Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 14 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 14

 

J’étais dans tous mes états lorsque j’arrivai chez Harrison le lendemain matin et entrai sans frapper. J’étais résolue à jouer mon va-tout. Mais je m’arrêtai net à peine après avoir franchi le seul. Quatre jeunes hommes étaient avachis sur les deux canapés de Harrison, qui, lui, n’était nulle part en vue. Des emballages de pizza vides étaient posés dans un équilibre précaire sur la table et ses amis dormaient à moitié.

— Salut, lançai-je à la ronde en m’avançant pour redresser les cartons.

S’ils tombaient, ça allait tacher son tapis en mohair blanc. Tapis qui grouillait actuellement de miettes.

— Vous êtes une bande de porcs, les gars. Vraiment.

— Salut, Abby ! s’exclama joyeusement CC, qui semblait n’avoir remarqué ma présence qu’après que je les avais insultés.

Les trois autres, qui comataient légèrement, ouvrirent les yeux et m’adressèrent des signes et salutations dignes de pirates un lendemain de cuite. Et, à en juger par les cadavres de bières éparpillés un peu partout comme autant d’ennemis tombés au combat, je ne devais pas être loin du compte.

— Nuit difficile ? demandai-je avant d’enchaîner aussi sec. Où est Harrison ?

— Il est parti couler un bronze il y a… Bah, je sais pas trop. Ça peut faire des heures, dit CC en haussant les épaules.

Craig « CC » Cook, le meilleur ami de mon frère, était un banquier bien sous tout rapport de 9 heures à 18 heures. En dehors de cette plage horaire, c’était le type qui avait la descente la plus impressionnante que j’avais jamais vue, le genre de voyou bégueule avec qui les mères n’ont pas envie que leurs filles fricotent.

— Merde, quelle heure est-il ? demanda Anton en se redressant d’un bond comme si on venait de lui mettre une baffe.

— L’heure d’être en retard au boulot, chantonna CC.

Anton se leva et courut en direction de la salle de bains. Il pesta lorsque la porte refusa de s’ouvrir.

— C’est occupé ! cria mon frère depuis l’intérieur de la pièce.

— Grouille-toi, je dois aller au travail !

— Debout, princesse ! fit CC en donnant un grand coup dans le ventre du blond qui était avachi à côté de lui. C’est l’heure de partir à l’école.

— Ta gueule, CC, répondit Evan.

— Toi, ta gueule, rétorqua Craig.

Ce dernier détestait qu’on l’appelle CC. Mais le sobriquet lui collait à la peau depuis la fois où il avait malencontreusement fait remarquer que ça ressemblait à un nom de caniche.

— Vous avez encore passé la nuit à jouer ? demandai-je.

Ils émirent quelques grognements en guise de réponse, et je soupirai.

— Comment vous pouvez faire ça en semaine ?

— Facile : il suffit de programmer ça entre lundi et jeudi.

Je levai les yeux au ciel et ignorai Craig pour aller m’asseoir dans le grand fauteuil en cuir inclinable de Harrison, qui semblait être le seul endroit à avoir été épargné par la graisse et les miettes.

Quelques minutes s’écoulèrent sans que personne ne prononce un mot. Anton tambourinait régulièrement à la porte des toilettes afin que Harrison se dépêche, ce qui, connaissant mon frère, provoquait à n’en pas douter l’effet inverse.

La chasse d’eau retentit finalement et Harrison sortit de la pièce. Il fut bousculé par Anton, trop pressé d’entrer, qui pesta aussitôt et se plaignit de l’odeur. Harrison ne s’en offusqua pas et avança vers nous dans sa grande robe de chambre brune qui rappelait celle d’un Jedi et dissimulait mal son caleçon Bob l’Éponge. Je ne serais jamais tante à moins d’un accident malheureux.

— Hey Ab’s, me salua-t-il en se frottant un œil. Quelle heure est-il ?

— Presque 7 heures.

— Déjà ? s’étonna-t-il. Le temps file quand on s’amuse.

— Il faut que je te parle, dis-je en me relevant pour l’attraper par le bras et le traîner dans sa cuisine.

Les grimaces qu’il m’adressa me révélèrent que le voyage n’avait pas été de tout confort pour lui. Si je n’avais pas été totalement paniquée sous mon apparence calme et détachée, j’aurais fait exprès de parler fort.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Tu te souviens de la fois où tu m’as demandé de venir te chercher Chez Lola et de ne poser aucune question ?

Chez Lola était une maison de jeu clandestine, un bon vieux tripot comme on en voit dans les films de gangsters. Harrison m’avait appelée un soir pour me supplier de passer le récupérer. Je l’avais trouvé dans son habit de naissance, dissimulant son anatomie à l’aide d’un sac en plastique qu’il avait dû dénicher par terre dans la ruelle où il m’attendait caché derrière une benne à ordures.

À la moue qu’il fit, il s’en souvenait comme si c’était hier.

— Retour d’ascenseur, continuai-je lorsqu’il eut acquiescé.

— Qu’est-ce que tu as encore fait ?

— Teu-teu-teu, lui dis-je en levant un index. Pas de questions.

Harrison secoua la tête, ce qu’il sembla regretter aussitôt, et je me permis mon premier sourire de la journée.

— Il me faut un check-up complet sur Smith, commençai-je.

— Le type d’hier soir ? demanda Harrison, soudain suspicieux. Tu as toutes les infos dans le dossier que je t’ai passé.

— Non. Un check-up intégral. J’ai besoin de savoir ce qu’il mange le matin et combien de sous-vêtements il possède. Je veux un rapport détaillé de ses comptes en banque, de toutes les sales histoires auxquelles il a pu être mêlé, le nom de ses ex-femmes et de toutes les maîtresses qu’il a eues au cours de sa vie. La totale, Harri.

— Pourquoi ?

Je lui souris.

— Lola.

— D’accord, d’accord, capitula-t-il en levant les bras, ce qu’il sembla de nouveau regretter amèrement.

— Vous avez encore passé la nuit à jouer à la Wii ?

— C’est plus de mon âge, se lamenta-t-il.

— Tu es plus jeune que moi.

— Et plus beau. Ça ne change rien au problème.

Je secouai la tête. La migraine se chargerait de lui faire payer à ma place.

— Il me faut tout ça pour 17 heures, Harri. Dix-sept heures, répétai-je volontairement très fort, ce qui eut son petit effet.

— Ab’s ! se plaignit-il. Tu sais combien de temps ça va me prendre ? J’ai besoin de dormir !

— C’est à ça que sert la nuit.

Il était sur le point d’ajouter quelque chose, mais je le coupai d’un seul mot :

— Lola.

— Très bien, tu as gagné. J’espère que tu l’auras sur la conscience.

— Certainement pas.

Il me tourna le dos pour faire face à ses amis.

— La fête est finie ! Tout le monde dehors, j’ai du travail !

Craig fut le premier à réagir. Du groupe, c’était celui qui semblait le plus frais, mais c’était sans aucun doute celui qui avait bu le plus. Les apparences étaient souvent trompeuses.

— Hey Ab’s, tu viens avec nous vendredi ?

— Vendredi ? répétai-je en regardant les deux autres se lever à leur tour du canapé.

Aaron, qui était resté silencieux depuis mon arrivée, semblait vraiment mal en point, le pauvre. Tout comme Anton, dont le teint était livide au point de se marier au tapis crème du salon. J’ignorais comment ils allaient survivre à une journée de travail dans cet état. J’avais la nausée rien qu’à les observer.

— Salut, Abby, bredouilla Aaron.

Je lui souris en essayant de ne pas montrer que je m’inquiétais pour son centre de gravité.

— C’est soirée moitié prix au Karma, expliqua CC, guilleret.

— Me dites pas que vous traînez toujours là-bas ?

— Moitié prix, Ab’s, insista Harrison.

Comme s’il en avait besoin.

— C’est le bar le plus pourri de Hallow, rétorquai-je.

— Moitié prix, répéta Craig en jouant des sourcils. Et ça nous ferait très plaisir, hein, Aaron.

Il mit un coup de coude à ce dernier qui, ne s’y attendant pas du tout, retomba sur le canapé comme une masse. Le pauvre.

— J’y réfléchirai.

— Super ! s’exclama Craig en se frottant les mains.

Puis il attrapa sa veste qui traînait sur un dossier et se dirigea vers la porte. Aaron venait de réussir à se relever au bout de la troisième tentative lorsque Anton le prit en pitié. Il s’approcha et supervisa sa progression jusqu’à la sortie.

— À vendredi !

Ils sortirent à leur tour, et Evan les suivit quelques instants plus tard après nous avoir salués également.

— Ils se rendent compte que je ne viendrai pas ?

— Bien sûr que tu viendras. Craig a décidé de te caser avec Aaron.

Je me tournai vers Harrison.

— Ne fais pas cette tête. Il t’aime bien.

— Qui ça, Craig ?

— Aaron, répondit-il comme si j’étais la dernière des arriérées. Pour une fille qui partage mon héritage génétique, parfois, tu es vraiment lente à la détente.

Oh. Ah.

Harrison attrapa un verre et fit couler de l’eau.

— Il est trop jeune, tranchai-je après quelques secondes de réflexion.

— Et les autres sont trop vieux, trop blonds, trop bruns, trop petits ou trop grands. Aaron est vraiment un mec bien.

Je ne répondis rien et regardai par la fenêtre pour me changer les idées. Quelques secondes défilèrent, durant lesquelles j’observais les malheureuses gouttes qui atterrissaient contre les carreaux, comme si le ciel n’avait pas encore réellement décidé s’il souhaitait pleuvoir ou non. Harrison avait raison, j’en étais parfaitement consciente. Chaque fois que je rencontrais quelqu’un, un détail faisait qu’il ne m’intéressait pas. Et, comme il venait de le souligner, mes motifs de rejet n’étaient pas toujours très fondés.

— J’ai rendez-vous avec Jess cet après-midi, dis-je au bout d’un long moment, sans me retourner.

J’entendis le bruit des pas de mon frère, qui marcha jusqu’à moi avant d’observer silencieusement la pluie en ma compagnie tout en buvant son eau.

— Ça va aller ?

— Bien sûr que ça va aller, ça me fait toujours plaisir de la voir et…

— Ab’s, me coupa-t-il d’un ton doux.

Je ne savais même pas pourquoi je m’embêtais à lui mentir alors qu’il était parfaitement au courant de ce que ça me faisait.

— Tu as le droit d’être heureuse, dit-il en passant un bras autour de mes épaules.

Je fermai les yeux et expirai doucement pour tenter de maîtriser ma voix.

— Ne pas tuer les gens me rend heureuse.

Raté.

— Tu n’as pas tué Danny.

— Tu peux le prouver ?

— Et toi, tu peux prouver que tu l’as fait ?

Le silence enfla entre nous au point de devenir une présence à part entière, le fantôme de mon premier amour. Ma vue se brouilla. Je n’aurais su dire si c’était dû aux larmes que je refusais de verser ou à la pluie qui grossissait contre la fenêtre, que j’étais incapable de quitter des yeux. Regarder Harrison aurait été trop dur en ce moment. J’aurais craqué. Il ne pouvait pas comprendre. Il ne pourrait jamais comprendre. Ne pas savoir si j’étais responsable de la mort de Danny était pire que d’avoir la certitude que c’était ma faute. Dans le deuxième cas, j’avais quelqu’un à blâmer, quelqu’un à détester, même si c’était moi. En vouloir au destin – à l’univers – était une tâche bien trop laborieuse. Il était trop grand, trop vaste, et moi bien trop insignifiante pour qu’il en ait quelque chose à faire.

Lorsque l’absence de bruits devint assourdissante, je me repris et secouai la tête.

— Pour 17 heures, s’il te plaît, Harri, dis-je avant de me racler la gorge.

Puis je fis un pas en arrière pour me dégager et hésitai un instant avant de déposer un baiser sur la joue de mon frère. Je n’avais pas envie qu’il pense que je lui en voulais.

Je me dirigeais vers la porte lorsqu’il me cria :

— Promets-moi que tout va bien.

— Je te dirai ça ce soir, lançai-je.

— Qu’est-ce que tu fais ce soir ?

J’avais la main sur la poignée, et je me retournai avec un sourire espiègle. La Abby sûre d’elle venait de faire son retour.

— Je vais montrer mes fesses Chez Lola.

Il me fit les gros yeux, ce qui n’eut malheureusement que peu de succès vu sa robe de chambre Jedi et son caleçon Bob l’Éponge.

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