Le Ballet des ombres
Chapitre 21
J’eus l’impression que mes poumons restèrent scotchés sur le seuil. Smith était en train de donner nos noms à l’entrée, mais je ne remarquai qu’à peine qu’il utilisait mon alias tant j’étais pétrifiée par ce qui se passait à l’intérieur. Par l’énergie qui tourbillonnait, invisible, grondante et menaçante, dans le hall immense du musée précis où je ne voulais plus jamais remettre les pieds, comme si, chaque fois qu’elle touchait un mur, elle s’amplifiait en rebondissant.
— Abby, calmez-vous.
Je me rendis compte à cet instant que mes ongles étaient totalement enfoncés dans le bras de Smith, qui nous faisait avancer, l’air de rien.
— Que se passe-t-il ici, bon sang ? demandai-je en relâchant la pression que j’exerçais, sans toutefois le lâcher lui.
Parce que ce n’était pas mon appréhension à me retrouver en ce lieu qui me mettait dans un tel état. Je ressentais distinctement une vibration basse, persistante et dérangeante qui polluait le flux énergétique des convives. Et la tête me tournait tellement que j’avais peur de m’évanouir. Je n’avais aucune confiance en Smith, mais, tant qu’il aurait besoin de moi, il serait de mon côté. Du moins, je l’espérais. Aussi me raccrochai-je à lui comme à une bouée en pleine tempête.
— Il y a un invité indésirable, répondit-il sur un ton dégagé où pointaient malgré tout quelques notes de contrariété.
Lorsque je tournai la tête pour le regarder, il paraissait pourtant détendu et m’adressa même un sourire automatique. Puis, tout s’arrêta d’un coup brusque. La vibration disparut, l’énergie cessa de tourbillonner et, si j’avais pu l’observer au lieu de simplement la sentir, je suis persuadée que je l’aurais vue se briser au sol comme un miroir.
— Mais tout se passera bien, ajouta-t-il. C’est déjà terminé.
Le fait qu’il essayait de me rassurer me mit encore plus sur mes gardes. Quoi qu’il fût, il était parfaitement au courant de ce que j’étais, moi. Le doute n’était plus permis. Il savait que j’avais pu sentir l’énergie. Un scénario plus noir et bien plus inquiétant se dessinait lentement. S’il me faisait chanter, ce n’était pas pour obtenir mes services de voleuse. Pas de voleuse d’objets, en tout cas. Et pourquoi tout s’était-il arrêté ? Était-il en mesure de dissimuler plus que sa propre aura ?
— Venez, conclut-il en m’entraînant vers le centre du hall, où des serveurs distribuaient des coupes de champagne en se déplaçant entre les invités.
J’avais été tellement aveuglée par l’énergie que je n’avais pas du tout fait attention à ce qui se déroulait à l’intérieur. Une centaine de convives étaient dispersés aux quatre coins de la pièce, en train de boire et de rire tout en grignotant des petits-fours, comme si de rien n’était. Bien sûr, pour eux, c’était le cas. J’étais la seule personne extrêmement mal à l’aise ici.
Nous fîmes le tour, saluant hommes d’affaires, politiciens et autres amateurs fortunés. Les riches et les puissants, les nouveaux dieux. Sourire n’avait jamais été une telle torture. Me concentrer également. Je me demandais à quoi pouvait bien rimer tout ce cirque, et j’étais bien décidée à le découvrir.
J’attendis, droite et souriante comme la belle décoration de bras que j’étais en ce moment, que Smith termine de s’entretenir avec un banquier bedonnant dont la couperose se mariait à la perfection au vin qu’il buvait. Lorsqu’il eut fini et qu’il fit mine d’approcher un autre homme, je tirai sur sa manche et l’entraînai à l’écart, entre une plante touffue, un des escaliers qui menait au premier étage et un coin de la table de banquet, endroit relativement vide d’oreilles indiscrètes.
— Que faisons-nous ici ? Et ne me répondez pas que nous sommes venus pour le vernissage, le coupai-je lorsqu’il ouvrit la bouche.
Une lueur d’amusement dansa dans son regard, mais le reste de son visage resta impassible comme à l’accoutumée. Cette dichotomie commençait à me rendre dingue.
— Nous sommes bien venus pour le vernissage et, plus exactement, pour l’une des pièces.
— Laquelle ?
— Surprise.
— Vous plaisantez ?
— Je vous ai déjà dit que je n’étais pas très familier avec l’humour.
— En effet, grommelai-je. Ça vous prend souvent, de faire du shopping à l’arrache dans les musées ?
— Et à vous ? demanda-t-il d’une voix grave en plongeant son regard perçant et bien trop calme dans le mien. Ne vous inquiétez pas, nous reconnaîtrons la pièce quand nous la verrons.
Je fronçai les sourcils. Venait-il de plus ou moins admettre qu’il pouvait sentir l’énergie, ou me faisais-je des idées ?
— Vous êtes comme moi ?
Il éclata de rire de manière aussi soudaine que sincère, presque candidement, comme si la question était on ne peut plus amusante. Et son rire était si mélodieux qu’il n’aurait pas dû appartenir à un homme comme lui. Les ombres n’étaient pas mélodieuses, et encore moins belles.
— Non, répondit-il simplement lorsqu’il se fut calmé.
— Qu’êtes-vous, dans ce cas ?
— Cela a-t-il vraiment de l’importance ?
La réponse évidente était oui. Pourtant, j’avais cruellement conscience que, parfois, il valait mieux ignorer certaines choses pour vivre heureux. Ou vivre tout court.
— Vous êtes une femme intelligente, Rossignol, conclut-il en voyant que je ne disais rien.
— Arrêtez de m’appeler comme ça, rétorquai-je du tac au tac avant de changer radicalement de ton. Pourquoi voulez-vous cet objet ?
— Pour éviter que quelqu’un d’autre mette la main dessus.
— Qui ?
— Quelqu’un de plus dangereux que moi.
Je ricanai doucement, réaction devant laquelle il resta imperturbable. Magnifique. J’étais en plein nid de guêpes.
— Pourquoi cette personne le veut-elle ?
Je m’attendais presque à ce qu’il élude ma question, puisque ça semblait être le thème de la soirée, mais il n’en fit rien.
— Pour éviter que je mette la main dessus.
Je croisai les bras, plus énervée par la situation à laquelle je ne comprenais rien que par son aveu. Parce que cette situation, comme tout le reste, m’échappait depuis lundi. Je n’avais jamais eu l’impression d’avoir si peu d’emprise sur ce qui m’entourait, et c’était une sensation que je haïssais par-dessus tout.
— Qu’est-ce que je viens faire au milieu de tout ça ? demandai-je au bout de quelques secondes.
— Vous allez faire en sorte que tout le monde s’évanouisse afin que nous récupérions l’objet.
J’éclatai de rire, puis m’arrêtai aussitôt en comprenant qu’il était sérieux.
— Vous êtes complètement cinglé ! m’étranglai-je. C’est impossible, et c’est hors de question.
Se douter de quelque chose de grave et en avoir la confirmation étaient deux choses bien différentes. Mon pouls venait de grimper en flèche. J’étais faite comme un rat. Ce type savait tout sur moi, tout. Il n’y avait pas que la prison qui me pendait au nez.
Ma réponse ne le fit pas du tout réagir. Il continua à observer les invités comme s’il cherchait quelqu’un en particulier, ne me prêtant pratiquement aucune attention. Je n’étais qu’un détail périphérique légèrement bruyant, mais facile à ignorer.
— Vous l’avez déjà fait. Et je crains fort que vous ne soyez pas en position de refuser.
— Vous êtes un bel enfoiré.
— Merci.
L’envie d’en rajouter me fit trembler de rage, mais il ne me regardait toujours pas et se fichait de toute évidence de ma colère. À quoi bon ? J’aurais pu m’en aller sur-le-champ. Sauf que j’étais persuadée que, ça, il le remarquerait immédiatement. Et qu’il mentionnerait papa et Harrison et que je serais encore plus énervée au final. Aussi tentai-je un autre angle d’attaque.
— Vous avez conscience que ce musée possède ces petites choses en forme de caméras de surveillance qui enregistrent l’image des gens qui s’y trouvent ? Ça va avec ce qu’on appelle communément un système de sécurité. Que tout le monde tombe dans les pommes ou non ne change rien au fait que vous n’êtes pas invisible.
Lorsque Smith se tourna enfin dans ma direction, il affichait un air ravi.
— Fort heureusement, vous n’êtes pas mon seul atout.
Que diable voulait-il dire par là ?
Je fis instinctivement un pas en arrière et rentrai dans la plante.
— Quelqu’un a malencontreusement oublié d’enclencher le bouton d’enregistrement aujourd’hui, expliqua-t-il. Il y a un garde chargé de surveiller, mais, si vous absorbez également son énergie, il ne pourra rien voir.
— Vous êtes malade ! m’écriai-je un peu plus fort que je ne l’aurais souhaité avant de corriger le tir. Ce n’est pas une science exacte ! Je ne peux pas décider de pomper un périmètre donné !
— Bien sûr que si, répondit-il comme s’il s’agissait là d’une évidence. Vous l’avez prouvé lundi.
— Quand bien même, rétorquai-je, de plus en plus sur la défensive. Sans contact physique, je ne peux pas choisir de qui j’absorbe l’énergie ou non, et vous vous retrouverez dans le lot.
Je m’attendais à ce qu’il me réponde que, ça aussi, je pouvais le faire. Ou que c’était égal dans la mesure où je n’allais pas le doubler, puisqu’il avait des preuves qui incriminaient ma famille. Mais, comme à de trop nombreuses reprises depuis que la soirée avait commencé, sa réponse me glaça d’effroi.
— Ne vous inquiétez pas pour moi, Rossignol.
Je sentis ma bouche s’ouvrir de nouveau sous le poids de ce que cela impliquait. Il n’était pas en train de m’expliquer qu’il se fichait de tomber dans les pommes. Il venait de laisser sous-entendre que ce ne serait pas le cas, et ma stupidité me frappa. Les gens s’évanouissaient quand je prenais leur énergie. Mais John Smith ne se contentait pas de dissimuler la sienne, il n’en possédait pas. Pas au même titre que nous. Je n’avais aucun risque de m’emparer de ce qui n’existait pas.
— Allons, allons, ne tirez pas de conclusions hâtives, mademoiselle James. Vous êtes une femme intelligente, répéta-t-il en posant une main dans le creux de mes reins pour me presser à avancer vers le centre du hall.
Ce geste me fit trembler, et je me mis à marcher comme un automate, ne remarquant qu’à peine ce qui se passait autour de nous, uniquement concentrée sur ce contact.
Sur les frissons qui remontaient le long de mon dos.
— Rien n’existe sans énergie.
Sur son aura qui enveloppait soudain sa main comme un gant aussi sombre qu’invisible.
— Qu’êtes-vous ?
— Un allié, répondit-il en saluant quelqu’un de son bras libre.
Puis la sensation disparut, aussi rapidement qu’elle était venue. Avait-il cherché à me rassurer en me terrifiant ? Par bien des aspects, il me rappelait ces plantes carnivores aux couleurs flamboyantes, magnifiques et attirantes dans lesquelles les insectes volaient à leur perte. Je n’étais rien de plus que ça, à ses yeux. Un vulgaire moucheron.
— Ce n’est pas de moi que vous devez vous méfier.
Je me dégageai aussitôt, bien décidée à ne plus jamais le laisser me toucher.
— Dénoncez-moi si ça vous chante. Je préfère encore aller en prison pour le reste de ma vie que de vous aider à faire quoi que ce soit, dis-je en m’arrêtant.
Il fit un pas de plus que moi avant de se retourner et de pencher légèrement la tête sur le côté.
— Et votre père ? Votre frère ?
Je lui lançai un regard noir. C’était fait. Il les avait cités. C’était le moment de non-retour. Celui où je décidais de mon sort et de celui de ma famille. Je bouillonnais intérieurement. Parce que c’était clair. Même si ma fierté me hurlait de l’envoyer sur les roses, je ne pouvais pas faire ça à papa et Harri.
— Ce soir, cédai-je les dents serrées. Uniquement ce soir. Et je veux votre promesse.
Une ombre passa dans son regard et, lorsqu’il ouvrit la bouche pour me répondre, un cri dans mon dos le prit de vitesse.
— Mademoiselle Blaine !
J’inspirai profondément pour chasser l’exaspération que venait de me causer cette interruption et plaquai un sourire factice sur mon visage avant de me retourner.
— Monsieur le maire, quelle agréable surprise ! mentis-je avec entrain.
Dire que je n’allais même pas être payée pour tous mes efforts.
— Je vous en prie, appelez-moi Eugene.
Je hochai la tête tandis qu’il s’emparait de ma main d’un geste gracieux pour y déposer un baiser. Son énergie positive caressa ma peau comme du velours, apaisant quelque peu mes nerfs à vif, et je me surpris à être finalement reconnaissante de sa présence.
— J’ai attendu votre carte en vain, se lamenta-t-il avec un de ses sourires si charmants. Mon bureau a toujours triste mine.
— Oh ! répondis-je en me souvenant soudain que j’avais promis de lui en faire porter une.
D’un autre côté, je ne pensais pas du tout le recroiser un jour, surtout pas aussi rapidement. Et je n’avais même pas de fausses cartes de visite. Il faudrait que je mette Harrison sur le coup. Quoique, ce n’était pas forcément une bonne idée. Le maire risquait de réellement m’engager, et je serais obligée de me confectionner un faux book.
— Je suis sincèrement désolée, j’ai été très occupée ces deux derniers jours. J’y remédierai au plus tôt. Je vous en aurais volontiers donné une maintenant, mais j’ai oublié ma pochette dans la voiture en venant.
Pour être exacte, le peu que j’avais en allant chez Smith, à savoir mon téléphone et un paquet de chewing-gums, était resté dans l’appartement de mon maître chanteur. Je m’étais séparée à contrecœur de mon portable, songeant que, si les choses tournaient mal, mieux valait que je ne l’aie pas sur moi pour différentes raisons. Je l’avais laissé dans la poche de mon pantalon après avoir retiré la batterie et la carte SIM et les avoir chacune cachées à un endroit où ce bon vieux Nigel ne les trouverait pas. Et j’avais fait tout ça lumières éteintes, au cas où la pièce était sous vidéosurveillance.
— Que faites-vous ici ?
— J’accompagne M. Smith, dis-je en pivotant pour désigner l’intéressé.
Qui n’était nulle part en vue.
— Sacré John, s’exclama le maire. Il s’entoure toujours des femmes les plus charmantes !
— Pour mieux les abandonner ensuite, répondis-je sur un faux ton de plaisanterie.
— Nous laisser profiter de votre compagnie est tout à son honneur.
La situation allait rapidement devenir embarrassante, au point que j’en arrivais même à regretter la disparition de Smith. C’était un comble.
— Vous le connaissez depuis longtemps ? demandai-je pour dévier la conversation sur un sujet qui me mettrait moins mal à l’aise.
La première fois que j’avais rencontré Fitzsimmons, j’avais eu l’impression qu’il me draguait légèrement. Là, j’étais persuadée qu’il me faisait du charme. Ce n’était pas qu’il n’était pas bel homme, que je ne m’en sentais pas flattée ou même qu’il avait presque l’âge d’être mon père. Enfin, plutôt mon jeune oncle. Seulement, il pensait que j’étais une riche décoratrice d’intérieur et, bon sang, il s’agissait du maire. Je lui avais volé son portable deux jours plus tôt.
Tiens, je me demandais s’il avait eu mes messages.
— Quelques mois, répondit-il, évasif. Et vous ?
— Deux jours.
— Sacré John, répéta-t-il. Il n’a pas perdu de temps !
Était-ce une pointe de déception que je sentais grésiller dans l’air ? Malgré le risque de donner de faux espoirs à Fitzsimmons, je ne pus m’empêcher de clarifier. Peut-être parce que j’avais soudainement l’impression d’être un bout de viande très facile à mâcher.
— Oh, non, pas du tout ! Ce n’est pas ce que vous croyez. Figurez-vous qu’il m’a fait du chantage pour que je l’accompagne.
Le maire se mit à rire. Au moins un qui trouvait ça drôle. À sa décharge, il pensait que je plaisantais. Les gens pensaient toujours que je plaisantais quand j’étais sérieuse.
L’air se figea autour de nous, et je n’entendis pas la réponse de Fitzsimmons. L’impression n’était pas aussi prégnante que lorsque nous étions arrivés, mais la sensation était la même. Je me sentis étouffer et commençai à tourner la tête à droite et à gauche en frissonnant.
— Ilsa ? Tout va bien ?
Je ne ressentais plus rien. Rien d’autre que l’énergie du maire et celles des personnes qui nous entouraient, plus lointaines. Pourtant, je tremblais comme si on venait de me plonger dans une baignoire remplie de glace.
— Vous ne sentez pas un courant d’air ? demandai-je d’un ton bien plus dégagé que je ne l’étais.
Il secoua la tête, et je le repérai à cet instant. Un homme aux cheveux d’un blanc éclatant, de taille moyenne et de très belle carrure pour l’âge qu’il semblait avoir, s’approchait de nous. Ses traits étaient aussi glacials que la vague de froid qui venait de me paralyser.
— Sénateur ! s’exclama le maire, ravi, en le remarquant.
Il s’arrêta à notre hauteur et tendit la main à Fitzsimmons, le visage totalement fermé. Si voir ce dernier lui procurait le moindre plaisir, il n’en montrait rien. Lorsqu’il promena le regard sur moi, toujours sans une once d’expression, j’eus la certitude que c’était de lui que parlait Smith tout à l’heure, qu’il était l’invité indésirable. Celui dont je devais me méfier.
— Monsieur le maire.
Sa voix, comme le reste de sa personne, était plate et glaciale.
— Ilsa, je vous présente le sénateur McCutcheon. Sénateur, voici Ilsa Blaine.
Même si tous mes sens étaient en alerte, je tendis la main en direction du sénateur tandis que celui-ci continuait à m’observer sans ciller. Il ne bougea pas durant de trop longues secondes, puis baissa le regard sur ma main tendue et la regarda sans afficher la moindre émotion. Il cligna une fois des yeux et releva la tête.
— Madame Blaine.
L’aura de cet homme était semblable à l’air hivernal que le froid rend trop sec et qui devient abrasif pour les poumons. En fait, tout en lui évoquait la saison de la mort, de ses cheveux blancs immaculés à ses iris d’un bleu trop clair et bien trop perçants.
— Sénateur, enchantée, répondis-je en baissant discrètement la main.
Je n’allais pas me plaindre qu’il ne veuille pas me toucher. J’aurais pu en apprendre plus sur lui, mais quelque chose me disait que je ne perdais rien.
— Que faites-vous ici ? continua-t-il sur la même lancée.
Je clignai deux fois des yeux, pas sûre d’avoir bien compris. Ce n’était pas une approche très protocolaire.
— Je vous demande pardon ?
— Ce soir. Pourquoi êtes-vous là ?
À côté de moi, même le maire semblait mal à l’aise.
Ce type était comme Smith. Il ressentait aussi clairement que moi ce que l’autre était. J’avais juste le désavantage d’ignorer ce qu’eux étaient.
— Eh bien, je suis venue pour le vernissage, répondis-je.
— Je vois.
Je ne voyais pas du tout.
Un silence étrange s’ensuivit, qui fut cependant rapidement brisé par l’arrivée de Smith. Je le sentis avant qu’il n’apparaisse, cette fois-ci. L’énergie malsaine qui l’entourait me frappa en plein dos et je me figeai comme si on m’avait posé un couteau sur la gorge. Il la diffusait à plein régime, comme s’il tentait d’écraser McCutcheon de son aura nocive, et l’autre lui répondait à égale mesure. Je me retrouvai prise entre deux feux, la sécheresse glaciale du sénateur et l’humidité étouffante de Smith.
— Sénateur, salua ce dernier.
McCutcheon plissa les yeux de manière presque imperceptible, mais il n’était pas le moins du monde décontenancé.
— À qui ai-je l’honneur ?
Au ton qu’il avait utilisé, le mot « honneur » ne devait pas avoir la même signification dans son vocabulaire.
— John Smith, répondit simplement celui dont ce n’était pas le nom.
McCutcheon ne cacha même pas l’amusement que cet alias lui provoqua, et aucun des deux hommes n’esquissa le moindre geste pour se serrer la main. J’aurais mis la mienne à couper qu’ils se connaissaient. Et très bien.
— Si vous voulez bien m’excuser, lança McCutcheon de but en blanc.
Il hocha une fois la tête et disparut. J’entendis plus que je ne vis le maire déglutir, douché par sa visite étrange.
— Je suis désolé, mademoiselle Blaine. Le sénateur est un homme relativement… froid. Mais il ne semblait pas en très grande forme ce soir. Smith, ajouta-t-il en tendant la main en direction de celui qui se trouvait toujours en retrait derrière moi.
Et dont l’énergie venait de disparaître brusquement avec le départ du McCutcheon.
— Monsieur le maire, répondit Smith en lui serrant chaleureusement la main. Mlle Blaine ne se formalisera pas.
— Je ne crois pas que Mlle Blaine ait envie qu’on pense pour elle, dis-je dans ma barbe en attrapant une flûte sur le plateau d’un des serveurs qui passait à proximité, tout en secouant la tête.
Il ne me semblait pas avoir parlé si fort que ça, mais les deux hommes me dévisagèrent.
Je trempai les lèvres dans le champagne comme si de rien n’était sans pourtant en boire une seule goutte. C’était plus un prétexte pour avoir quelque chose à faire. Vu tous les problèmes que j’avais eus depuis le début de la semaine, l’alcool était la pire idée qui soit. Je l’évitais en temps normal pour ne pas perdre le contrôle et, même si je rêvais de me détendre avec une coupe, ça attendrait que je sois chez moi, là où je ne risquais d’absorber l’énergie de personne par mégarde.
— Je ne m’en formalise pas. Je sais que les politiciens sont des êtres étranges, sauf votre respect, monsieur le maire, ajoutai-je avant de changer de ton. Si vous voulez bien m’excuser, je vais me repoudrer le nez avant que la visite ne commence.
Les deux hommes hochèrent la tête et je les quittai au moment où le curateur se mettait en retrait en haut de l’escalier avec un micro pour le discours de bienvenue. J’avais le chic pour disparaître aux toilettes dès que quelqu’un prenait la parole. Mais, ce coup-ci au moins, il n’y aurait pas de mauvaise surprise. Je connaissais le curateur. Ou, plutôt, je l’avais déjà vu plusieurs fois, notamment après l’incident avec Max ici même. Que des mauvais souvenirs. Et, de toute manière, je n’allais rien manquer. Il cirerait les pompes des riches donateurs présents ce soir et parlerait ensuite de l’exposition. Rien que je n’avais lu dans les journaux au préalable.
Je traversai le hall en direction des toilettes et, une fois enfermée dans la cabine, appuyai les deux mains contre la porte et me penchai pour expirer tout l’air que contenaient mes poumons. Je restai dans cette position quelques instants, à respirer pleinement et sereinement afin de me détendre. Entre le retour dans ce musée précis et les deux hommes nocifs qui y évoluaient, mes nerfs étaient mis à rude épreuve. Et ce n’était malheureusement que le commencement, puisque Smith voulait que j’utilise mes pouvoirs pour faire tomber tout le monde dans les pommes. Bon sang, je n’étais même pas sûre d’en être capable volontairement.
Je finis par me redresser, pas vraiment calmée, mais prête à affronter la suite de la soirée, quelle qu’elle puisse être. Du moins, j’essayai de m’en persuader.
Je ressortis de la cabine la tête haute et allai me savonner les mains en écoutant distraitement la voix du curateur qui me parvenait malgré la porte fermée. Il avait terminé le cirage de pompes et expliquait qu’une importante collection de pièces de la civilisation mycénienne avait été retrouvée un peu moins d’un an auparavant et était présentée au public pour la première fois ce soir. Comme je le pensais, il n’y avait absolument rien de neuf dans son discours et je cessai aussitôt d’y prêter attention. Les reliques n’étaient vraiment pas mon truc. Chaque voleur avait ses objets de prédilection. Pour moi, c’était les tableaux impressionnistes, dont les touches colorées me donnaient l’impression que quelqu’un avait mis en image ce que je ressentais vis-à-vis de l’énergie. Pour Milo, l’homme qui m’avait appris les ficelles du métier, c’était l’art et les armes japonaises.
J’étais en train de me rincer les mains lorsque l’alarme retentit, assourdissante. Je ne m’attendais tellement pas à un tel son après le discours monotone du curateur que mon cœur implosa dans ma poitrine avant de se calmer aussitôt, réflexe pavlovien développé grâce à mon expérience professionnelle. Quand une alarme se déclenche, la dernière chose à faire est de paniquer. C’est le meilleur moyen pour se faire attraper dans les minutes qui suivent. Sauf que, ce coup-ci, je n’avais absolument rien à voir là-dedans.
Je sortis en vitesse sans me sécher les mains, ce qui me força à m’y prendre à deux fois pour ouvrir la porte, car la poignée me glissa entre les doigts. Dans le hall, des lumières rouges clignotaient, imposantes, baignant les invités de leur lueur sanguine. Tout le monde se regardait sans comprendre en se couvrant les oreilles pour se protéger du bruit étourdissant qui faisait trembler jusqu’au sol. Des gardes et des policiers en uniforme étaient en train de courir en haut du double escalier. Ils dépassèrent le curateur, qui leur aboya des ordres hors du micro. Seul Smith ne semblait pas gagné par la panique environnante. Il se tenait droit, au centre de la pièce, les bras le long du corps, poings légèrement serrés.
Il tourna la tête quand j’arrivai à sa hauteur et pinça la bouche.
— Pendant un instant, j’ai espéré qu’il s’agissait de vous, se contenta-t-il de dire.
J’avais dû retirer les mains que j’avais également plaquées à mes oreilles pour l’entendre. Heureusement, aucune des personnes qui nous entouraient n’eut le même réflexe. L’alarme était si puissante qu’elle allait finir par nous crever les tympans.
— Désolée. Je crois, ajoutai-je.
Mais Smith ne m’écoutait pas. Il avait le regard fixé sur le premier étage, là où le curateur fulminait et hurlait après tous ceux qui se trouvaient près de lui. J’éprouvai soudainement de la peine pour lui. C’était le deuxième vol en moins d’un an dans le musée dont il était responsable.
— Que se passe-t-il ? demandai-je sans quitter le curateur des yeux.
— Il est passé à l’action, répondit évasivement Smith, mais je ne doutais pas une seconde qu’il faisait référence à McCutcheon. Ce qu’il ignore, c’est que nous avons une longueur d’avance sur lui.
— Vous me parlez chinois, là, Smith.
Les alarmes s’éteignirent à cet instant, et mon « Smith » résonna dans le nouveau silence comme un lutin farceur. Plusieurs têtes se tournèrent dans notre direction.
— Il faut qu’on s’en aille, murmurai-je. Je ne peux pas rester ici et risquer de devoir répondre aux questions de la police.
Au regard presque amusé que Smith m’adressa, la situation devait lui sembler plutôt cocasse. C’était loin d’être mon cas. Si Wallace était dépêché sur l’affaire ou s’il me reconnaissait sur les photos des invités par erreur en passant près du bureau d’un de ses collègues, je serais encore plus dans la mouise que je ne l’étais déjà.
— Suivez-moi, dit Smith en m’attrapant la main.
Le geste fut si rapide que je n’eus que le temps de protester. Mais rien ne se produisit. Et, passé la surprise, je me rendis compte qu’il était presque agréable de toucher quelqu’un sans rien sentir pour une fois. Je me demandais bien ce qu’on pouvait éprouver en étant normal.
Smith me fit slalomer entre les invités en direction de la sortie, où il s’entretint à mi-voix avec un vigile avant qu’ils ne se serrent la main, puis nous sortîmes. Je n’eus l’impression d’être à l’abri qu’une fois dans la limousine. Dire que nous n’avions même pas passé une heure sur place. J’étais aussi épuisée que si j’avais couru un marathon, les crampes en moins.
— Est-ce que vous avez déjà cambriolé une banque ? me demanda Smith de but en blanc une fois que la voiture eut redémarré.
Je manquai de m’étrangler.
— C’est une blague ?
— Nous avons déjà établi que je ne plaisantais jamais, mademoiselle James.
Je ris amèrement.
— Vous connaissez mes antécédents, Smith, répondis-je, tranchante.
— Ce sera donc une première pour vous.
Je réprimai l’envie de rétorquer qu’il n’était pas question que je dévalise une banque. À quoi bon ? Il me rappellerait que mon pauvre frère ne pourrait pas jouer en ligne derrière des barreaux et que les conditions n’étaient pas idéales en prison pour les personnes en fauteuil roulant. Aussi décidai-je de serrer les mâchoires et de garder le silence en observant le paysage citadin défiler par la fenêtre.
— Au fait, savez-vous désamorcer une bombe ?
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