Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 19 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 19

 

Je restai de nombreuses minutes au coin de la rue où habitait un homme qui n’existait pas, tapie dans l’angle d’un immeuble à l’abri de la lumière des lampadaires, mais pas de la pluie qui tombait toujours aussi régulièrement. L’appréhension me faisait hésiter, m’empêchant d’avancer en direction de mon rendez-vous, et la raison qui me retenait agitait les cendres de ma colère pour en raviver les braises. J’avais toujours eu une couverture. Personne ne savait que j’étais l’Ombre. Personne en dehors de gens en qui j’avais toute confiance et entre les mains de qui j’aurais mis ma vie. Or, cet homme avait réussi à nous piéger avec une facilité déconcertante. La manière dont le dénommé John Smith avait appris ma véritable identité restait un mystère absolu. Une erreur avait dû être commise à un moment donné. Mais laquelle ? Et quand ? Je n’avais pas opéré depuis des mois, pour l’amour de Dieu ! Et ce type me piégeait deux minutes chrono après avoir débarqué en ville ? Non, ce n’était pas de l’appréhension que je ressentais, c’était bel et bien de la peur. La peur qu’il ait connu mon secret depuis bien plus longtemps et attendu le bon moment pour s’en servir. Et, plus que tout, que ce ne soit pas le seul de mes secrets qu’il possédait.

Je pris plusieurs profondes inspirations pour calmer mes nerfs et m’avançai. Agir maintenant, paniquer plus tard.

Il était 18 h 55 lorsque je remontai le petit tapis rouge qui menait au portier. Je m’apprêtais à lui dire que j’avais rendez-vous, mais il me salua d’un geste de la tête et m’ouvrit la porte, ce qui ne fit rien pour me rassurer. Bien sûr, il m’avait vue deux jours plus tôt, mais je portais une belle robe de soirée, j’étais maquillée et coiffée élégamment. À l’heure actuelle, j’étais vêtue de noir de la tête aux pieds, mes cheveux étaient ramenés en chignon bas, et je ne ressemblais plus du tout à Ilsa Blaine. J’avais choisi de revêtir les habits de l’Ombre, puisque c’était elle qui avait été convoquée. Et, pour une raison obscure, je m’étais toujours sentie plus à l’aise dans ces vêtements, comme s’ils me donnaient une excuse pour ne plus être la gentille Abby de tous les jours, mais une voleuse implacable qui ne se laisserait pas marcher sur les pieds. C’était précisément ce dont j’avais besoin ce soir.

Je saluai le portier à mon tour et entrai, puis me dirigeai d’un pas décidé vers l’ascenseur, la tête haute. Je ne doutais pas un instant qu’on était en train d’observer ma progression par le biais des caméras de surveillance que j’avais repérées du coin de l’œil. Je voulais envoyer dès le départ un message clair et net : j’étais sûre de moi, je ne craignais rien, et il ne me faisait pas peur. Bien sûr, j’aurais préféré ressentir ces émotions et ne pas devoir contenir le faible tremblement de mes mains. Parce que, au moment d’entrer dans l’ascenseur, je me demandais clairement si je n’aurais pas mieux fait de me laisser coffrer par Wallace.

Une musique aussi légère que stressante accompagna mon ascension jusqu’au dernier étage de l’immeuble. Le trajet me sembla durer une éternité. Pourtant, il était 18 h 59 lorsque les portes s’ouvrirent sur le majordome, qui m’attendait de toute évidence de pied ferme avec son petit air pincé.

Dire que j’ai voulu le même à la maison, songeai-je en l’étudiant dédaigneusement.

— Mademoiselle James, me salua-t-il.

Je tiquai en entendant mon nom. Je n’aurais pas dû être surprise, vu les clichés que j’avais reçus. Malgré cela, être confrontée à la réalité, au fait accompli, était pour le moins déconcertant. C’était comme si on venait de braquer des projecteurs sur moi. La lumière désintègre les ombres.

— Bonsoir, répondis-je sèchement, plus par besoin de combler un silence qui risquait de me mettre mal à l’aise que par politesse.

Il m’invita à le suivre d’un geste de la tête, et je m’exécutai d’un pas bien plus décidé que je ne l’étais.

Même vide, l’endroit était impressionnant. Peut-être même plus, car il semblait nettement plus grand et les richesses étalées bien plus nombreuses. Pour un homme qui n’existait pas, Smith avait un compte en banque bien réel. Tableaux de maîtres – je n’avais pas vu un seul faux –, un œuf de Fabergé de mauvais goût – je n’avais jamais compris l’intérêt esthétique de ces choses… Ils étaient rares et coûteux, mais encore plus immondes – et plusieurs statues qui, elles, auraient clairement eu leur place dans un musée. Et j’étais persuadée que toutes ces œuvres avaient été légalement acquises. S’il s’était procuré certains éléments de manière illicite, ils devaient être à l’abri dans une pièce où le maire n’avait pas eu accès. J’aurais aimé avoir été convoquée pour l’aider à augmenter sa collection, mais une petite voix me soufflait que ma présence ici servait un tout autre but.

Le majordome me conduisit au salon, non loin de la bibliothèque où le maître des lieux m’avait tendu le recueil de Keats. Espace qui se trouvait au moins à dix mètres de l’entrée. J’aurais pu faire ce chemin sans chaperon.

— Pile à l’heure.

Je sursautai en tournant la tête. John Smith était assis sur le canapé de cuir sombre, tout de noir vêtu. Avec ses cheveux de jais, son camouflage était presque parfait. Je ne l’avais même pas remarqué avant qu’il parle. Seule sa peau tranchait avec les ténèbres qui l’entouraient. Il ressemblait au reflet du Narcisse du Caravage, si immobile qu’il aurait pu n’être que l’image résiduelle d’un homme qui se serait un jour trouvé à sa place, une ombre parmi les vivants.

Il me laissa l’observer durant plusieurs secondes, comme s’il se prêtait au jeu, et ne bougea pas d’un millimètre tandis que je passais en revue le moindre détail de son visage pour les confronter avec mes souvenirs. Il n’avait pratiquement pas de rides, ce qui était étrange, un peu comme si le temps coulait sans le toucher. Je lui aurais donné plus de trente ans sans hésiter, mais ça tenait plus à sa prestance et à sa stature qu’à ses traits. Il rayonnait d’une confiance qu’on met des années à acquérir, quand on y arrive.

Smith esquissa finalement un sourire mécanique qui releva un coin de sa bouche tandis que l’autre restait statique et, sans me quitter des yeux, s’adressa au majordome :

— Merci, Nigel, ce sera tout.

Ce dernier hocha la tête et disparut tout aussi vite. J’ignorais où. J’étais incapable de décrocher le regard de Smith, comme si j’avais peur qu’il s’évapore à son tour si je me risquais à le faire.

— Bonsoir, Rossignol, me salua-t-il alors. Prenez place, je vous en prie.

Il me désigna du menton un siège en face de lui. Il n’avait pas cligné une seule fois des yeux depuis que j’étais arrivée. Ce détail me fit frissonner.

— Pourquoi suis-je ici ? demandai-je sans bouger d’un iota.

— Parce que je vous ai priée de venir.

« Priée. » Je refrénai mon envie de soupirer d’agacement. Il cherchait probablement à me déstabiliser. Il ne tenait qu’à moi de ne pas le laisser y parvenir.

— Pourquoi m’avez-vous priée de venir ? réessayai-je d’un ton aussi calme que détaché.

Il sourit, de bon cœur cette fois-ci, mais c’était encore plus effrayant. Il y avait quelque chose de factice en lui. Rien n’était sincère. Et il n’émettait aucune énergie. Pourtant, le souvenir de son aura néfaste me faisait trembler comme si c’était le cas. J’avais toujours autant envie de partir en courant.

— Je dois assister à un vernissage, répondit-il, ce qui me fit froncer les sourcils, aussi clarifia-t-il. Je ne souhaite pas m’y rendre seul.

Je tournai légèrement la tête. À quoi jouait-il ? Il devait plaisanter.

— Quelque chose vous contrarie, Rossignol ?

Je fus tentée de lui livrer clairement et vertement le fond de ma pensée à l’aide d’un vocabulaire largement plus coloré que son aura. Sauf que ce type me faisait chanter – même s’il ne l’avait pas encore officiellement annoncé – et je n’étais pas la seule qui risquait quelque chose. Si tel avait été le cas, je ne me serais pas retenue. Mais papa et Harri étaient mêlés à mes activités. Je ne pouvais pas.

— Je n’aime pas spécialement ces jeux, répondis-je avec précaution, mais d’un ton froid. Vous m’avez piégée, félicitations. Vous attendez quelque chose de moi et, dans la mesure où je fonctionne très mal au chantage, je vous suggère de m’expliquer ce dont il s’agit dès maintenant si vous souhaitez l’obtenir.

J’avais parlé de manière très posée. Je n’étais pas peu fière de moi. Mentalement, j’avais remplacé toutes les virgules par une insulte.

Smith haussa les sourcils. Il semblait presque surpris. Semblait. Ce geste était tout aussi faux que le reste de sa personne.

— Je vous l’ai dit, j’aimerais que vous m’accompagniez à un vernissage, mademoiselle James. Je serai heureux de me montrer plus clair sur place. Je ne suis pas à la recherche d’une simple escorte, ajouta-t-il avant que je n’aie le temps de rétorquer quelque chose. Il sera plus facile de vous révéler ce que vous devez savoir une fois que nous y serons.

Sa dernière phrase ne me plut pas du tout. J’aimais tout savoir avant de débarquer dans un traquenard. Ce que ce vernissage puait à plein nez. Cependant, ce n’était pas comme si j’avais réellement le choix. Il possédait des photos compromettantes de moi et connaissait ma véritable identité. Il avait probablement orchestré le vol de la Petite Demoiselle chez lui pour que j’en commette un plus dangereux, et la pièce qu’il convoitait se trouvait au vernissage où il voulait que je l’accompagne. J’étais pieds et poings liés. Et le pire, dans tout ça, c’était que, s’il faisait appel à moi, la mission devait être plus que corsée. Le genre que n’importe quel cambrioleur sain d’esprit aurait refusé tout de go, d’où le chantage. Ou alors il s’agissait d’un test, et ça ne me plaisait pas plus.

— Très bien, finis-je par dire. Quand ?

Il me gratifia d’un nouveau sourire factice avant de consulter sa montre.

— Nous partons dans vingt minutes.

Je clignai plusieurs fois des yeux, espérant avoir mal compris. Malheureusement, ça ne semblait pas être le cas. Il resta impassible, attendant de toute évidence que je réagisse verbalement. Je n’avais aucune affaire avec moi. Ni habits ni équipement. Ça n’allait pas être possible.

Comme s’il avait lu mes pensées sur mon visage, il se leva d’un geste gracieux et s’éloigna en direction de l’escalier.

— Suivez-moi.

Il me fallut quelques secondes pour obtempérer, tant l’incompréhension avait figé le moindre de mes muscles. Il avait presque fini de gravir les marches qui menaient à l’étage lorsque je le rattrapai. Je me gardai de trop l’approcher, cependant, et laissai une distance de sécurité entre nous.

Il parcourut la moitié du couloir, ouvrit une porte et s’engouffra dans une pièce. Selon le plan que j’avais mémorisé, il s’agissait d’une des trois chambres d’hôtes que l’appartement comptait. Je lui emboîtai le pas. Tout ce que je vis alors fut la robe somptueuse qui était étendue sur le lit en face de l’entrée.

— Bon sang ! m’étranglai-je en approchant avec précaution.

Je m’arrêtai à quelques centimètres, le souffle coupé. Elle devait valoir plusieurs milliers de dollars, et certainement plus du double de la plus chère de mes propres acquisitions.

— Le blanc vous allait à ravir, dit Smith, quelque part derrière moi.

Je me retournai et l’observai. Il se tenait près du mur, à l’entrée, et m’étudiait en retour, une drôle de lueur au fond du regard.

— Mais le bleu est votre couleur. J’espère qu’elle vous plaît.

Je ne sus que répondre. Bien sûr, la robe me plaisait. C’était un rêve de tissu de la plus belle facture et je n’avais jamais vu son égale. Ce qui ne me plaisait pas, en revanche, était que Smith veuille que je la porte pour l’accompagner à un vernissage dont je ne savais rien. Où allions-nous pour justifier pareille robe ? Je me tournai vers cette dernière et tendis une main hésitante pour caresser l’étoffe, presque gênée. Elle était plus douce que les nuages, et je laissai mes doigts courir plus longtemps que de raison sur ce petit bout de paradis.

— Je vous attends en bas dans quinze minutes.

Je sursautai en entendant la voix de Smith si proche dans mon dos. Je me retournai avec un temps de décalage et me figeai comme une antilope devant un prédateur. Il se tenait à moins d’un mètre de moi, me dominant de sa taille, sombre et dangereux, et l’air s’enfuit de mes poumons. Même s’il parvenait à masquer son aura, je pouvais ressentir son manque comme un trou noir qui faisait se dresser jusqu’au dernier poil sur ma peau, étouffant mes sens et faisant hurler mon esprit.

— Qu’êtes-vous ? demandai-je dans un souffle.

Le sourire qui se dessina alors sur son visage était le plus vrai qu’il m’ait adressé depuis que j’avais croisé sa route. Presque attendri, comme s’il avait pitié de sa proie au dernier instant.

— Et vous, qu’êtes-vous, Rossignol ?

J’ouvris la bouche, mais la réponse que je ne possédais pas mourut sur mes lèvres. Celui qui se faisait appeler John Smith tourna les talons sans attendre que je retrouve mes esprits. Juste avant de passer la porte, il me lança :

— Quatorze minutes.

Puis il disparut, me laissant seule devant une robe qui valait quelques milliers de dollars, dans son appartement à plusieurs millions, avec un nombre de questions encore plus important.

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