Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 9 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 9

 

Je soupirai un peu trop bruyamment après avoir pénétré dans la salle de bains et verrouillé derrière moi. J’avais beau avoir quitté le dénommé John depuis plus d’une minute et profité de l’aura apaisante du maire, une fois loin de ce dernier, je tremblais de nouveau comme une feuille. Je n’avais qu’une envie, partir d’ici au plus vite. Quand mon instinct me criait quelque chose, j’avais tendance à l’écouter. Or, là, il m’ordonnait de fuir à l’autre bout du monde. Maman m’avait parlé en de rares occasions de ceux qu’elle désignait comme « les autres », ces êtres très négatifs qui évoluaient parmi nous, mais elle n’avait jamais voulu m’en révéler beaucoup plus, m’assurant que je n’avais aucun souci à me faire puisque je n’en croiserais jamais. Qu’ils étaient encore plus rares à l’heure actuelle que nous l’étions. J’avais toujours eu la vague impression que c’était aussi ce qu’elle avait fui en Corée sans jamais vouloir l’avouer. Tout ce que je savais d’eux, c’était qu’ils étaient, selon elle, comme nous mais différents. Et surtout, mauvais. C’était un peu la version croque-mitaine des Kao – notre espèce –, celle qu’on racontait aux enfants qui n’étaient pas sages pour leur faire peur. Sauf qu’eux étaient bien réels. Se pouvait-il que cet homme soit l’un d’eux ? Il fallait que je cesse de m’emballer et que je me calme. Il s’était passé tellement de choses en une journée que mon imagination s’enflammait comme une traînée de poudre. Ma tête allait finir par exploser. Ce type était simplement une personne néfaste comme j’en avais déjà croisé des dizaines, j’étais tout bêtement à fleur de peau et mon pouvoir faisait des siennes depuis ce matin, comme il l’avait fait avec le flic. Pas de quoi fouetter un chat.

Pourquoi, dans ce cas, n’arrivais-je pas à chasser le mauvais pressentiment qui rongeait mon esprit aussi sûrement que le doute ?

Détends-toi, Abby.

Je déposai le portable du maire sur le meuble à côté du lavabo, fis couler de l’eau et m’en aspergeai la nuque, ce qui calma légèrement mes nerfs. Je pris ensuite une des serviettes rouges à disposition et me séchai les mains et le cou. Ça allait quand même déjà mieux. Il me suffirait d’éviter ce type, de rendre son portable au maire, de voler le bijou, puis de disparaître.

J’ouvris ma pochette pour me saisir de l’oreillette, que je mis en place.

— Tu m’entends ? demandai-je à Harrison.

— Cinq sur cinq, répondit-il. Tu as réussi ?

— J’ai son téléphone. Mais Harri, j’ai rencontré un homme…

— Tu comptes le présenter à papa ?

— Ce n’est pas le moment de plaisanter, Harri. Il est néfaste. Vraiment. Je n’ai pas envie de traîner ici.

— Très bien, se lamenta-t-il, n’appréciant de toute évidence pas que je veuille partir si rapidement alors qu’il s’amusait pour une fois comme un fou. Notre hôte est en train de s’avancer pour un discours. Je vais neutraliser le système d’alarme. Je t’avertis dès que c’est bon.

Une fois que ce serait fait, je n’aurais qu’à me rendre dans le bureau où se trouvait le bijou que je devais récupérer, un collier serti d’un très gros diamant bleu qu’on surnommait die kleines Fräulein, la Petite Demoiselle. Le coffre dans lequel il était rangé serait facile à forcer puisqu’il s’agissait d’un Remington. Et, en pleine fête, la sécurité sur place ne poserait pas de problème. Smith ne disposait que d’un garde, embauché spécialement pour l’occasion. Ce serait un jeu d’enfant.

J’attrapai le portable du maire en attendant que mon frère accomplisse sa tâche et fus surprise de parvenir à le déverrouiller sans qu’il me demande de mot de passe, au point que je soupirai de nouveau, de lassitude cette fois-ci, et secouai la tête.

— Eugene, Eugene, réprimandai-je l’appareil à la place de son propriétaire. Ce n’est vraiment pas intelligent. Un homme dans votre position devrait exiger un code dès que le téléphone sort de veille, pas après… cinq minutes.

J’étais en train de farfouiller dans ses réglages. Ce n’était vraiment pas malin. Et si des gens mal intentionnés mettaient la main sur son portable ?

Je changeai ses paramètres de sécurité sans cesser de secouer la tête, puis ouvris son agenda. J’aurais pu regarder ce qu’il avait prévu ces prochains jours. Ou espionner ses textos et ses mails. Mais je n’aimais pas envahir l’intimité des autres. Disons, pas à moins d’avoir quelque chose à leur voler. Or, tout ce que je voulais dans le cas présent, c’était lui adresser un message qu’il recevrait le lendemain. Aussi ajoutai-je un événement à son planning, auquel je mis deux alarmes. Mieux valait être sûre. J’allais sortir de l’application et verrouiller le portable – ce qui m’empêcherait de céder à la curiosité et de fouiller malgré mes bonnes résolutions, puisque j’avais changé ses paramètres par conscience civique –, lorsqu’une autre idée s’imposa. Je rajoutai une alerte et ressortis, puis verrouillai avant d’être tentée. Je rangeai l’objet dans ma pochette et attendis. Une fois que Harrison m’aurait donné le feu vert, il me suffirait de repasser près de Fitzsimmons en me rendant à l’étage, et l’affaire serait dans le sac. Enfin, dans sa poche.

Plusieurs minutes s’écoulèrent avant que Harrison ne m’avertisse qu’il avait neutralisé l’alarme. Il n’y avait aucune caméra dans l’appartement, ce qui était plutôt arrangeant. Et l’agent de sécurité patrouillait à l’étage inférieur, surveillant les convives. Décidément, c’était presque un coup trop facile pour être vrai. Comment pouvait-on posséder une telle fortune et être si peu parano ? Enfin, il y avait deux sortes de riches : les paranos et les trop crédules, catégorie dans laquelle se retrouvaient la plupart du temps les nouveaux venus, comme les héritiers et gagnants au loto. Je ne savais pas dans laquelle de ces deux dernières se trouvait le propriétaire des lieux, mais une chose était sûre ; il s’entendrait à ravir avec le grand naïf qui nous servait de maire.

Notre hôte avait déjà terminé son discours lorsque je sortis de la pièce. C’était du rapide. Je repérai Fitzsimmons aussitôt. Seulement, le dénommé John était en pleine discussion avec lui. Mince. Il faudrait que je lui rende son portable plus tard. En espérant qu’il n’aurait pas l’idée de mettre la main dans sa poche entre-temps.

Discrètement, mais sans me cacher, je traversai la foule et m’approchai de l’escalier, dont je montai deux marches avant d’être arrêtée par le majordome, celui qui nous avait accueillis lorsque nous étions arrivés.

— Où allez-vous ?

— Quelqu’un est enfermé dans les toilettes depuis plus de cinq minutes. Je ne tiens plus. J’allais chercher une salle de bains à l’étage.

Il plissa les yeux, me dévisageant comme si j’étais un nuisible, et, au lieu de m’indiquer où se trouvait celle du premier, se mit à monter l’escalier.

— Suivez-moi, ordonna-t-il d’un ton pincé.

Le valet était plus parano que son patron. Au moins un qui avait un léger sens des réalités. Enfin, je supposai que notre hôte était assez fortuné pour engager des gens qui pensaient à sa place.

Nous eûmes le temps de monter trois marches avant qu’une voix d’homme ne nous arrête de nouveau.

— S’il vous plaît, j’ai besoin de récupérer quelque chose dans mon manteau.

Le valet sembla contrarié, mais ne laissa rien paraître lorsqu’il se retourna.

Je remerciai silencieusement mon frère, qui profita de ce que le majordome se retourne pour me sourire.

— Troisième porte à gauche, m’annonça celui-ci avant de rebrousser chemin.

Je montai l’escalier en vitesse. Ce serait l’affaire de quelques minutes.

Je traversai le couloir et dépassai les toilettes. Le bureau était l’avant-dernière porte sur la droite. Je l’atteignis en quelques enjambées, tournai la poignée et m’engouffrai dans la pièce avant de refermer délicatement derrière moi tout en comptant les secondes. Je ne perdis pas un instant une fois à l’intérieur. Je jetai un regard circulaire pour m’assurer que j’étais bel et bien seule, ouvris mon sac tout en m’avançant en direction d’un Degas qui trônait sur le mur en face de l’entrée, déplaçai le portable du maire pour attraper mes gants, les enfilai, et saisis mon matériel, à savoir une perceuse d’appoint, un stéthoscope portable amélioré et une minicaméra filaire, chacun d’eux assez petits pour tenir dans ma pochette. Le progrès était une chose merveilleuse.

Avant de décrocher le tableau, je vérifiai rapidement mais minutieusement qu’il n’était pas relié à un système d’alarme alternatif. On n’était jamais à l’abri d’une mauvaise surprise. Comme ce n’était pas le cas, je le retirai du mur après avoir pris une fraction de seconde pour l’apprécier et m’attaquai au coffre. Il me fallut moins de deux minutes pour l’ouvrir.

— C’est bon, dis-je à Harrison.

— Reçu, répondit-il.

Il avait l’interdiction de me parler avant que j’aie passé cette étape. J’avais besoin de rester concentrée et, quand il le voulait, mon frère pouvait être un vrai moulin à paroles, surtout aux pires moments possibles.

J’ouvris le coffre. Des liquidités, quelques titres, une arme à feu d’époque et un sachet de velours noir. Je me saisis de ce dernier pour observer son contenu.

— Bingo !

— Tu l’as ?

— Affirmatif, répondis-je en sortant le collier. Une charmante Petite Demoiselle bien dodue.

Le diamant était effectivement énorme. Et c’était autre chose de le tenir entre mes doigts que de le voir en photo. Même si les bijoux n’étaient pas trop mon truc, il fallait bien reconnaître qu’il était magnifique.

Je me tournai vers le bureau et le fouillai du regard sans trouver mon bonheur. Ailleurs dans la pièce, une jarre immense renfermant une plante plus qu’impressionnante regorgeait de cailloux. Impossible de passer ma main par l’ouverture, cependant. Elle était hermétiquement scellée. Je me demandais comment ils avaient fait entrer la plante géante qui y résidait et comment elle pouvait vivre ainsi en autarcie. Ce n’était pas vraiment comme le bateau dans la bouteille. Mais c’était tout bonnement magnifique.

Je finis par repérer une coupelle de décoration remplie de plusieurs sphères noires. Je m’approchai, en soulevai une pour la soupeser, en ramassai une deuxième et retournai vers le coffre.

— Le majordome se dirige vers l’escalier, m’avertit Harrison.

Je plaçai les deux boules dans le sachet, reposai le tout dans le coffre, refermai, cachai le collier dans mon bustier, remis le tableau en place et sortis précipitamment de la pièce. Une fois dans le couloir, j’effaçai mes empreintes de la poignée à l’aide de mes gants, puis les rangeai dans mon sac tout en m’avançant à la hâte vers la porte de la salle de bains pour la dépasser tout aussi vite. J’arrivais vers l’escalier lorsque le valet déboula à l’étage. Je lui adressai un sourire qu’il ne me rendit pas. Au lieu de ça, il m’observa descendre les marches tout en me suivant silencieusement. Puis il disparut.

— C’est bon ? demanda Harrison à mon oreille.

— Tout est en ordre. Il ne remarquera même pas que quelque chose manque tant qu’il ne cherchera pas le collier.

— Tu n’as pas abîmé le coffre ?

— Il n’a pas une égratignure, frangin. Je suis une pro, ajoutai-je avec une pointe de suffisance.

Mon père et lui avaient raison. Ça m’avait fait un bien fou. Pour la première fois depuis des mois, j’avais l’impression de contrôler ce qui m’entourait. C’était grisant. Enivrant. Vertigineux. La sensation m’avait tellement manqué, et elle avait chassé tout le négatif de la journée pour la remplacer par de délicieuses endorphines et une assurance retrouvée. Il était vraiment temps que je reprenne du service, en fin de compte.

— Où es-tu ? lui demandai-je.

— Ilsa !

Je sursautai en entendant le prénom de mon alias et me tournai en direction du bruit. John était assez éloigné pour que je ne ressente pas son aura néfaste – ou l’absence de cette dernière –, mais il me faisait signe de le rejoindre. Mes tripes me criaient de courir dans la direction opposée, pourtant mes pieds lui obéirent. Je m’approchai de l’homme dont l’énergie m’avait fait trembler de la tête aux pieds, celui-là même qui était en pleine conversation avec le maire. J’essayai de me rassurer en me répétant que la présence de ce dernier était la seule raison qui m’avait poussée à lui obéir. Pourtant, une partie de moi ne pouvait s’empêcher d’être fascinée par ce qui m’effrayait tant. Pour la deuxième fois ce lundi, je me retrouvai tel un papillon prêt à se brûler les ailes. Sur des flammes noires, cette fois-ci, celles qui dansaient au fond de son regard. Cet homme était terrifiant, mais je ne courais aucun danger tant qu’il y aurait des gens autour de nous. Autant en profiter pour assouvir ma curiosité plutôt que de le croiser dans une ruelle sombre.

— Ilsa, connaissez-vous Eugene Fitzsimmons ? Eugene, je vous présente Ilsa Blaine.

Je tiquai en remarquant qu’il avait utilisé le nom de famille de mon alias alors que je ne lui avais pas donné et que je n’apparaissais pas sur la liste des invités, puisque j’étais un plus un. Il avait dû aller se renseigner sur mon identité. Et le seul qui avait cette information, ici, c’était le fan de Casablanca qui l’avait choisi. À savoir mon imbécile de frère.

— Monsieur le maire, saluai-je ce dernier en lui tendant la main. C’est un honneur. Encore merci pour tout à l’heure.

— Je vous assure que c’était un plaisir, madame Blaine.

— Mademoiselle, le corrigeai-je.

Je ne manquai pas le sourire en coin de John. Il avait également remarqué que Fitzsimmons me faisait du charme, ce qui était une situation relativement étrange. Oh, le maire était bel homme. Ses cheveux, – poivre et sel de près – lui donnaient du chien, sa mâchoire carrée une allure décidée qui avait tout pour plaire. En plus de ses faux airs de Redford, il ressemblait au premier de la classe, ce qu’il avait sans doute été.

— Alors, Ilsa, commença Fitzsimmons, que faites-vous dans la vie ?

— Je suis à la tête d’une société d’import-export, mentis-je.

— Si vous voulez bien m’excuser, fit John avant de disparaître aussitôt.

— De quoi, si ce n’est pas indiscret ? continua Fitzsimmons comme s’il n’avait même pas remarqué le départ de l’autre.

— De meubles, répondis-je en priant intérieurement pour que Harrison ramène ses fesses au plus vite.

— Intéressant, commenta Fitzsimmons en hochant la tête. Je cherche à remeubler mon bureau à la mairie.

Je retins un fou rire très inapproprié. Remeubler son bureau ? Était-ce la version moderne du dernier verre ? Je regardai discrètement à gauche et à droite, mal à l’aise, désespérant d’apercevoir Harrison. Flirter avec le maire était la dernière chose à laquelle je me serais attendue en me levant le matin même. Enfin, après causer un carambolage monstrueux.

Je souris à Fitzsimmons tout en cherchant un moyen de me tirer de cette situation. Dans n’importe quelle autre circonstance, j’aurais été flattée, mais il s’agissait du maire de la ville. Et par « n’importe quelle autre circonstance », j’entendais une situation où je n’aurais pas été une voleuse professionnelle présente pour commettre un larcin dont le butin se trouvait actuellement dans mon bustier. Et accessoirement ne pas avoir provoqué le fameux carambolage le matin même non plus. Ou volé son portable.

Oh, bon sang, j’espérais qu’il n’allait pas essayer de reluquer ma poitrine.

J’étais en train d’étudier discrètement mon décolleté pour m’assurer qu’on ne voyait absolument rien quand je sentis une vague d’énergie familière.

— Te voilà, dit mon frère, me sauvant fort à propos.

Il ne lui manquait qu’un cheval blanc.

— Donald ! m’écriai-je. Je te cherchais. Tu souhaites toujours t’en aller ?

— Chiara m’attend, répondit-il avec une petite moue triste.

Chiara était le nom qu’il avait donné à son ordinateur. Il estimait que les prénoms italiens étaient les plus sensuels. J’évitais toujours d’aborder le fait qu’il avait baptisé son ordinateur et le traitait comme son épouse, car il aurait ramené Jana sur le tapis pour me faire du chantage afin d’obtenir un rancard. Mon frère avait vraiment besoin de se trouver une copine.

— Avez-vous une carte de visite ? me demanda le maire.

Je fouillai dans ma pochette et attrapai discrètement son portable.

— Désolée, malheureusement pas dans ce sac. Je vous en ferai porter une à la mairie, proposai-je.

— Volontiers, répondit-il avant de se saisir de ma main pour y déposer un baiser.

Cette situation dépassait tous les niveaux de bizarre auxquels j’étais habituée. Et pourtant j’en avais couvert un large éventail au cours de mon existence. Mais, au moins, ça m’avait donné l’occasion de remettre le portable dans sa poche. Portable qui se mit presque aussitôt à vibrer. Finalement, la chance pointait le bout de son nez en ce lundi étrange.

— Excusez-moi, dit le maire en le sortant. Je dois répondre. À bientôt, j’espère.

— Moi de même.

Il partit s’isoler dans un coin de la pièce pour prendre l’appel, et je soupirai.

— Eh bien, c’était moins une, observa mon frère.

— Il faut croire que j’ai une bonne étoile.

— Demande-lui de te suivre quand tu te promènes dans la rue, ça pourrait être utile aux autres.

Je le fusillai du regard, non pas parce qu’il avait fait cette remarque méchamment, mais précisément parce que c’était censé être un trait d’humour. Je détestais quand il s’amusait de choses qui étaient tout sauf drôles.

— Va chercher nos manteaux, lui dis-je sèchement.

— À vos ordres, chef.

Il disparut en direction de l’entrée. Je restai seule quelques instants en l’attendant et m’occupais en détaillant la bibliothèque devant moi afin de trouver une idée de livre que je pourrais lire à Max. Princess Bride ne me paraissait plus une bonne option, maintenant que j’avais repensé à Danny.

Je fus frappée par l’énergie négative au moment où j’entendis la voix :

— « Était-ce une vision ? ou un rêve éveillé ? »

— Je vous demande pardon ? fis-je en me retournant.

John me souriait d’une manière qui se voulait chaleureuse, mais que son aura rendait étouffante. Mais au moins elle était présente. Mon pouvoir avait réellement fait des siennes tout à l’heure, et cette simple pensée suffit à me remettre du baume au cœur. Adieu les croque-mitaines et les cauchemars d’enfants : il ne restait que le malaise que provoquait son énergie en butant contre ma peau.

— Vous fixez un recueil de Keats depuis de nombreuses secondes, répondit-il avant de reprendre son récit. « Maintenant plus que jamais, mourir semble une fête, Cesser d’exister, sans douleur, à minuit, Au moment même, rossignol, où en pareille extase, tu donnes libre cours à ton âme ! »

Il sourit à la musique qu’avaient créée ses paroles et ferma les yeux comme s’il savourait un bon vin. Quand il les rouvrit, il était ravi.

— Je voue un amour profond à John Keats. Ode à un rossignol n’est pas ma pièce préférée, mais vous feriez un rossignol magnifique.

Harrison, suppliai-je mentalement. Dépêche-toi.

John pencha légèrement la tête lorsque je ne répondis pas et me dévisagea sans ciller.

— Mais Keats vous convient à merveille, continua-t-il. Vous êtes sombre, intense et incompréhensible pour le non-initié.

C’était officiel. Cet homme me filait une trouille d’enfer. J’étais sérieusement en train de songer à partir en courant, quelle que fût l’impression que ça donnerait. Mais il brisa le contact visuel et observa à son tour la bibliothèque. Puis il se pencha et attrapa l’ouvrage.

— Tenez, dit-il en me le tendant.

Je saisis machinalement le livre. Pour quelle raison, je l’ignorais. Je ne savais juste absolument pas quoi faire.

— Je ne peux pas prendre ce livre, lui dis-je vivement.

— Et pourquoi donc ?

Était-il sérieux ? À quoi jouait-il ? Je fis un pas en arrière, vainement, pour mettre un peu de distance entre nous.

— Vous n’avez eu aucun état d’âme au moment de dérober le portable du maire, continua-t-il en m’adressant un sourire de connivence.

Son sourire s’agrandit tant que je cessai totalement de respirer. Carnassier. Primal. Létal. Voilà ce qu’il était.

— Je ne vois pas du tout de quoi vous voulez parler, me défendis-je après quelques secondes de latence.

Il n’ajouta rien, hocha la tête et tourna les talons pour s’éloigner.

— « Adieu ! l’entendis-je encore réciter. Car malgré ce qu’on dit, les chimères ne peuvent tout à fait nous abuser. »

Puis il disparut dans la foule.

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