Le Ballet des ombres
Chapitre 32
Je me présentai chez Smith à 21 heures tapantes.
Nigel m’accueillit avec l’équivalent domestique d’un regard noir, me considérant d’un air hautain en haussant les sourcils de façon très snob, ce qui accentua son côté pincé. Lupita et lui devaient avoir des ancêtres communs.
— Nige’, le saluai-je.
— Mademoiselle James, répondit-il courtoisement.
Mais de manière forcée. J’attardai volontairement les yeux sur la poche où il rangeait auparavant son étui à cigarettes et souris en lui montrant toutes mes dents. Elle semblait vide, à présent. Il prenait des précautions. Tant mieux. J’aimais les challenges.
— Oh, pas de « mademoiselle James » entre nous, Nige’, lançai-je en le dépassant. Vous pouvez m’appeler mademoiselle.
Je n’attendis pas de réponse et continuai. Adopter une attitude à l’extrême limite de l’arrogance et afficher une confiance que je ne possédais plus depuis quelques jours m’aidait à garder la tête hors de l’eau malgré les poids qui lestaient mes chevilles. Je parcourus la distance qui me séparait du maître des lieux – confortablement installé sur le canapé au centre de son immense salon en train de pianoter sur une tablette – avec l’audace d’un jeune Danny Zuko. Grease était un des films préférés de maman. Elle adorait en chanter les chansons à tue-tête pendant qu’elle cuisinait, et elle se lâchait parfois à exécuter quelques pas de danse. Harrison se joignait souvent à elle. Il se débrouillait pas mal, pour un petit asticot. Danny avait toujours été mon modèle de bad boy en grandissant et, même après en avoir rencontré de vrais, il gardait une place spéciale dans mon cœur. C’était mon deuxième Danny, un autre amour de jeunesse.
Je ne laissai pas le souvenir de mon Danny entacher mon rôle et m’assis sur le canapé en face de Smith avec la grâce d’un roublard tout en me demandant ce qu’un psy penserait de ma manière de gérer le stress. Enfin, ce ne serait certainement pas ce qui l’inquiéterait le plus.
— Smith.
— Mademoiselle James, répondit-il en relevant ses yeux bleu nuit pour les planter dans les miens.
Ce qui me coupa toute envie de lui proposer également de laisser tomber mon nom de famille. Même quand son aura ne me submergeait pas, ce type était étouffant. Il y avait quelque chose de si sombre en lui, de si noir et de si dérangeant qu’il était difficile de soutenir son regard sans rétrécir sur place. Toute personne saine d’esprit serait partie en courant en le voyant et, si j’avais agi sans réfléchir plusieurs fois ces derniers jours, j’avais encore toute ma tête. Rester immobile me demanda une intense concentration.
— Je vous avais dit que le bleu était votre couleur.
Il me fallut quelques secondes pour comprendre à quoi il faisait allusion. À vrai dire, il dut tourner sa tablette pour me montrer une photo de moi, portant le masque que Fran ne recevrait jamais, devant la banque, mains en l’air. Ça ferait fureur comme décoration sur ma cheminée juste à côté du cliché signalétique que prendraient les flics en m’arrêtant.
Je serrai les mâchoires. J’avais déjà vu cette image au cours de l’après-midi, ainsi que beaucoup d’autres prises sur les lieux. Heureusement que, même s’il était fait pour enfants, le papillon était large sur les côtés grâce aux ailes et que les trous pour les yeux ne laissaient pas deviner la forme des miens.
— Ils vous ont affublée d’un surnom.
— Je sais, grognai-je, perdant aussitôt la connexion avec Danny Zuko.
Les tabloïds n’avaient rien trouvé de mieux que de me renommer « la Force ». C’était le nom le plus pourri qu’ils auraient pu imaginer. Même les tueurs en série en avaient de meilleurs. Et je me demandais comment ils étaient parvenus à la conclusion que c’était moi qui avais provoqué tout ça. De loin, l’énergie étant invisible, on ne voyait que les gens s’évanouir et les voitures bouger. Sûrement qu’ils ne croyaient pas non plus aux coïncidences. Et quoi de mieux que de laisser entendre qu’un individu hors normes hantait les rues de Hallow pour vendre leurs torchons ? Mais, quand même, la Force…
Smith posa sa tablette à côté de lui sur le canapé en cuir et se redressa pour m’observer attentivement. Ce qui était largement plus désagréable que ce surnom stupide et me le fit oublier aussitôt.
— C’était une démonstration plutôt… intéressante que vous avez faite là, continua-t-il en scrutant la moindre de mes réactions. Je me félicite de vous avoir engagée.
Je lui ris fort peu sympathiquement au nez.
— Vous êtes bien le seul. Et m’engager ? C’est comme ça que vous appelez le chantage ?
— Je vous fournis du travail pour lequel vous êtes dédommagée, comment voudriez-vous le qualifier autrement ?
Je me redressai à mon tour pour mieux lui signifier visuellement ce que je pensais de lui.
— Si, par dédommagement, vous entendez le fait de ne pas me dénoncer, on n’a clairement pas la même définition du mot « engagement ».
Un sourire sournois glissa sur son visage. On aurait dit un cobra prêt à frapper.
— Allez vérifier votre compte en banque.
Je fronçai les sourcils et n’esquissai pas le moindre geste, aussi m’encouragea-t-il d’un mouvement gracieux du menton. Je sortis donc mon téléphone, ouvris l’application pour accéder au compte de l’Ombre, et manquai de m’étouffer.
— Il ne s’agit que de la moitié de la somme. Vous recevrez le reste après m’avoir remis l’objet.
Il y avait un zéro de plus qu’au salaire qu’il nous avait versé pour le faux vol.
— Satisfaite ?
Je rangeai prestement mon portable dans ma poche, regrettant que la technologie des écrans tactiles ne me permette pas de le claquer. Parce que j’avais définitivement envie de claquer quelque chose. Ou quelqu’un.
— Je le serai quand vous me remettrez les clichés que vous avez pris de moi à mon insu et quitterez la ville.
— C’est une bien étrange manière de dire merci, fit-il remarquer de sa voix mélodieuse.
— Je crois qu’on ne s’est pas bien compris, Smith, rétorquai-je sur un ton sec. Je n’ai ni besoin ni envie d’argent. Ce métier, je le fais par passion. Ce que vous m’avez forcée à faire n’y ressemble ni de près ni de loin. J’ai failli être arrêtée, mes photos sont affichées aux quatre coins de la ville, v…
— Vous pourrez prendre votre retraite plus tôt que prévu.
Il était également au courant de mes plans à plus ou moins long terme. Bien. Sauf que, du coup, il aurait dû savoir précisément la somme qui se trouvait sur ce compte et donc que je ne gardais que très peu des bénéfices et en déduire que son paiement ne me pousserait pas à l’aider. Il s’en fichait, de toute évidence.
Je fis claquer ma langue contre mon palais avant d’expirer pour me calmer. Je n’avais pas envie de lui donner la satisfaction de m’énerver. Pas si facilement.
— Comme je viens de vous l’expliquer, je fais ce métier parce que je l’aime : je ne compte pas prendre ma retraite de sitôt.
— Vous êtes un drôle d’oiseau, Rossignol, dit-il en s’appuyant contre le dossier du canapé sombre, comme pour mieux se fondre dans le décor.
Puis il m’adressa un sourire aussi faux que la réplique que j’avais dans ma poche. C’est-à-dire qu’il était très convaincant, mais que, en grattant un peu la couche supérieure, on se rendait vite compte qu’il n’avait rien d’authentique.
— Ça tombe bien, parce que j’aurai encore des choses à vous faire faire, ajouta-t-il en reprenant sa tablette.
Puis il se mit à pianoter comme s’il était seul dans la pièce.
— Est-ce que je parle dans le vide ? demandai-je en levant la tête au plafond pour y chercher un interlocuteur divin. Est-ce que quelqu’un m’entend ?
Je n’obtins aucune réponse. Par contre, en baissant le regard, je croisai celui de Nigel, qui se tenait en retrait derrière son maître. Il ne paraissait pas du tout impressionné par mes talents de comédienne.
— Je vous entends parfaitement, répondit calmement Smith sans quitter sa tablette des yeux. Vous confondez compréhension et intérêt.
En de rares occasions, je me demandais sincèrement pourquoi le meurtre était puni par la loi.
— Je comprends parfaitement que vous n’avez pas envie de travailler ni pour ni avec moi, continua-t-il après avoir reposé sa tablette pour m’accorder son attention. Mais, dans la mesure où vous n’avez pas le choix, il s’agit d’un détail qui ne m’intéresse pas. Je préfère me concentrer sur d’autres choses, comme ce que vous êtes allée récupérer aujourd’hui, puis la manière de se débarrasser de McCutcheon avant qu’il n’abîme ce gracieux visage que vous tordez en grimaçant. C’est une mauvaise idée, Abby. Vous aurez des rides avant l’heure.
Mon foie se mit à bouillonner en observant cet homme si nonchalant dont le calme me donnait envie de hurler et de jeter des objets. Il me traitait comme une fourmi ouvrière sur laquelle il n’aurait qu’à marcher quand il n’en aurait plus besoin.
— J’espère que vous brûlerez en enfer.
— Intéressant, commenta-t-il, et il me sembla déceler une trace de réel amusement dans son ton. Croyez-vous à l’enfer ?
Je clignai des yeux à plusieurs reprises.
— Pardon ?
— Votre pouvoir a été créé afin de neutraliser ceux des dieux, vous tenez donc leur existence pour vraie, bien que révolue. Vous me souhaitez de brûler en enfer. Ma question est simple : y croyez-vous ?
C’était une expression, bon sang ! Je n’y avais jamais réfléchi. Mon don était tellement… obsolète. Et la société dans laquelle j’avais grandi était de type judéo-chrétienne, bien que personne dans la famille ne soit pratiquant, ou même croyant. L’image que je m’en faisais, cependant, l’était, alors que les dieux que mes ancêtres avaient servis n’étaient en rien semblables à celui dont parlait la Bible. J’ignorais totalement ce qui se passait après la mort, même si j’y avais longuement songé après les décès de Danny et de maman. Je m’étais toujours bercée de l’illusion que l’énergie subsistait et se répartissait dans la nature. De cette manière, M. Lightfoot pouvait avoir raison : Danny pourrait courir avec les loups.
— Vous allez me dire qu’il n’y a pas de feu en enfer ?
— Je ne dis rien, je vous pose une question.
— Vous êtes un démon ?
Son éclat de rire, bref et acéré, me fit sursauter.
— Je ne suis pas le monstre que vous croyez, mademoiselle James.
— Vous ne niez pas pour autant en être un.
Ma remarque était sortie toute seule. Elle sembla l’amuser, mais il ne rit pas, cette fois-ci. Il se contenta d’un sourire carnassier, penchant légèrement la tête sur le côté, comme un fauve qui se demande par quelle partie du corps commencer à dévorer sa proie. Cet homme était la noirceur, le vide, l’oubli et, en le regardant, je compris que les humains avaient une bonne raison d’avoir peur du noir depuis la nuit des temps. C’était une ombre en pleine lumière qui se fichait éperdument des lois physiques et en avalait chaque photon.
— Vous avez l’objet ?
J’acquiesçai à la manière d’un automate, incapable de le quitter des yeux, et portai la main à mon autre poche, là où la réplique qu’Ernie avait confectionnée attendait dans un petit écrin de tissu. Il s’était vraiment surpassé au vu du peu de temps qu’il avait eu à disposition. Il n’avait pu identifier la matière qui recouvrait le médaillon, mais il s’était débrouillé pour recréer quelque chose de très ressemblant. De si ressemblant que seule l’énergie des deux objets me permettait de les distinguer. Des années de pratique dans les faux et usages de faux avaient fait de lui un des meilleurs de la profession, et sa réputation n’était pas surfaite. J’espérais que ça suffirait à donner le change pendant quelques heures, le temps que j’étudie le vrai sous toutes les coutures.
Je jetai le petit sac à Smith sans le lâcher des yeux, et il le réceptionna également sans détourner le regard. Ses réflexes étaient impressionnants. Effrayants. Au moment où il sortit l’objet, je fus balayée par son énergie néfaste de manière si violente que ma respiration se bloqua. Lorsqu’elle revint à la normale, la nausée me submergea. Je repris toutefois le dessus relativement vite, comme si je commençais à m’habituer au noir qui émanait de lui. Comme si je m’immunisais à un poison, petit à petit, à force d’y être exposée.
— Très intéressant, commenta Smith en observant la médaille.
— Vous savez ce que c’est ?
— Un faux.
Je sentis mon pouls accélérer sensiblement et marteler mes tempes, et je déglutis de manière aussi discrète que possible. J’avais conscience en venant qu’il s’en rendrait compte tout de suite. Pourquoi étais-je soudainement si tendue ?
— Un excellent faux, continua-t-il en le retournant dans tous les sens.
— Comment pouvez-vous être sûr qu’il s’agit d’un faux ? demandai-je pour temporiser.
Un coin de sa bouche se releva légèrement et il me répondit sans me regarder.
— Parce qu’un vulgaire caillou n’intéresserait pas McCutcheon, mademoiselle James, déclara-t-il avant de me renvoyer la pierre d’un geste rapide.
Je la rattrapai au vol. Moi aussi, j’avais de bons réflexes.
— Vous ne me faites pas confiance, et je le regrette sincèrement, conclut-il.
— Vous me dites que c’est un faux, je vous crois.
Son regard me brûla à cet instant autant que son énergie néfaste, et la lueur que je vis au fond de ses yeux mit tous mes sens en alerte. J’étais aussi tendue parce que j’espérais qu’il penserait que le faux venait de McCutcheon.
— J’admets vous avoir forcé la main, mademoiselle James, et je conçois tout à fait que ce soit une expérience plutôt déplaisante. J’aimerais néanmoins que notre future relation soit fondée sur une confiance mutuelle ainsi que l’assurance que nous œuvrons dans le même but et que vous n’avez de fait rien à craindre de moi.
Mais il savait. Il savait depuis le début.
— Nous sommes dans le même camp, Rossignol.
— Je ne suis dans aucun camp.
— Vous êtes dans celui qui veut survivre.
Cette réponse suffit à apaiser mes craintes. Il était amusant de constater que l’agacement trompait si facilement la peur.
— Je doute fortement que McCutcheon ait des tendances suicidaires, monsieur Smith. Ce qui, si je suis votre logique, me place également dans le sien.
Un nouveau sourire étouffant.
— Alors considérez-vous dans celui qui veut survivre à McCutcheon.
— Et si je n’ai pas envie de vous voir survivre ?
Il devait savoir précisément l’effet qu’il produisait sur moi, car il laissa s’écouler de lourdes secondes avant de répondre.
— Dans ce cas, je crains fort que vous ne viviez pas assez longtemps pour assister à ma chute, Rossignol.
Il marqua une autre pause dans le simple dessein – j’en étais persuadée – d’accroître mon malaise au point que j’en devienne totalement malléable, puis il ajouta :
— Je vous saurai gré de m’apporter l’original demain soir.
— Vous l’aurez quand vous aurez détruit toutes les preuves qui m’incriminent, moi ou ma famille.
Je pensais que la copie me ferait gagner plus de temps, mais Smith n’était pas né de la dernière pluie et mes quelques heures n’avaient duré que les deux secondes qu’il lui avait fallu pour me saluer. Moi qui croyais avoir mis ses principes en pratique et avoir une longueur d’avance sur lui, je tombais de haut.
— Cela faisait partie du paiement. Nigel !
Ce dernier se matérialisa pratiquement à côté de lui, portant un plateau en argent sur lequel reposait une clé USB, qu’il vint m’apporter. Le plateau était-il réellement nécessaire ? me demandai-je en me saisissant de l’objet avant de dévisager le majordome. Ce type était aussi effrayant que son maître. Je n’avais même pas remarqué son départ, alors qu’il se trouvait derrière Smith quelques minutes plus tôt.
— Toutes les photos sont sur cette clé. Je n’en ai gardé aucune copie, ajouta-t-il, coupant court à la question que je voulais poser.
— Comment pouvez-vous penser ne serait-ce qu’une seconde que je vais vous croire ?
— Je vous l’ai dit, je souhaite que notre relation soit fondée sur la confiance. Je vous rends votre liberté, Rossignol. Le bon sens vous ramènera au bercail.
Je regardai la clé USB comme si elle était radioactive. Pouvait-il être sincère ? Mon expérience en matière de pourritures me criait que non, mes tripes que oui. Et je n’aimais pas cette sensation. Si mauvaise que soit son énergie, je sentais qu’il s’agissait de la vérité. Pourtant, je n’avais aucune envie de revenir dans sa cage, si dorée soit-elle. Surtout dans la mesure où il connaissait mes secrets. Rien ne l’empêchait de se procurer de nouvelles preuves en me prenant en filature lors de mon prochain larcin. Sa sincérité était artificielle et sa liberté n’en avait que le nom.
— Je vous attendrai demain soir pour dîner, dit-il en se levant d’un mouvement fluide. Cela nous permettra de faire plus ample connaissance sur de meilleures bases.
J’avais encore le regard fixé sur la clé en me posant un millier de questions lorsqu’il ajouta quelque chose qui me fit aussitôt relever la tête.
— S’il vous plaît.
Je me retins d’ouvrir la bouche. C’était une formule qu’il ne devait pas utiliser souvent.
J’acquiesçai, dans un état second, puis il tourna les talons en direction de l’étage. Je restai sur le canapé jusqu’à ce qu’un raclement de gorge discret me rappelle que je n’étais pas seule et qu’on était pressé de me voir partir.
— Ne vous dérangez pas, je connais le chemin, dis-je au majordome en me relevant.
Ce dernier hocha la tête, et je me dirigeai vers la porte après avoir rangé la clé dans une de mes poches.
— Monsieur vous attendra à 20 heures, ajouta-t-il dans mon dos.
— Merci, Nige’. Bonne soirée, saluai-je en lui faisant signe sans me retourner.
— Bonne soirée, mademoiselle.
Oh. Il venait de m’appeler par mon prénom.
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