Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 34 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 34

 

Je me réveillai morose le lendemain matin. Pas vraiment de mauvaise humeur, encore moins de bonne. Juste morose. Je n’avais pas le moral, et j’avais conscience que j’allais devoir donner le change aujourd’hui. Je devais me rendre à la boutique et y rester, histoire que Lupita ne se pose pas davantage de questions. Cela signifiait qu’il faudrait que je travaille, mais pas trop, sans quoi elle saurait réellement que quelque chose clochait. Elle n’avait rien laissé paraître jusque-là et s’était comportée comme si tout était normal, sauf que je n’étais pas plus dupe qu’elle. Elle m’avait à l’œil.

Et j’avais rendez-vous avec Smith. Dire que je ne me réjouissais pas aurait été légèrement plus qu’un euphémisme. J’aurais aimé que la soirée s’arrête là, malheureusement, Harrison m’avait envoyé un SMS en pleine nuit – probablement entre deux parties – pour me rappeler que je ne couperais pas à la sortie avec ses potes. De toute manière, le temps que j’en aie fini avec Smith et que je débarque au Karma, ils seraient assez éméchés pour ne pas le remarquer si je ne restais que cinq minutes. Et puis ça me changerait les idées après le tête-à-tête avec mon maître chanteur et m’empêcherait de penser à un certain inspecteur. La glace n’avait pas suffi.

Je partis de chez moi en emportant le portefeuille de Wallace dans l’idée de le lui rendre aujourd’hui – même si j’ignorais quand et comment au juste – et le médaillon pour Smith. Malgré plusieurs tentatives, je n’étais toujours pas parvenue à franchir la matière qui le recouvrait, au point que j’étais plus que persuadée qu’elle était là pour une bonne raison et qu’il valait mieux ne pas la retirer. Au début, j’avais pensé qu’elle préservait la médaille. À présent, je me demandais si ce n’était pas plutôt le reste du monde qu’elle protégeait.

Je reçus un appel de mon père en route – que j’ignorais comme les précédents avec un sentiment de culpabilité grandissant – ainsi qu’un message de Jessica, qui espérait que j’allais bien et m’annonçait qu’elle avait fait un nouveau rêve, très semblable au dernier, et mentionnait de nouveau la panthère noire. Cette fois-ci, l’allusion me fit aussitôt penser à Smith. Un prédateur constitué de ténèbres mouvantes. Peut-être que les rêves de Jess étaient plus prophétiques que je le croyais.

Je passai la journée au bureau à travailler par intermittence. Préparer un devis ne m’avait jamais paru aussi difficile, et il me fallut près d’une heure pour vérifier que j’avais les numéros de téléphone de tous les prestataires de services d’un mariage qui aurait lieu dix jours plus tard parce que mon esprit vagabondait à la première occasion, empruntant des chemins sinueux que j’aurais préféré ignorer. Je pensais sans arrêt aux journaux et à ce qu’ils racontaient sur moi, quand je ne restais pas une dizaine de minutes à regarder fixement un bout de mur, de moquette ou de n’importe quoi en songeant à Wallace, ou à observer son portefeuille comme s’il était vivant. Et à sortir sa carte de bibliothèque, entendant malgré moi mon frère me répéter qu’il était marié, encore et encore, comme une boucle infinie. Une partie stupide de mon cerveau trouva le moyen de me persuader que la seule façon de faire taire Harri était de me rendre à la bibliothèque, juste pour voir à quoi ressemblait sa femme. Je savais que c’était une idée insensée. Que c’était absurde. Que ça ne mènerait qu’à me faire plus de mal. Ça ne changeait rien à mon envie et, à 15 heures, j’avais décidé de le faire. Décidé de restituer le portefeuille à Mme Wallace, la femme du flic taciturne qui, pour une raison qui me dépassait totalement, me plaisait à un degré plus que dérangeant. Ça me permettrait de mettre un terme à cette histoire de manière concrète. Si je n’avais pas tout imaginé et qu’il avait ressenti la même tension que moi, il saurait que je savais. Alors, oui, cette idée était aussi folle que stupide, mais ce serait ma façon de lui dire adieu. Parce que, même si j’en mourais d’envie, je ne voulais plus jamais le revoir.

Les horaires en ligne m’apprirent que, le vendredi, la bibliothèque était ouverte jusqu’à 20 heures. C’était l’heure à laquelle j’étais attendue chez Smith. De toute manière, nous fermerions à 17 heures. Ça me laissait amplement le temps d’aller déposer le portefeuille avant de me rendre à mon dîner.

À 17 h 30, nous avions tout rangé et étions prêtes à quitter la boutique. Lupita me regardait étrangement depuis le matin, mais je n’avais pas vraiment l’impression qu’elle se méfiait de moi. On aurait plutôt dit qu’elle me surveillait. Enfin, elle passait ses journées à le faire, mais là, c’était différent.

— Est-ce que tout va bien, madame James ?

Depuis quand m’appelait-elle « madame » ? Même son ton était étrange. Pas de reproche, de sous-entendu, d’attaque frontale, et pas l’ombre d’un regard noir ou sarcastique pour ponctuer sa question.

— Bien sûr que ça va, pourquoi ?

— Vous n’avez pas l’air dans votre assiette.

— Tout va bien, Lupi, merci de vous en inquiéter.

Elle émit un petit « hum » songeur.

— Tant mieux, alors. J’ai cru pendant un instant que travailler vous faisait déprimer.

Ha ! Les choses n’allaient pas si mal que ça. Elle avait ses suspicions, mais elle restait fidèle à elle-même.

— Bonne soirée, Lupi.

Elle me salua de la tête avant de sortir, me laissant fermer derrière moi en partant. Quelques minutes plus tard, je sautai dans un métro en direction de la bibliothèque, le cœur au bord des lèvres, persuadée de commettre une énorme erreur et incapable de m’en empêcher pour autant.

L’immeuble du e XIX qui l’abritait était d’une beauté à couper le souffle et, de manière fort pratique pour Mme Wallace, situé relativement près de son domicile. Ce qui devait être le rêve de toute personne habitant Hallow.

Je fus soufflée par la hauteur sous plafond en entrant. Les vieux bâtiments en jetaient vraiment, et celui-ci avait de plus l’avantage de posséder des murs et des murs remplis de bouquins du sol au plafond, un deuxième étage circulaire et des échelles pour accéder à tous les ouvrages se trouvant à plus de deux mètres de hauteur. C’était le genre d’endroit dans lequel j’aurais adoré perdre des heures, même pas forcément pour lire, mais pour me repaître de l’énergie qui s’en dégageait. Les livres retiennent très bien les émotions que les personnes ressentent au cours de leur lecture et gardent un résidu de plaisir, de crainte ou parfois d’ennui. Les lieux, tout comme les objets, absorbent également de l’énergie à moindre dose. Dans un endroit comme celui-ci, où les gens étaient plutôt zen, curieux et avides de connaissances, d’évasion et de détente, l’atmosphère ressemblait à un paradis de calme et de douceur.

Mais je n’étais malheureusement pas venue pour ça. Je me dirigeai vers le guichet central, où se trouvait une petite brune à lunettes. Je sortis le portefeuille de Wallace pour me donner de la contenance en approchant. Pourtant je flanchai dès qu’elle releva les yeux dans ma direction et me salua. J’ignorais totalement à quoi ressemblait Mme Wallace.

— Je… Bonjour, commençai-je maladroitement, le cœur battant à un rythme affolant dans ma poitrine. J’ai trouvé un porte-monnaie dans la rue, et son propriétaire a une carte d’adhérent à votre bibliothèque. J’ai cherché dans les pages jaunes, mais il y a tellement de personnes du même nom que… bref… je suis venue ici.

J’avais récupéré mon entrée en matière pourrie pour mieux me vautrer sur la fin de mon explication. J’étais beaucoup trop nerveuse. À ce rythme, j’allais partir en courant dans moins d’une minute en laissant le portefeuille derrière moi.

— C’est vraiment gentil à vous, fit-elle avec un grand sourire. Pourquoi ne l’avez-vous pas apporté à la police ?

— Je n’aime pas la police.

Oh, misère ! C’était la chose la plus stupide que j’aurais pu répondre. Bravo, Abby. Bravo. Mais bravo.

— Je veux dire, corrigeai-je lorsqu’elle fit une drôle de tête, c’était plus près que le poste.

Il y en avait aux quatre coins de la ville. J’aggravais mon cas. Je ferais mieux de me taire.

— Le plus proche, ajoutai-je précipitamment.

— Quel est son nom ?

— Christopher Wallace, répondis-je en tendant la carte que j’avais sortie pendant que j’étais en train de me ridiculiser.

— Incroyable ! s’écria-t-elle en se mettant à rire.

Je me figeai. Est-ce que j’étais tombée sur la bonne du premier coup ? Il devait y avoir des dizaines d’employés au bas mot. C’était trop rapide, songeai-je alors que mes genoux commençaient à trembler un peu plus que de raison et que je l’observais.

— Vous savez qu’il est flic ? Et que sa femme travaille ici ?

— Je… euh…

Je devais ressembler à une carpe hors de l’eau. Mais ce n’était pas Mme Wallace. Mon cœur se remit à battre presque correctement.

— Je l’ignorais, répondis-je au moment où la petite brune se retournait pour héler quelqu’un.

Et replongea aussitôt dans mes intestins.

— Annie ! Viens ici ! Quelqu’un a rapporté le portefeuille de Chris !

Chris. C’était si étrange de l’entendre appeler ainsi. Wallace semblait trop strict pour avoir un surnom, en dehors de celui que j’utilisais pour l’énerver.

Une femme aux cheveux blonds ondulés se tourna, à quelques mètres du guichet, et l’appréhension m’envahit. La scène me parut se dérouler au ralenti, comme si je souhaitais si fort qu’elle ne se retourne pas que le temps avait décidé d’exaucer mon souhait et me laissait une fenêtre pour partir en courant. Mais mes pieds étaient collés au sol. Pourquoi étais-je passée ? Depuis quand étais-je masochiste ? Parce que c’était ce que j’étais venue me faire ici, du mal. J’avais beau m’être raconté de doux mensonges pour déguiser la vérité, je voulais voir la femme qui partageait sa vie. Quelle qu’ait pu être l’apparence de Mme Christopher Wallace, le contrecoup aurait été le même. Mais il se trouvait que, en plus, elle était absolument tout sauf vilaine.

— C’est vrai ? demanda-t-elle d’une voix ravissante tout en s’approchant. Incroyable ! Ça va vraiment lui faire plaisir ! Merci infiniment de l’avoir rapporté !

Elle tendit une main dans ma direction, et j’hésitai une fraction de seconde à la serrer. Mais elle me sourit, d’un sourire d’une gentillesse déconcertante qui plissa ses yeux bleu pâle brillants et illumina tout son visage. Leur couleur me fit penser aux myosotis en été qu’une légère brise agite et, lorsque j’acceptai sa poignée de main, l’énergie qui se dégageait d’elle se révéla aussi vibrante que vivante et chaleureuse. Et elle était heureuse, vraiment heureuse. Quelque chose se brisa en moi. Il n’y avait rien de mauvais en elle, pas une once de malice.

J’aurais tellement voulu la haïr. Elle était tout ce que je n’étais pas et ne serais jamais.

Je relâchai sa main, et les quelques secondes que j’avais perdues à la détailler me rattrapèrent. Elle m’avait indiqué son prénom – Annette – et m’avait demandé où j’avais trouvé le portefeuille.

— Dans le métro, au croisement de Weston et de la 5e.

— Oh, mon mari va être ravi.

— Il n’y a plus d’argent dedans.

J’ignorais totalement pourquoi je venais de dire ça. J’avais retiré tout le cash que contenait le porte-monnaie et l’avait refilé à Puce en chemin, histoire que ça semble plus réaliste. Personne n’abandonnait un portefeuille plein. Sauf que je n’avais pas besoin de le préciser, elle s’en serait vite rendu compte toute seule. Je devais avoir l’air plus que louche.

— Ils le prennent toujours, dit-elle d’un ton fataliste en haussant les épaules. C’est déjà bien que vous l’ayez retrouvé. Chris voulait attendre encore quelques jours avant de faire refaire ses cartes, ce que je trouvais totalement stupide, puisqu’en général on ne revoit même pas les objets volés sans valeur…

Chris. Wallace, pour moi. Chris pour elle.

— Laissez-moi vous offrir un café pour vous remercier, continua-t-elle avant de consulter sa montre. Je finis dans dix minutes.

Il n’y avait vraiment que du bon chez cette femme. J’avais le triste sentiment que, si les circonstances avaient été différentes, c’était le genre de personne avec qui j’aurais aimé être amie. Les gens comme elle étaient rares, et si plaisants à fréquenter.

Tu te fais du mal, Abby.

— D’accord, m’entendis-je lui répondre.

Mon masochisme récemment découvert n’avait de toute évidence aucune limite. Tout comme ma stupidité, car sa réponse me glaça le sang et me donna envie de partir ventre à terre.

— Génial ! Chris rentrera peut-être du travail à temps pour vous remercier en personne.

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