Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 10 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 10

 

 

Je me précipitai vers la porte après avoir reposé le livre sur une table et tombai sur Harrison qui venait dans ma direction.

— Fichons le camp d’ici.

— Tout va bien ? demanda-t-il en me tendant mon manteau pour m’aider à l’enfiler.

— Je ne sais pas. Allons-nous-en.

Il n’ajouta rien et nous partîmes. Le trajet dans l’ascenseur fut une torture, et Harrison le remarqua bien, car il n’essaya pas de me parler, mais posa une main sur mon épaule. L’énergie bienfaisante de mon frère ne suffit pas à me calmer, cependant. J’avais besoin de m’éloigner de cet appartement, de ce John et de son aura carnivore. À quoi rimait l’échange que nous avions eu ? Avait-il également senti que j’étais différente ? Imbécile, songeai-je. S’il était ne serait-ce qu’un tout petit peu comme moi et que je l’avais ressenti si violemment, bien sûr qu’il l’avait remarqué. C’était la première fois que je croisais quelqu’un comme lui. Comme moi. Je ne savais pas trop. Différent. À part maman. Mais maman et moi avions des énergies complémentaires, puisqu’elle m’avait donné la vie, et qu’elle était en mesure de neutraliser mon pouvoir comme toutes les mères kao pouvaient le faire pour leurs enfants, raison pour laquelle elle s’était portée bénévole à la crèche, puis avait trouvé un travail comme femme d’entretien à la maternelle, puis à l’école, jusqu’à ce que je parvienne à maîtriser suffisamment mon héritage pour éviter les incidents. Celle de ce type était aussi opposée à la mienne que l’hiver l’était à l’été.

Il fallait que j’arrête de ressasser tout ça à chaud. Mon esprit s’enflammait, consumant mes nerfs et mon discernement. Je devais garder la tête froide. Repenser à l’enseignement de Milo. « Reste calme. Quoi qu’il arrive, sois maîtresse de la situation. Tu auras toujours le temps de paniquer plus tard, mais, dans l’instant présent, la panique n’est qu’un frein qui peut te faire attraper. » Bon, je ne risquais pas de me faire prendre ce soir, puisque nous étions déjà sortis de l’appartement, mais tout le reste était valable. J’allais rentrer, me faire couler un bain, chasser de mon esprit les inconnus qui chamboulaient mon pouvoir et le carambolage, me coucher, et y repenser le lendemain. À tête reposée.

J’avais juste énormément de peine à mettre mon discours en pratique.

— Ab’s, ça me stresse de te voir comme ça, dit Harrison pendant que nous attendions la voiture.

— Désolée, Harri. Un des invités avait une aura très néfaste. Ça m’a vraiment retournée. Elle ressemblait à un trou noir. Je n’ai jamais rien observé de tel.

Et, pire que tout, il m’avait vue prendre le portable du maire. Mais ça, je ne pouvais pas l’avouer à mon frère.

— Ça avait l’air de l’amuser, Harri, repris-je d’une petite voix. Comme s’il avait conscience que je le sentais.

— Abby…

Il s’arrêta à mon prénom.

— C’est vraiment pas ma journée, conclus-je afin de lui éviter de se torturer en cherchant quelque chose à ajouter.

Harrison soupira et posa de nouveau sa main sur mon épaule. Comme papa, il n’avait jamais vraiment su comment réagir face à mes pouvoirs. Ils étaient très pratiques pour le travail de terrain, mais, dans la sphère privée, c’était un gouffre qui nous séparait. La main qu’il avait posée sur moi agissait comme un pont et me disait ce que lui était incapable de formuler. Il ignorait comment m’aider, comment me soulager, mais il était là pour moi. Bon sang, qu’est-ce que j’aimais mon frère.

J’appuyai la tête contre lui, et quelques secondes défilèrent en silence tandis que nous attendions la voiture. Mes pensées divaguaient et mon regard était fixé sur la rue en face de nous, sur un homme immobile avec un chapeau melon, ce qui m’interpella juste assez pour me changer les idées. Plus personne ne portait de chapeau melon à notre époque, c’était une vraie faute de goût. Mais, dans les quartiers chics de Hallow, dans cette rue si tranquille, cela me fit l’effet d’un instant hors du temps qui, lui, m’aida quelque peu à reprendre mes esprits.

La voiture arriva, Harrison prit place au volant tandis que le voiturier m’ouvrait la portière, et nous fûmes bientôt partis. Plus nous nous éloignions, plus le rythme de l’agitation si familière de Hallow m’apaisait. J’avais beau détester cette ville, c’était la mienne.

Je sortis le pendentif et observai le diamant pour penser à autre chose.

— Sacré engin ! commenta mon frère.

Je ne répondis pas durant un long moment, trop occupée à le tourner dans tous les sens pour jouer avec les reflets que les lumières citadines projetaient sur la pierre.

— Je l’apporterai à papa demain matin.

— Bien. Je serai sur place. Le vieux m’a demandé de passer bêcher son potager.

— Cache ta joie.

— Je fais de mon mieux.

Harrison me déposa chez moi, et le calme de mon appartement me procura un bonheur indescriptible. Ici, pas de carambolage. Pas de flic qui me courait après. Pas d’inconnu à l’énergie si négative que mes cellules se retournaient sur elles-mêmes ni de maire charmeur. Rien que mes murs paisibles et leurs douces vibrations et mon lit, que je n’avais jamais autant eu envie de retrouver.

Je rangeai le collier dans mon propre coffre-fort avant d’aller ouvrir l’eau du bain, de me déshabiller et me démaquiller. Trop de choses sortant de l’ordinaire s’étaient produites aujourd’hui, et j’avais le terrible pressentiment que cela ne faisait que commencer.

Comme j’aurais aimé me tromper.

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