Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 46 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 46

 

 

Je rentrai chez moi éreintée après avoir fait un saut à la boutique pour récupérer mes téléphones. J’appelai mon père pour le rassurer et mon frère pour me rassurer – Fran allait bien, dormait, et Jana était prévenue –, leur promis de les rappeler le lendemain, et essayai ensuite de joindre Smith, sans succès. Il ne prit aucun des trois appels que je passai avant de tomber de sommeil.

J’étais tellement fatiguée que je me réveillai en milieu d’après-midi, et je recommençai l’opération. J’appelai papa et Harri pour leur expliquer en détail ce qui s’était déroulé la veille, puis Smith, qui ne répondit pas plus, au point que je commençai à m’inquiéter légèrement. Cependant, à 16 heures, Nigel me rappela de son téléphone pour me dire froidement que monsieur ne pourrait pas me recevoir aujourd’hui et qu’il me recontacterait.

C’était pour le moins étrange, mais je n’eus pas à attendre bien longtemps.

Smith me rejoignit le lendemain matin, lors de ma traditionnelle visite à Max Gervais. Puisque Lupita avait refusé son congé, j’avais décidé de faire comme si de rien n’était moi aussi, et j’étais tranquillement en train de lire Princess Bride à Max lorsque son énergie chatouilla ma peau comme une invitation. Je sentis son ombre avant de la voir s’étirer dans la chambre, et je découvris en relevant la tête que Smith nous observait dans l’embrasure de la porte. Une fatigue immense l’habitait, le faisant paraître trop mince dans ses habits sombres.

— Où avez-vous disparu samedi ?

— Bonjour également, mademoiselle James, dit-il avec un de ses sourires crispants en entrant dans la pièce avant de refermer derrière lui. Je suis parti à la recherche de McCutcheon.

— Vous l’avez rattrapé ?

Il secoua la tête et s’avança vers le lit tout en observant Max.

— Le médaillon ? demanda-t-il sans me regarder.

— Il l’avait sur lui en tombant.

Je cessai de respirer quelques instants, mais je me relaxai lorsqu’il ne répondit rien. C’était totalement faux. J’avais récupéré le médaillon quand j’avais attrapé McCutcheon, avant le déchaînement d’énergie, et je le tenais dans ma main au moment où tout avait explosé. Je me demandais encore si c’était lui qui m’avait brûlé la paume, et non pas McCutcheon. Je ne le saurais peut-être jamais, mais, quoi qu’il en soit, je préférais l’avoir en ma possession. Je ne faisais toujours pas le moins du monde confiance à Smith.

— Je crois qu’il serait dans notre intérêt de travailler ensemble, dit-il alors en relevant le regard pour le planter dans le mien.

— Je n’en ai toujours pas la moindre envie.

— J’ai bien peur que l’envie soit secondaire, mademoiselle James. Il reviendra.

Malheureusement, j’en étais moi aussi intimement persuadée.

— Et je possède les réponses à beaucoup des questions que vous vous posez.

Comme je gardai résolument le silence, Smith baissa de nouveau les yeux sur Max, l’air songeur. Lorsqu’il releva le visage, un sourire énigmatique flottait sur ses lèvres.

— Qu’est-ce qui vous amuse autant ?

Il mit quelques secondes à répondre, et, lorsqu’il le fit, je fronçai les sourcils.

— Vous m’êtes redevable, à présent. À bientôt, Rossignol.

J’allais lui demander de quoi il parlait, mais j’entendis un gémissement qui fit manquer un battement à mon cœur. Je regardai Max aussitôt. Il plissait les yeux et grimaçait légèrement. Pour la première fois depuis des mois, sa couverture n’était plus atrocement lisse. Il avait bougé.

Je relevai la tête, mais la porte était ouverte et Smith avait disparu. Encore une fois.

— Qui êtes-vous ? murmura Max d’une voix que des mois de coma avaient rendue râpeuse.

Le voir éveillé, les yeux ouverts, à me regarder, comprima ma poitrine de la douleur la plus agréable que j’avais jamais ressentie.

— Je suis Abby, répondis-je alors que les premières larmes roulaient sur mes joues.

Il fronça les sourcils comme s’il essayait de se souvenir.

— On se connaît ?

Je secouai la tête, incapable de prononcer un mot.

— Votre voix m’est étrangement familière, dit-il alors qu’une infirmière entrait dans la chambre et commençait à l’ausculter sans autre forme de procès.

Je me levai discrètement et sortis de la pièce en silence. Comment Smith avait-il pu le réveiller si facilement ? Et sans que je ne sente rien ? Malgré la joie que me provoquait le réveil de Max, je fus incapable de chasser un mauvais pressentiment qui me colla au fond de la gorge toute la journée, comme l’arrière-goût acide d’un dessert trop sucré. Il perdura jusqu’à ce que je rentre chez moi au terme du lundi le plus ennuyeux du monde après la semaine qui venait de s’écouler. Il continua à me tenailler alors que je m’étais couchée, au point que je ne parvins pas à trouver le sommeil et que je me relevai après minuit, courant jusqu’à mon bureau pour une raison qui me dépassait, ne remarquant qu’à peine l’immense jarre sous ma fenêtre. J’aurais pu vérifier depuis que j’étais rentrée, mais je refusais de croire ce dont j’étais pourtant persuadée au plus profond de moi.

J’ouvris le coffre-fort et eus la confirmation de ce que je savais déjà. Il était venu chez moi. Le médaillon avait disparu et, à sa place, se trouvait un mot sur un papier cartonné qui me fit grincer des dents.

« Désolé. Je crois. »

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