Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 31 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 31

 

Ce ne fut qu’une fois dans mon bureau, après avoir appelé mon frère pour lui demander de venir, que je subis le réel contrecoup de tout ce qui s’était passé. Je ne comprenais plus rien. Aux événements. À moi. Tout ce dont j’avais conscience, c’était que ça s’était produit une nouvelle fois. En touchant Wallace, j’avais pu me servir de l’énergie que j’avais absorbée. C’était de là que provenait l’onde de choc qui avait déplacé voitures et êtres humains. Il n’y avait pas d’autre explication, et cette pensée était terrifiante.

Alors je restai immobile sur ma chaise, le regard fixé sur le mur devant moi dans un état second. Je n’avais pas envie de pleurer. Je ne ressentais rien. Un vide gigantesque occupait l’espace où se nichaient d’habitude mes émotions. J’étais en train de devenir ce vide.

La vie me mit un coup de pied aux fesses quand la porte s’ouvrit sans que personne n’y ait frappé et qu’un Harrison pas spécialement content portant un sac en bandoulière fit irruption dans mon bureau. Il n’était déjà pas de bonne humeur lorsque je l’avais appelé. Comme je l’avais craint, les reporters avaient diffusé leurs images en direct. Je n’avais pas osé les regarder de peur d’apprendre qu’un enfant avait été blessé. Ça aurait été le coup fatal, celui qui m’aurait poussée au bas du précipice. Tout était largement assez sombre comme ça. J’étais passée à la télé pour la deuxième fois en trois jours à la suite d’événements inexplicables. Ce n’était pas vraiment le genre de passage dont sa famille était fière.

— Abby ?

La colère avait déserté son visage et sa voix était étrangement hésitante. Si les rôles avaient été inversés, j’aurais été énervée en apprenant ce qui s’était produit, mais je n’aurais pas pu en vouloir à mon frère. Pourtant, je n’avais pas envie de sa compassion. De sa tendresse. J’avais besoin qu’il fasse ce dont j’étais incapable.

Je ne bougeai pas lorsqu’il s’approcha de moi et me prit dans ses bras. Je restai campée sur ma chaise qui avait légèrement pivoté quand il m’avait attrapée, stoïque. Vide.

— Tout ira bien, Ab’s. On va découvrir ce qui se passe. On trouvera un moyen d…

— De quoi ? le coupai-je d’une voix étonnamment vive alors que j’étais toujours amorphe. Il y avait un gamin, Harri. J’ai peut-être blessé un gosse ! Ou pire !

Il posa sa paume sur ma tête pour me forcer à m’appuyer contre son torse et commença à me caresser les cheveux pour me calmer. Ce n’était pas ce dont j’avais besoin. Je n’avais pas envie de câlins, de réconfort. Je voulais hurler. Je l’aurais d’ailleurs probablement fait s’il n’avait pas repris la parole.

— Il n’y a eu aucun blessé, Ab’s. Aucun. Il n’est rien arrivé à cet enfant.

Jamais je n’aurais cru que le soulagement pouvait être si douloureux. Ma poitrine me sembla imploser en mille morceaux qui se répandirent dans mes veines et griffèrent le moindre de mes nerfs en disparaissant. Le petit garçon n’avait rien. Même si ça n’effaçait malheureusement pas ma responsabilité pour le chauffeur de bus.

Je me reculai légèrement afin d’échapper à l’étreinte de Harrison, et il profita que je m’essuie les yeux pour s’asseoir sur mon bureau. Un autre jour, je lui aurais mis une claque à l’arrière du crâne en lui rappelant qu’il n’était pas chez lui.

Il allait ajouter quelque chose, mais je l’en empêchai en plaçant l’index sur ma bouche et désignai la pièce d’un coup de tête circulaire. Il acquiesça et sortit son matériel. Je ne serais pas tranquille tant que je ne saurais pas si Smith avait fait poser des micros ou caméras dans mon bureau, et c’était une des raisons pour lesquelles j’avais appelé Harri.

Dans un état second, l’esprit s’agitant dans tous les sens et pourtant si vide, je le regardai inspecter les alentours pendant plusieurs minutes. J’avais l’impression d’errer dans les limbes de ma santé mentale. Pas vraiment folle, pas vraiment normale. Juste dangereusement vivante.

— Vas-y, l’enjoignis-je lorsqu’il m’eut confirmé du regard qu’il n’avait rien trouvé. Tu peux commencer.

Il fit la moue en me dévisageant comme une gamine incorrigible. C’était la meilleure. Je ris entre les larmes qui finissaient de sécher sur mes joues.

— Je ne saurais même pas quoi te dire. Je ne suis pas papa.

— Comme si tu n’avais pas répété ton discours dans le taxi.

— J’avais d’autres choses en tête, Ab’s. J’avais peur de te retrouver avec une balle dans le bras.

Pas à un seul instant je n’avais songé qu’il aurait pu s’inquiéter. J’avais raccroché pratiquement tout de suite par peur de craquer au téléphone.

Je regardai mon épaule pour voir là où j’avais été touchée.

— C’est une égratignure, dis-je en observant le sang séché.

Je n’avais même pas désinfecté la blessure en arrivant à la boutique. J’avais vraiment l’esprit ailleurs.

— Une égratignure ? s’exclama Harrison. Ton bras est coupé !

Je plissai les yeux.

— C’est encore un de tes films stupides ?

Il secoua théâtralement la tête.

— Parfois, je me demande comment tu peux être ma sœur, se lamenta-t-il avant de changer radicalement de ton. Tu veux me raconter ?

Je soupirai et me passai les mains sur le visage.

— Tout est tellement flou, soufflai-je en me laissant aller contre le dossier de ma chaise. Je me suis retrouvée au mauvais endroit au mauvais moment. Des braqueurs ont débarqué, Wallace était là et m’a reconnue. Des choses bizarres se sont produites.

Harrison grimaçait de plus en plus à mesure que je parlais.

— Qu’est-ce que tu fichais à Rosenfeld ?

Je fermai les yeux. Il savait que j’y étais et, pour lui, je n’avais aucune raison valable.

— Abby ! continua-t-il sur un ton atterré.

Comme s’il avait tout compris. Mais il ignorait tout de la situation. Heureusement, car celle dans laquelle il pensait que nous étions était déjà bien assez angoissante comme ça.

— S’il te plaît, Harrison, non.

— Non quoi ? demanda-t-il, retenant difficilement la colère dans sa voix. Qu’es-tu allée faire à Rosenfeld ?

Je relevai la tête et croisai son regard. Lui mentir était pire que tout. Je détestais ça. Pendant un court instant, je songeai à lui dire que c’était en rapport avec Milo. Après tout, Ernie était à la banque lui aussi, c’était plausible, mais… mais ça aurait été un mensonge bien plus réel que l’omission. Il m’enleva le poids du choix en reprenant sèchement la parole.

— C’est bon. Je ne veux pas savoir.

— Harri…

Il m’en voulait. Et je n’y pouvais rien. Il avait toutes les raisons d’être blessé, je le comprenais totalement. Pourtant, sa réaction provoqua de nouvelles larmes, que je ne pus contenir. Je ne recommençai pas à pleurer, mais elles se remirent à couler sans mon consentement.

— Bon sang, Abby ! Dans quoi tu t’es fourrée ?

Je détournai le regard. Il s’était exprimé de manière plus douce, cette fois-ci. Je le connaissais assez pour savoir qu’il n’était pas dupe.

— Ça a un rapport avec Smith et le faux bijou ?

— Harri, s’il te plaît, arrête, commençai-je, sur mes gardes. Changeons de sujet.

— De quoi tu veux parler ? Des images de toi que diffuse une chaîne nationale ?

Nationale ? Oh, misère, j’avais pris du galon.

— Celles où on te voit te servir de tes pouvoirs et faire voler des voitures ? Et c’était quoi, ce masque ?

— Je n’avais rien d’autre sous la main.

Harri se pinça l’arête du nez et soupira. Je savais que sa colère n’était pas entièrement dirigée contre moi ou provoquée par moi, même si elle l’était en grande partie. Les événements des derniers jours n’étaient pas ce qu’on peut appeler communs et auraient de quoi crisper les nerfs des plus zen d’entre nous.

— Tu m’as dit que cet inspecteur Wallace t’avait reconnue ? Tu portais le masque dans la banque ? ajouta-t-il une fois que j’eus acquiescé.

— Non, je l’ai mis juste avant de sortir.

— Tu en es sûre ?

— Oui, pourquoi ? demandai-je, la suspicion pointant le bout de son nez dans ma voix.

— Parce qu’il prétend le contraire.

Je me figeai.

— Comment ça ?

— Il a répondu à des questions à l’antenne, tout à l’heure, quand j’étais dans le taxi. Il a affirmé que tu portais le masque dans la banque.

Une objection mourut sur mes lèvres. Pourquoi irait-il faire ça ? Pourquoi diable me couvrirait-il ? Ça n’avait aucun sens. Il crevait d’envie de me coffrer.

Mais il m’avait aussi laissée partir.

Oh, monsieur l’inspecteur, à quoi jouez-vous ?

— Il doit avoir un sacré faible pour toi, commenta Harrison d’un ton narquois.

— Harri, l’avertis-je.

Il leva les bras en un geste défensif.

— Hé, tout ce que je dis c’est qu’il préférerait peut-être te tomber dessus dans une ruelle sombre.

Ça, ça ressemblait davantage à mon frère dans son état normal. Sauf qu’il soulevait malgré lui un point important. On s’était déjà retrouvés dans une ruelle, et il avait déjà tenté de m’arrêter plus d’une fois, la dernière remontant à moins de deux heures.

Je pris une profonde inspiration.

— Il fait déconner mes pouvoirs, avouai-je à Harrison, qui écarquilla les yeux. J’ignore pourquoi. Mais, quand il est dans les parages, j’arrive à me servir de l’énergie que j’absorbe, et il est complètement insensible à mon pouvoir. J’ai essayé de le mettre KO à plusieurs reprises, en vain… Et il sait, Harri. Il était là lors du carambolage et à la banque. Chaque fois que j’ai fait un truc spectaculaire, je le touchais.

Harrison resta immobile pendant quelques secondes, réfléchissant à toute allure, à tel point que je pensais qu’il allait me faire part d’une réflexion pertinente. Grande fut ma déception.

— Mieux vaudrait éviter la ruelle sombre, dans ce cas.

— Tu peux être sérieux deux minutes ?

— Je n’ai fait que ça depuis que je suis arrivé. Qu’est-ce que ça signifie, du coup ? ajouta-t-il, plus sérieusement cette fois-ci.

— Que je dois avoir une vraie discussion avec lui. Tu as pu trouver son adresse ?

Mon frère secoua la tête.

— Chou blanc. Il n’apparaît sur aucun registre, il faudrait que je pousse les recherches.

— Eh bien, pousse-les. Et, en attendant, prends ça, dis-je en fouillant dans mon sac pour en sortir le médaillon. Quelqu’un passera le chercher chez toi.

Harrison fronça les sourcils. Nous étions de nouveau en terrain glissant. Il savait que, s’il me posait la moindre question, la tension allait remonter puisque je refuserais de lui répondre. Et il savait également que je ne le faisais pas de gaieté de cœur.

Je gardai la médaille pendant plusieurs secondes, les doigts refermés autour, tentant de percer la substance grise qui la recouvrait pour atteindre son énergie, en vain. Et, pendant ce temps, mon frère essayait de voir ce que je cachais. C’était presque marrant.

Je levai la main dans sa direction et hésitai une seconde. Wallace avait été brûlé en le touchant. Harri n’avait aucun don d’aucune sorte, j’étais la seule à en avoir hérité. J’allais savoir sous peu si le médaillon faisait cet effet à tous les gens qui n’avaient pas de pouvoir, ou uniquement ceux qui s’appelaient Christopher Wallace. Mais j’ignorais quelle réponse me rassurerait le plus. Parce que, quelle qu’elle soit, elle soulèverait aussitôt d’autres questions.

— Ab’s ?

Je tendis l’objet à mon frère, qui s’en saisit et commença à le retourner pour l’examiner sous tous les angles.

— Qu’est-ce que c’est que ce truc ? demanda-t-il en continuant son inspection.

La pierre n’avait aucun effet sur lui.

Wallace était différent. Elle n’avait pas plus brûlé Harri que moi. J’étais une Kao, Harri un simple humain. Donc la question à un million de dollars devenait : qu’était Wallace ?

— Ça va, Ab’s ?

Je secouai la tête en revenant à moi.

— Oui, répondis-je de manière toutefois distraite. La personne qui viendra chercher ce machin en fera une copie. Apporte-la-moi dès qu’elle sera prête, s’il te plaît.

— Tu sais que je ne suis pas ton garçon de courses ?

— Non, tu es mon petit frère, fis-je d’un ton mielleux avant de lui pincer la joue. Ça veut dire que tu travailles gratuitement.

Il se libéra à grand renfort de gestes tout en se plaignant et se dirigea vers la porte en ronchonnant.

— Harri ? l’appelai-je avant qu’il ne disparaisse. Merci. De tout cœur. Je te promets que je t’expliquerai tout dès que je le pourrai. D’ici là, fais-moi confiance, OK ?

— Je te fais toujours confiance, Ab’s, répondit-il. C’est pour ça que j’ai autant d’ennuis.

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