Le Ballet des ombres
Chapitre 40
Je venais de songer que l’atmosphère était pesante et l’air frais chargé d’une manière qui ne pouvait qu’annoncer une pluie gelée lorsque je perçus la vibration qui flottait dans ma direction. Je ressens constamment des énergies, ça n’avait donc rien d’étonnant, sauf que celle-ci possédait une texture étrange, un peu comme si elle était contenue dans un objet, pourtant il y avait définitivement une signature humaine en elle. Je tournai la tête, ne vis rien, et reçus un coup en pleine tempe avant d’avoir terminé de me retourner. La douleur me sonna, puis me terrassa lorsque mon front heurta un mur que j’aurais été incapable de situer, et je tombai sur le sol, le goût du sang emplissant ma bouche. Je n’avais même pas vu venir l’attaque. Pire que tout, quand je l’avais sentie, l’énergie me semblait lointaine. Je ne m’étais jamais laissé surprendre au cours ma vie, j’avais toujours eu un avantage, mais mon assaillant, quoi qu’il fût, avait réussi à me tromper, et cette idée me glaça tant qu’elle chassa toute la douleur que je ressentais.
Mon cœur martelait ma poitrine lorsque l’homme qui m’avait attaquée commença à me tirer par une jambe. Je me débattis, poussant des gémissements plaintifs, incapable de hurler, incapable de réagir. Impuissante. L’unique chose à laquelle je parvenais à penser tandis que je griffais le sol dans une tentative désespérée pour me retenir à quelque chose, n’importe quoi, afin de ne pas me laisser entraîner dans une ruelle, était que mon assaillant n’était pas humain. S’il l’avait été, il serait déjà tombé dans les pommes. Et, comme ce n’était pas le cas, j’allais mourir. C’était ma seule pensée claire. Je ne savais pas me battre, je n’étais capable de me défendre que grâce à mes pouvoirs. S’ils ne fonctionnaient pas sur lui, j’allais mourir.
Je me débattis de plus belle, sans succès, les larmes brûlant mes joues, la gorge rauque comme si j’avais poussé tous les cris qui y étaient bloqués, la panique me comprimant la poitrine au point que je n’arrivais plus à respirer, et l’homme me mit un coup de pied dans les côtes qui manqua de me faire m’évanouir. J’ignore combien de temps s’écoula avant qu’il ne relâche ma jambe. Je tentai de nouveau de hurler, mais ma bouche était emplie de coton ferreux, mes oreilles bourdonnaient et ma vue était trouble. J’étais une hypocrite. Ce que j’avais dit à Smith n’était que du vent. Je n’étais pas prête à mourir. C’était ma seule certitude.
L’homme se pencha sur moi, et son énergie râpeuse frotta désagréablement contre ma peau. Il me parla. Je vis bouger des lèvres appartenant à un visage sombre dont il m’était impossible de distinguer les traits, comme si mes yeux n’étaient plus capables de faire le point sur plus d’un détail à la fois, comme si mon esprit essayait désespérément de fuir mon corps.
Puis j’entendis.
— … te ramener.
Mais ce n’était pas la voix cassée de l’homme qui avait retenu mon attention. C’était le bruit diffus, trouble et lointain de pas sur le bitume. Un son étrange, comme si la personne qui le produisait avait trois jambes. Puis je repérai la silhouette en clair-obscur qui s’approchait, une silhouette si incongrue dans les rues de Hallow. Qui porte encore des chapeaux melon de nos jours ? songeai-je, dans un état entre rêve et réalité. Mais cette dernière reprit aussitôt le dessus lorsque ma conscience revint comme un élastique qui claque douloureusement contre la peau nue. Celui qui m’avait attaquée était grand, puissant, et non humain. L’homme au chapeau melon risquait gros, et je tentai de l’avertir, mais le gémissement plaintif qui s’échappa de mes lèvres n’attira que l’attention de mon assaillant.
— Qu’est-ce que tu racontes ? me demanda celui-ci en approchant son oreille de ma bouche.
— … ttention, feulai-je.
Croyant que je le mettais en garde, il tourna la tête juste à temps pour que le pommeau d’un parapluie le cueille en plein front. Il fut propulsé vers l’arrière et me tomba sur le ventre. Je ne m’étais même pas rendu compte que je m’étais retournée. L’air me fut arraché une nouvelle fois et je me mis à tousser, ce qui amplifia le goût du sang dans ma bouche.
Le type s’était déjà relevé et chargeait l’homme au chapeau melon. La peur n’eut même pas le temps de remonter jusqu’à mon cerveau. L’inconnu au chapeau melon évita la première attaque, puis la deuxième et, à la troisième, frappa son adversaire de son parapluie d’un geste qui semblait sans effort. Pourtant, l’autre finit au sol, gémissant. Il se releva presque aussitôt et repartit à l’assaut, mais l’homme au chapeau melon esquiva avec une facilité toujours aussi déconcertante et remit mon assaillant au tapis en moins de deux.
— Vous devriez être plus prudente, mademoiselle James, me dit-il avec son fort accent français en s’approchant de moi.
J’ouvris la bouche pour l’avertir que l’autre revenait à la charge, mais mon sauveur leva vivement l’avant-bras et le cueillit d’un poing en plein visage qui le renvoya directement au tapis. Comment un type aussi petit pouvait-il être si implacablement efficace ?
— Avez-vous réfléchi à mon offre ? demanda-t-il, l’air de rien, tandis qu’il repoussait une nouvelle attaque du deuxième homme.
J’étais trop abasourdie pour réagir. On aurait dit que mon assaillant n’était qu’un détail, légèrement dérangeant, mais un détail tout de même.
Avant que je n’aie même l’idée de répondre, il fit un pas sur le côté, évitant mon agresseur alors qu’il se trouvait dans son dos, et attrapa ce dernier par la veste pour le précipiter tête la première contre le mur de la ruelle.
— Alors ? me relança-t-il en posant une chaussure vernie sur le cou de l’autre homme comme s’il avait nonchalamment pris appui sur un banc.
Je nageais en pleine cinquième dimension.
— Je…
Je savais que ma réponse était non, mais, entre ma mâchoire douloureuse et l’invraisemblance de la situation, il m’était impossible de la formuler.
Mon agresseur se mit à gémir, revenant déjà à lui. Sans me quitter des yeux, l’homme au chapeau melon attrapa son parapluie à deux mains et l’ouvrit en deux, révélant une fine lame qu’il plongea sans hésitation dans le dos du type à terre. Mes cordes vocales se remirent aussitôt à fonctionner et je poussai un gémissement à la limite du cri avant de me mettre à reculer sur les coudes de manière maladroite alors que l’énergie néfaste de mon agresseur se diffusait comme une bouffée d’air rance.
— Vous n’avez rien à craindre de moi, mademoiselle James.
C’était facile à dire. Il venait de tuer un homme sous mes yeux. Et, même si je rêvais de le lui faire remarquer, la panique me paralysait.
— Il en viendra d’autres, annonça-t-il en suivant mon regard. Vos pouvoirs sont inutiles contre eux. Vous avez besoin d’alliés, et des bons. Il est temps de choisir un camp.
Comment aurais-je pu en choisir un alors que je ne savais même pas qui s’affrontait ? Et pourquoi étais-je toujours incapable de parler ? Je m’étais vue mourir. Au lieu de ça, j’avais assisté à un meurtre, et celui qui l’avait commis ne semblait pas en faire grand cas.
— Je ne serai pas toujours là pour vous protéger, dit-il avant de retirer l’épée du dos de mon agresseur.
Il sortit ensuite un mouchoir de sa poche de poitrine et nettoya la lame avant de la ranger dans son fourreau. Puis il fronça les sourcils, tendit une main, et ouvrit son parapluie pour s’abriter des premières gouttes de pluie.
— À bientôt, mademoiselle James, dit-il en s’éloignant d’une démarche tranquille.
Je restai interdite pendant de longues secondes, peut-être même minutes, jusqu’à ce que la pluie devienne battante, que mes vêtements glacés me collent comme une seconde peau et que ma mâchoire claque assez fort pour me faire revenir à moi. Je ne pouvais pas rester là, à côté d’un cadavre, immobile. Sauf que je ne pouvais pas non plus le laisser en pleine rue.
Je me relevai sur des jambes hésitantes et quittai la ruelle, profitant de l’averse pour camoufler mon visage de mes cheveux trempés, longeai deux pâtés de maisons dans l’ombre et trouvai une cabine téléphonique d’où je passai un appel anonyme à la police. Puis je partis comme j’étais arrivée, en me fondant dans l’obscurité, tremblant non plus à cause du froid, mais à cause d’une certitude terrifiante.
Je venais de recevoir mon deuxième avertissement.
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