerie et répondit, visiblement de bonne humeur :

— Ah, Rossignol ! Que me v…

— J’ai été attaquée hier soir, le coupai-je. Ça recommence. À la boutique.

— J’arrive, dit-il d’un ton soudainement si houleux que j’en frissonnais.

La cloche retentit de nouveau et les hommes entrèrent un à un, se déployant en ligne devant moi.

— Tu as quelque chose qui ne t’appartient pas, dit l’un d’eux avec une voix aussi cassée que celle du type d’hier.

Puis il fit mouliner la batte de base-ball qu’il tenait et le téléphone m’échappa des mains.

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