Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 20 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 20

 

 

La robe m’allait comme un gant. Ça ne me surprit pas le moins du monde. Pas venant d’un individu comme Smith. Il connaissait même ma pointure, puisque les chaussures qui attendaient au pied du lit étaient à la bonne taille, et je préférais ne pas songer actuellement à toutes les autres choses qu’il savait sur moi. Le malaise remonta le long de mon dos en même temps que les derniers centimètres de la fermeture Éclair. Le tissu me moulait à la perfection. Il n’y avait pas un endroit trop lâche ou trop serré. La robe épousait chaque courbe de mon corps comme une seconde peau, elle était étouffante. Et, au lieu de me procurer le plaisir que je ressentais toujours en enfilant une belle pièce, elle me donna l’impression d’être une prison mobile qui me suivrait toute la soirée, comme si Smith m’avait passé des menottes dont je ne pouvais me défaire. Jamais je n’aurais pensé que porter quelque chose d’aussi magnifique pourrait me faire me sentir si mal.

Des quatorze minutes que Smith m’avait laissé, il ne m’en avait fallu que deux pour fouiller la chambre sans rien trouver d’intéressant, trois pour me changer, une pour me coiffer plus ou moins convenablement et une autre pour redescendre dans le hall. J’attendis donc près de sept minutes debout près de la porte, sous le regard scrutateur de Nigel, qui avait probablement peur que, sans surveillance, mes mains baladeuses ne s’emparent de quelques objets. Il restait pourtant relativement discret, ne me regardant jamais de manière frontale, toujours du coin de l’œil tout en prétendant être occupé à dénicher des grains de poussière invisibles sur une bibliothèque immaculée à l’aide d’un plumeau aussi blanc que touffu.

— Je n’ai pas de poches.

— Je vous demande pardon ? fit-il en tournant vers moi son visage éternellement pincé.

J’écartai les bras pour lui montrer ma robe avant d’exécuter un tour sur moi-même.

— Je n’ai pas de poches, répétai-je d’un ton rassurant avec un sourire plus faux que le bijou que j’avais dérobé deux jours plus tôt. Pas besoin de vous faire de mouron.

Il retroussa le nez de manière dédaigneuse. Il avait de toute évidence assisté à mon vol dans le bureau de son patron, en direct ou en différé, car il lança un regard furtif à mon décolleté.

— Vous êtes ravissante.

Je sursautai une fois de plus en entendant la voix de Smith, que je n’avais ni senti ni vu approcher. C’était encore plus déroutant que d’être fouettée par son énergie négative, et ô combien plus dérangeant. Je le regardai s’avancer, vêtu d’un costume trois-pièces si bien coupé qu’il mettait sa stature en valeur et lui conférait une prestance folle. Ses cheveux noirs étaient ramenés en catogan à la base de sa nuque, comme la première fois que je l’avais rencontré. Il était beau, à sa manière dangereuse, mais c’était une beauté qui n’avait rien d’attirant. Comme un animal féroce qu’aucun grillage ne sépare de sa proie. Tout ce que je pouvais espérer était que son dernier repas était relativement récent et que je ne constituais pas une nourriture de choix. Parce que cet homme allait m’utiliser pour dérober une chose qu’il convoitait. Je ne souhaitais pas y laisser plus de quelques plumes.

Smith sourit en arrivant à ma hauteur et tendit le bras dans ma direction. J’eus un mouvement de recul aussi instinctif qu’immédiat, ce qui lui fit pincer les lèvres, et il me montra sa paume pour révéler ce qu’il tenait. Je pouffai dédaigneusement.

— C’est une blague ?

— Je vous fais confiance pour la restituer à notre retour, répondit-il en me contournant pour me passer die kleines Fraülein autour du cou.

Après les menottes que représentait la robe, la Petite Demoiselle était le parfait boulet du prisonnier.

— Est-ce que c’est la vraie, cette fois-ci ? demandai-je, extrêmement mal à l’aise à cause de sa présence dans mon dos.

Ne pas pouvoir le voir était pire que l’inverse.

— Je l’avais sur moi toute la soirée, lundi, dit-il avec un semblant d’amusement dans la voix tout en refermant l’attache. C’est à moi que vous auriez dû faire les poches.

Rien que l’idée de le toucher me donna la nausée.

Comme si l’univers voulait me punir de cette pensée, Smith se plaça à côté de moi et, après que j’eus enfilé le manteau que Nigel venait de m’apporter, me tendit le bras, m’invitant à m’en saisir. Je ne tentai même pas de masquer le dégoût que cette proposition me provoqua. Smith ne s’en formalisa pas et s’avança jusqu’à l’ascenseur.

— Mademoiselle James ? m’appela-t-il tranquillement.

Je soupirai de dépit et le rejoignis.

— Bonne soirée, monsieur.

— Merci, Nigel.

Je pénétrai dans l’ascenseur et me retournai au moment où Smith entrait à son tour.

— Nigel, saluai-je le majordome avec un grand sourire.

Puis je plongeai discrètement la main dans mon décolleté tandis que Smith appuyait sur le bouton du rez-de-chaussée et, au moment où les portes commencèrent à se fermer, j’agitai un étui métallique. J’eus le plaisir de le voir écarquiller les yeux, mais les portes se refermèrent avant que je puisse réellement en profiter.

— Tenez, dis-je en tendant l’objet à Smith sans le regarder. Vous rendrez ça à votre gorille d’appartement.

Il s’en saisit délicatement, et je tournai alors la tête pour vérifier qu’il ne me frôle pas au cours de l’opération. Je n’avais aucune envie que nos peaux se touchent. J’étais persuadée qu’un contact physique serait très désagréable.

Smith parut quelque peu intrigué.

— Il me surveille depuis que je suis arrivée de peur que je chipe quelque chose dans votre appartement, répondis-je en haussant les épaules.

Le fantôme d’un sourire apparut sur ses lèvres et il fit disparaître l’étui à cigarettes dans une de ses poches. Je détournai aussitôt la tête, résolue à garder les yeux fixés sur les portes de l’ascenseur jusqu’à ce qu’elles se rouvrent. Le trajet en sa compagnie dans un espace clos serait déjà bien assez désagréable comme ça.

— Je sens que nous allons bien nous entendre, mademoiselle James.

— J’ai bien peur que vous ne fassiez erreur, monsieur Smith, ou quel que soit votre vrai nom. Je n’ai jamais aimé les maîtres chanteurs.

— J’ai dit que nous allions bien nous entendre, observa-t-il posément. Vous n’aurez pas besoin de m’aimer, rassurez-vous.

Je ne pus m’empêcher de le dévisager. Quel goujat ! Son visage était l’impassibilité même. Cet homme était bien trop calme et trop contenu pour être honnête. Et j’avais beau ne pas discerner son aura, il ne m’en paraissait pas moins entouré d’ombres mouvantes, comme s’il en était constitué et que son enveloppe charnelle n’était qu’un subterfuge pour les yeux humains.

Je reportai mon attention sur les portes et ne les quittai plus jusqu’à destination. Elles s’ouvrirent sans un bruit, et je restai en retrait pour le suivre à l’extérieur. Le portier ne sembla même pas remarquer mon changement de tenue. Il nous salua poliment et nous accompagna jusqu’à la limousine qui attendait en nous abritant sous un parapluie. Je m’assis en silence et Smith m’imita, prenant place en face de moi.

— Où allons-nous ? demandai-je lorsque la voiture eut démarré.

— À un vernissage.

Cette fois-ci, je ne pus me retenir de lever les yeux au ciel. J’y ajoutai un profond soupir pour être sûre de faire passer le message.

— Où ?

— Au musée Blumberg.

Je me figeai aussitôt. Smith paraissait si détendu que je compris sans l’ombre d’un doute qu’il était parfaitement au courant.

— Vous plaisantez ?

— Je ne suis pas assez familier avec l’humour pour tenter la plaisanterie, mademoiselle James. La destination vous pose-t-elle un problème ?

— Non, répondis-je, les mâchoires serrées.

Ce qui était un mensonge éhonté, et nous le savions tous les deux. C’était au musée Blumberg que j’étais tombée sur Max lorsqu’il faisait sa ronde, là qu’avait eu lieu l’accident qui l’avait laissé dans le coma. Je m’étais juré de ne plus jamais y remettre les pieds.

Plusieurs kilomètres défilèrent dans un silence absolu. Je me contentais d’étudier Smith, à moitié perdue dans mes pensées. Sa peau sans ride mais qui ne paraissait pas si jeune, ses yeux si sombres et pourtant bleus, l’angle de sa mâchoire qui semblait aussi tranchant que la plus affûtée des lames.

— En général, les gens observent de façon discrète, dit-il au bout de quelques minutes.

— En général, les gens ne prennent pas autant de plaisir à être observés.

Il m’adressa un sourire qui avait de nouveau légèrement l’air sincère, ce qui me mit encore plus sur mes gardes.

— Qui êtes-vous ?

Je n’avais pas posé la question de manière brusque. Mais affirmer que j’avais besoin de la réponse aurait été un euphémisme. Je n’avais jamais rencontré son semblable et il me terrifiait au-delà des mots. Tout ce que je captais de lui était mort et destruction, quand je captais quelque chose. Mettre un nom sur ce qu’il était aiderait peut-être à m’apaiser quelque peu.

— John Smith, répondit-il.

— Quel est votre vrai nom ?

Un autre sourire.

— Les noms ont un trop grand pouvoir pour être révélés aussi facilement… Abby.

Je sentis mon visage se refermer totalement. À la manière dont il avait prononcé mon prénom, nul doute qu’il connaissait également le véritable.

— Vous pensez que, parce que vous avez bien fait vos recherches et avez découvert le mien, vous avez du pouvoir sur moi ? demandai-je sèchement.

Il m’observa quelques instants avec une expression neutre, comme s’il essayait de jauger mon état d’esprit. Je ne pris conscience que j’avais croisé les bras que lorsqu’il baissa les yeux sur ceux-ci. Mais, plutôt que de les décroiser, je soutins son regard sans ciller et les serrai un peu plus, ce qui fit légèrement ressortir ma poitrine dans le bustier. Détail qui me gêna atrocement et qu’il ne sembla même pas remarquer.

— Je connais votre nom, admit-il. Ce que j’ignore, en revanche, et qui m’intéresse bien plus, est de savoir pourquoi on vous l’a donné.

Un lourd silence s’ensuivit, durant lequel nous ne nous quittâmes pas des yeux. C’était au premier de nous deux qui perdrait le combat visuel. Les lumières de la ville défilaient sur son visage comme un film muet, me racontant une histoire à laquelle je ne comprenais rien.

— Ma mère était coréenne, mais je ne vous apprends rien, dis-je au bout d’un long moment. C’est le premier mot qu’elle a prononcé en anglais. Mon père le répétait sans arrêt.

J’ignorais totalement ce qui m’avait poussée à lui révéler ça. Je n’en parlais à personne. Papa et Harrison le savaient, évidemment, mais c’étaient les seuls en dehors des gens avec qui j’étais allée à l’école, puisque mon prénom figurait sur mes papiers officiels. Même Jana, qui était pourtant ma meilleure amie, n’était pas au courant. Ce n’était pas un sujet que j’aimais particulièrement aborder. Comme maman avait débarqué sans connaître un traître mot d’anglais et que papa avait ce fichu tic de langage, « absolument » était la première chose qu’elle était parvenue à prononcer. Elle avait décidé d’en faire mon prénom, et on m’avait surnommée Abby depuis ma naissance. Mais, à la différence de Harrison, et même si je n’avais pas coupé à toutes les plaisanteries possibles en grandissant, je ne l’avais jamais fait changer légalement. C’était celui que maman m’avait choisi. Peut-être que personne ne m’appelait jamais comme ça, mais c’était le premier cadeau qu’elle m’avait fait. Je ne m’en séparerais pour rien au monde.

— Merci, dit Smith, me sortant de ma rêverie passagère.

Les plongeons dans le passé n’étaient pas toujours une bonne idée. Surtout en présence d’un homme tel que lui.

— Pourquoi ? demandai-je, prise de court.

— Votre honnêteté.

Je décroisai les bras et me redressai légèrement sur la banquette sans le quitter des yeux une seule seconde. Et plus je le dévisageais, plus je me penchais imperceptiblement dans sa direction. Malgré ça, je gardai une distance de sécurité entre nous. Une partie de moi était sur le qui-vive, comme si j’étais inconsciemment préparée à ce qu’il me saute à la gorge à l’instant où je m’y attendrais le moins.

— Pourquoi me faire chanter ? Pourquoi ne pas simplement m’engager ?

Il se pencha légèrement à son tour, sans trop se rapprocher non plus, mais suffisamment pour que j’entende ce qu’il s’apprêtait à me dire. Et, pendant une fraction de seconde, je crus réellement qu’il allait répondre à ma question.

— Qu’avez-vous fait avec le téléphone du maire, Rossignol ?

J’avais oublié ce détail.

— Je vous le dirai quand vous aurez répondu à ma question.

Il se redressa.

— Alors vous me le direz à l’intérieur. Nous sommes arrivés.

La limousine s’arrêta avec un timing parfait à l’instant où il terminait sa phrase, au point qu’on aurait pu croire que le numéro avait été répété au préalable. Je me redressai à mon tour, résistant à l’envie de croiser de nouveau les bras juste pour avoir quelque chose à en faire. Ce type me mettait terriblement mal à l’aise, pourtant, je lui avais confié quelque chose dont je ne parlais généralement pas. Peut-être que je l’avais fait pour qu’il comprenne que ce qu’il avait et savait sur moi ne m’inquiétait pas, qu’il pouvait essayer de me faire chanter, mais ne me ferait jamais peur, même s’il me terrorisait. Ou alors j’étais complètement stupide. C’était une éventualité qui me paraissait de plus en plus probable au vu des événements de ces derniers jours.

Le chauffeur vint rapidement ouvrir la porte, et je sortis après Smith, qui resta planté devant la limousine en me tendant le bras. Mon regard passa de ce dernier au musée Blumberg, dont la façade illuminée était décorée de tentures qui annonçaient une exposition de pièces d’antiquités nouvellement retrouvées. J’en avais entendu parler, bien sûr. La découverte d’un site en Crète avait fait trembler le monde archéologique quelques mois plus tôt. C’était la première fois que les pièces allaient être présentées au public. Le mystère quant à ce qu’il voulait que je dérobe s’éclaircissait légèrement.

— Mademoiselle James ?

Je reportai mon attention sur lui, puis sur le bras qu’il m’offrait. J’ignorais ce qui me mettait le plus mal à l’aise entre le musée et lui. Le musée était synonyme de problèmes passés, lui de futurs.

— Je vous promets que ce ne sera pas douloureux.

Je plissai les yeux pour tenter de percer le masque d’ombres qu’était cet homme. Peine perdue. J’étais de plus en plus persuadée que mes pouvoirs n’avaient aucun mystère pour lui. Parce qu’il était pareil. Différent et pourtant trop semblable. Je n’avais jamais rencontré de Kao en dehors de maman, mais mon intuition me disait qu’il n’en était pas un. Pire, elle me soufflait qu’il était le prédateur naturel de notre espèce et que c’était à cause de ses semblables que nous nous étions peu à peu éteints. La tension devait jouer avec mes nerfs et ma raison. Maman m’avait bien assez répété que nous avions commencé à disparaître après les dieux puisque nous n’avions plus aucune utilité et que nos pouvoirs s’étaient lentement dilués. Il ne restait que peu de familles au sang pur, une notion qui avait tendance à me faire grincer des dents, mais qui était pourtant nécessaire pour que le don soit transmis aux héritiers. Je possédais ces pouvoirs parce que mes deux parents les possédaient. Mon frère, dont le père biologique était un humain, n’en avait pas hérité.

John Smith agita le bras pour se rappeler à mon bon souvenir, sans toutefois montrer la moindre once d’agacement. Je pris une profonde inspiration aussi discrètement que possible et posai la main sur sa manche, ce qui lui arracha un sourire. Le tissu valait mieux que sa peau. Et cela fonctionna. Je ne ressentis rien.

— Vous voyez ?

Il semblait toujours amusé, comme si mes précautions étaient une délicieuse distraction.

— Allons-y, lui dis-je. Finissons-en.

— Avec plaisir.

Nous nous avançâmes en direction de l’entrée du musée Blumberg, et les frissons qui remontaient mes bras n’avaient aucun rapport avec la fraîcheur de la nuit.

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