Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 35 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 35

 

Pour une raison qui dépassait totalement mon entendement, je ne partis pas en courant et attendis qu’Annette – ou Annie, comme elle m’avait priée de l’appeler – finisse de travailler, puis je la suivis à pied jusque chez elle avec l’impression bizarre d’être en transe. Mon corps se mouvait de sa propre volonté et n’écoutait pas les protestations de mon pauvre cerveau. Pour la deuxième fois de la semaine, le papillon que j’étais réellement devenue depuis la veille était incapable de fuir la lumière d’une flamme trop vive et allait se brûler les ailes. Je le savais. Tout au fond, j’en étais parfaitement consciente. Et, pourtant, je n’étais pas fichue de faire machine arrière. Je me rassurais en me disant que je ne le faisais que pour récupérer mon médaillon, qu’il serait facile de mettre Annie KO et de fouiller ensuite leur appartement et que, si Wallace rentrait avant que j’en aie l’occasion, il n’oserait pas m’arrêter devant sa femme. Pas s’il n’avait pas donné ma description à ses collègues. Pas s’il souhaitait également avoir une discussion avec moi.

Mais j’avais eu tort sur tellement de points ces derniers jours que j’étais folle de faire encore confiance à mon instinct. Il avait tout plaqué en début de semaine, décidant que c’était le lundi de trop et qu’il voulait filer des jours tranquilles au bord de la mer ou à n’importe quel endroit où je ne le retrouverais jamais.

— Entrez, je vous en prie, me dit Annie.

Elle venait d’ouvrir la porte de son appartement – de leur appartement – et me faisait signe d’avancer. Je fis un pas dans l’antre des Wallace. Ce qui se dégageait doucement des murs avait la même vibration que la bibliothèque. C’était un lieu heureux. Bon sang, il sentait même super bon. Une vague odeur de pain grillé flottait dans l’air, ainsi qu’un parfum de fleur discret et presque fruité.

— Je suis incroyablement malpolie, dit Annie en refermant derrière moi. Je ne vous ai pas demandé votre prénom.

— Ab… Abigail, me repris-je.

Même si elle le répétait à son mari, il n’irait pas bien loin avec ça.

— Mais vous pouvez m’appeler Abby.

Annie me sourit.

— Abby, Annie, on rime ! Pardon, fit-elle en secouant la tête. Vous devez penser que je suis folle à lier, à ramener une étrangère chez moi et à comparer nos noms pour nous trouver des points communs comme s’il s’agissait de vernis à ongles. Mon mari n’hésiterait pas deux secondes à le dire. Mais il est tellement ronchon depuis qu’il a perdu son portefeuille que je sais que ça va le mettre de bonne humeur, donc ça me met aussi de bonne humeur. Et je ne sais pas pourquoi, vous m’avez été sympathique dès que je vous ai vue. C’est quelque chose dans vos yeux. Vous avez une vieille âme.

Elle se mit à rire et secoua la tête.

— Je vous demande pardon, répéta-t-elle, amusée. Je vous promets que je ne suis ni folle ni une illuminée ! Suivez-moi.

Je me forçai à lui offrir mon sourire le plus amical, ce qui n’était qu’un demi-effort. Parce que, le problème, c’était que je ne la pensais pas du tout folle. Je comprenais exactement ce dont elle voulait parler puisque je ressentais la même chose à son égard. Je l’avais senti à la seconde où elle s’était retournée et, même si ça me brisait le cœur de l’admettre, je détestais la trouver aussi charmante et sympathique. Il était tout bonnement impossible de ne pas apprécier Annie Wallace.

Je lui emboîtai le pas en essayant d’ignorer l’amertume qui me brûlait le fond de la gorge et la suivis jusqu’à leur cuisine, passant en chemin devant la pièce où j’avais vu Wallace la veille. Ne pas m’arrêter pour jeter un coup d’œil fut très dur. J’avais envie de fouiller tous les recoins à la recherche du pendentif de maman, de retourner chaque objet, chaque coussin, de tirer tous les livres jusqu’à ce que je mette la main dessus. Et ça aurait été une bonne occasion d’en apprendre plus sur Wallace. C’était ce que je comptais faire avant d’entrer. Pourquoi étais-je incapable de passer à l’acte ?

Je secouai la tête. Il fallait que j’arrête. Je ne pouvais pas aimer la femme et le mari. À vrai dire, je ne pouvais aimer aucun des deux. Je n’aurais jamais dû venir et j’étais déjà restée bien trop longtemps dans leur nid douillet. Je devais agir maintenant, avant qu’il ne soit trop tard.

Mais il était déjà trop tard.

— Je savais bien que j’avais senti une odeur de croque-monsieur ! s’exclama Annie en entrant dans la cuisine. Qu’est-ce que je t’ai dit sur le fait de manger entre les repas ?

Mon cœur manqua un battement, qu’il rattrapa assez vite pour se briser un peu plus en découvrant le garçon assis à la table haute dans un coin et qui venait de mordre à pleines dents dans son casse-croûte.

— Je suis en pleine croissance, m’man, se justifia-t-il, la bouche à moitié pleine. J’ai besoin d’énergie pour grandir.

— Avale avant de parler, le sermonna-t-elle en lui donnant une claque affectueuse sur l’arrière du crâne. Mange des fruits entre les repas si tu as faim, sinon tu vas ressembler à ton oncle Rich avant d’avoir eu le temps de dire double cheeseburger.

Il me remarqua à cet instant, dans l’embrasure de la porte, là où je m’étais arrêtée, n’osant plus avancer. Je ne savais pas si ce Rich était le frère de Wallace ou d’Annie, mais lui était le portrait craché de son père. Les mêmes yeux ambrés en amande, la même mâchoire presque trop carrée pour un garçon de son âge. Il devait avoir douze ans, peut-être treize. Je n’avais jamais été douée pour estimer l’âge des adolescents, à vrai dire. J’adorais les enfants, ceux de la taille de Fran. Les ados étaient si… bruyants et rebelles.

— Abby, je vous présente Austin, mon fils qui a intérêt à avoir fini ses devoirs. Austin, c’est Abby, elle a retrouvé le portefeuille de ton père.

— Super, commenta-t-il, peut-être qu’il décochera un sourire avant la fin de la semaine, en fin de compte.

— Austin, l’avertit-elle gentiment.

— Pardon. Salut, me lança-t-il, avant de continuer à l’intention de sa mère. Et on est vendredi, m’man. J’ai tout le week-end pour faire mes devoirs.

— On en a déjà parlé : ce qui est fait n’est plus à faire. File dans ta chambre et termine-les avant ce soir.

— Mais, m’man, il est presque 19 heures !

— J’ai dit : « File dans ta chambre. » Et lave-toi les mains, ajouta-t-elle après qu’il eut avalé le reste de son croque-monsieur en une bouchée.

Il lui sourit à pleine bouche et articula à grand-peine un « À vos ordres, caporal ». Puis il sortit de la cuisine, et Annie soupira bruyamment.

— Je vous jure… Les enfants grandissent si vite, fit-elle sur un ton résigné. Un jour, vous ramenez un nourrisson à la maison et, en un claquement de doigts, vous retrouvez un adolescent qui n’écoute rien de ce qu’on lui dit en train de manger des beignets trempés dans de la mayonnaise à 2 heures du matin.

Je souris. Austin ne me semblait pas si terrible pour un ado, justement. Il avait certainement plein des travers de son âge, mais il apparaissait comme un jeune homme plutôt intelligent et calme. D’un autre côté, moi aussi j’avais l’air sage quand je chipais des trucs à treize ans.

— Vous avez des enfants ? me demanda Annie, le dos tourné, tandis qu’elle sortait deux tasses d’un placard.

— Pas encore, répondis-je en m’approchant du comptoir où se trouvait Austin quelques instants plus tôt.

— Vous verrez, ce n’est que du bonheur. Quand ils dorment, ajouta-t-elle en posant les tasses devant moi. Thé ou café ?

— Café, dis-je en riant silencieusement.

— Que faites-vous dans la vie, Abby ? continua-t-elle en se retournant pour allumer la machine dernier cri sur l’établi derrière elle. Pardon, je vous bombarde de questions. Je parle beaucoup trop et je suis bien trop curieuse.

— Il n’y a pas de mal, la rassurai-je, ce qui me laissa un instant de plus pour réfléchir à ma réponse. Je suis couturière.

C’était le métier qu’exerçait ma mère, et ce n’était pas trop éloigné de ma profession, puisque j’avais repris sa boutique, même si j’avais dû multiplier les services offerts puisque j’étais une calamité avec une épingle, deux éléments qui avaient horrifié Lupita quand elle les avait découverts. Je ne voulais pas donner d’information à Annie qui pourrait être utile à son mari, cependant, je n’avais pas non plus envie de lui mentir.

— Oh, ce doit être intéressant !

Elle marqua ensuite une pause le temps de faire couler les cafés sur sa magnifique machine qui pouvait servir deux tasses à la fois. Si j’avais eu besoin de me faire deux tasses le matin, j’aurais presque été jalouse. Mais c’était encore un rappel du fait que j’étais seule. Peut-être que mon frère et Jana avaient raison, je devais m’autoriser à rencontrer quelqu’un, et je ne regardais pas au bon endroit. Ce quelqu’un ne devait être ni flic ni marié.

J’avais étrangement envie de glace en ce moment. Il fallait que je boive ce café et que je m’en aille en vitesse. J’avais déjà compris – même si je ne me l’étais pas avoué – que je ne pourrais pas me résoudre à prendre l’énergie d’Annie. Pas parce qu’Austin était dans les parages, bien que ça aurait été une excuse toute faite, mais parce que je ne pouvais pas. Cette situation était atroce. Pourquoi ne pouvais-je pas la trouver antipathique sans raison, comme toutes les femmes des hommes séduisants ?

Annie me tendit une tasse d’où s’élevaient des effluves à tomber à la renverse. Leur machine dernier cri n’était pas seulement tape-à-l’œil, elle faisait visiblement de l’excellent café. Je pris une première gorgée aussitôt, au risque de me brûler les lèvres et la langue, incapable de me retenir. Il était aussi bon que son arôme le laissait présager. Peut-être même davantage.

— C’est une tuerie ! m’exclamai-je en reposant ma tasse.

— N’est-ce pas ? fit Annie avec un sourire de connivence. J’ai dû insister des mois pour faire passer cette machine dans le budget. Chris trouvait que le café filtré allait très bien.

Je ne pus m’empêcher de grimacer.

— Oui, hein ? Il préfère le thé. En matière de café, tant que c’est noir et amer, il ne fait pas la différence. Parfois, je me dis que cet homme n’a aucun goût.

« Ton thé est prêt ! »

Ma respiration se bloqua pendant la seconde qu’il me fallut pour chasser le souvenir.

— Il vous a épousée, répondis-je avec un sourire timide.

Qu’elle me rendit aussitôt, rougissant légèrement. Je n’aurais pas dû être contente de savoir que Wallace avait une femme en or, pourtant, au-delà de la tristesse et du gouffre qui ne cessait de s’approfondir dans ma poitrine, ça avait quelque chose de tristement rassurant. Il n’y avait aucune injustice. C’était la faute à ce connard de pas d’bol, comme aurait dit Harri.

— Parlez-moi un peu de vous, Abby. Que f…

Une sonnerie de téléphone se mit à retentir dans la pièce, et Annie porta la main à la poche de son jean.

— Oh, ce doit être Chris. Je n’ai pas réussi à le joindre tout à l’heure, alors je lui ai laissé un message pour l’avertir que vous passiez prendre le café à la maison. Une seconde, ajouta-t-elle en répondant. Hé vous, comm… Oui. Oui, elle est encore là.

— Oh, mon Dieu, il est déjà 19 heures ? m’exclamai-je. Annie, je dois absolument y aller, j’ai rendez-vous à l’autre bout de la ville dans une heure. Merci encore pour le café !

— Oui, attends, chéri, dit-elle en posant la main sur le combiné. Mais vous y avez à peine touché ! Et mon mari est en bas de l’immeuble, il sera ici dans deux minutes !

— Il faut impérativement que je file, Annie, plaidai-je, tous les sens en alerte.

Bon sang, Wallace était là. Soudainement, je n’avais plus du tout envie de tester ma théorie selon laquelle il ne me coffrerait pas devant son épouse. J’avais épuisé le quota des mensonges que j’étais prête à me raconter. Et je n’aurais jamais la force de le voir, pas en ce moment. Envolée l’Abby stupide qui s’était dit que croiser Wallace ne serait pas une si mauvaise idée que ça quelques heures plus tôt. Envolée la bravache masochiste qui avait voulu pousser ses limites.

— Dépêche-toi, le pressa-t-elle avant de raccrocher.

J’étais déjà à la porte de la cuisine et je me dirigeais à grandes enjambées vers la sortie.

— Merci encore pour tout, Annie. Votre café est délicieux.

— Mais je…

Je n’entendis pas la fin de sa phrase. Je claquai pratiquement la porte derrière moi dans ma hâte de m’enfuir, et je me retrouvai devant un cruel dilemme : escalier ou ascenseur ? Le premier me paraissait une meilleure option, car Wallace allait certainement choisir la voie la plus rapide pour monter jusque chez lui, au quatrième. Mais on avait déjà joué à ce jeu-là dans un centre commercial et, comme il avait été établi, mon instinct ne devait plus être écouté. Sous aucun prétexte.

Le choix devint plus simple lorsque je repérai la fenêtre au fond du couloir. Quel ne fut pas mon soulagement en découvrant que l’échelle à incendie que j’avais utilisée la veille n’était pas bien loin, au bout de la passerelle métallique qui entourait le bâtiment, deux étages plus bas.

J’ouvris à la hâte, regardai derrière moi pour m’assurer que Wallace n’était pas en vue, et refermai tout aussi vite après être sortie. Puis je longeai le mur en direction de l’escalier qui me permettrait de descendre jusqu’à l’échelle. Mais le chemin passait devant l’appartement des Wallace. Évidemment.

Je continuai à avancer en catimini après avoir pris une profonde inspiration, dépassai une première fenêtre, jetai un coup d’œil rapide, et me dirigeai vers la suivante, qui était ouverte. C’était la chambre d’Austin. Il me tournait le dos et était en train de jouer à un de ces jeux que Harrison affectionnait tant, un casque sur les oreilles. Il ne risquait pas de m’entendre. Moi, en revanche, j’entendis parfaitement ce qui se passait à l’intérieur.

— Je suis là ! cria Wallace en ouvrant la porte.

Je me figeai.

— Oh, chéri ! Tu l’as manquée, elle vient à peine de partir.

— Déjà ?

Quel bon comédien. Il semblait sincèrement surpris.

— Tu aurais dû la croiser en montant.

— J’ai pris l’escalier, l’ascenseur mettait trop de temps à descendre.

Ha ! Mon instinct avait eu un sursaut de conscience professionnelle.

— Elle devait être dedans. Tant pis, ajouta-t-il avant de marquer une pause, très certainement pour embrasser sa femme.

Tu te fais du mal, Abby, me sermonnai-je. Il était tout aussi probable qu’il ait enlevé sa veste ou ses chaussures.

Dans tes rêves, papillon.

— L’essentiel, c’est qu’elle a retrouvé mon portefeuille. À quoi ressemblait-elle ? demanda-t-il alors sur un tout autre ton.

— Hmmm, grande, mince, asiatique.

Quand je disais que les gens ne remarquent que ça.

— Chinoise, je pense.

Je ne pus retenir une grimace indignée. Oh non, Annie… vous aviez fait un sans-faute, jusque-là !

— Ou peut-être bien coréenne.

Ah, quand même. Je savais qu’elle ne m’avait pas fait bonne impression pour rien.

— Très gentille, mais pas très bavarde.

— C’est parce que tu ne laisses jamais les autres en placer une, fit-il d’un ton aussi doux qu’affectueux.

— Imbécile, s’amusa-t-elle. Tu as passé une bonne journée ?

Je décidai d’arrêter mon espionnage à ce moment. Je n’avais que la fenêtre d’Austin et celle de la pièce où j’avais déposé le médaillon la veille à dépasser, et je parviendrais à l’escalier.

— Très tranquille, comparée à hier, répondit-il au moment où je filais devant la première.

— Tu m’étonnes. Et heureusement !

— Elle t’a donné son nom ?

Je me figeai une nouvelle fois, à deux pas de la fenêtre d’Austin.

— Abby, pourquoi ?

— Abby, répéta-t-il.

Mon prénom roula sur sa langue d’une étrange manière. Les noms ont un pouvoir, m’avait dit Smith. Pourquoi cette phrase me revenait-elle sans arrêt à l’esprit ?

— Comme ça, continua Wallace évasivement. Que je sache qui remercier. Tu lui as donné quelque chose ?

— Elle ne m’en a pas laissé le temps.

Je m’approchai de la dernière fenêtre, bien décidée à filer pour de bon. Rester ne m’apporterait que plus de peine. Ou d’ennuis.

Je lançai un regard furtif dans la pièce et jurai intérieurement. Je le voyais partiellement, de dos, dans le couloir. J’allais devoir ramper.

Je venais de dépasser la fenêtre entrouverte lorsque je sentis son énergie flotter jusqu’à moi. Il était entré. Au lieu de me donner le coup de pied aux fesses dont j’avais de toute évidence désespérément besoin, je m’immobilisai. Ma respiration s’était bloquée dans ma poitrine, qui devint douloureuse à l’instant où Wallace ouvrit en grand. Ses pas s’éloignèrent de manière feutrée.

— Je dois appeler le commissariat, cria-t-il à Annie. Je n’en aurai pas pour longtemps !

Il referma la porte, puis revint vers la fenêtre. Je retins mon souffle.

— Je sais que vous êtes là.

Il avait parlé doucement afin qu’on ne l’entende pas hors de la pièce, mais suffisamment fort pour que, moi, si.

— Abby.

Je fermai les yeux, plaquée contre le bâtiment, et appuyai la tête contre le mur.

— Si c’est bien votre prénom.

J’étais toujours incapable de bouger.

— Je peux vous sentir.

C’était une affirmation, mais la détresse voilée dans son ton criait mille questions. Je serrai les paupières encore plus fort, à en voir des étoiles, puis répondis d’une petite voix :

— C’est bien mon prénom.

J’ignore où je trouvai l’énergie nécessaire pour me décoller du mur, mais j’y parvins, et je me retournai pour faire face à la fenêtre. Je ne m’approchai pas, restant aussi éloignée que je le pouvais, car lui était bien trop près. Il n’aurait pas pu faire un pas de plus sans sortir au préalable. La tristesse dans son regard était insoutenable, démesurée. Il m’observa de longues secondes, immobile, si proche et pourtant si loin de moi.

— Vous avez rapporté l’objet, fit-il d’une voix sans ton.

Je haussai à peine les épaules.

— Vous devriez me faire un peu plus confiance.

— Vous avez volé mon portefeuille.

— Et vous devriez changer de disque. Je vous signale que je vous l’ai également rendu.

— Après avoir pris l’argent.

— Je l’ai donné à un SDF.

Son sourire était lui aussi teinté de tristesse. Il posa les deux mains sur le rebord de la fenêtre, comme la veille, et secoua lentement la tête.

— Pourquoi l’avez-vous volé ? Si l’argent ne vous intéressait pas ? ajouta-t-il.

— Pourquoi avoir pris mon pendentif ?

— Vous veniez de v…

Il s’arrêta et soupira avant de marquer une pause en détournant le regard.

— Je voulais vous prendre quelque chose.

Je pouffai silencieusement et me retins de lui dire que, techniquement, cela faisait aussi de lui un voleur.

— C’est pour ça que vous êtes là aujourd’hui ? Vous êtes venue fouiller mon domicile ?

La colère et la curiosité se disputaient la place d’honneur dans sa question. Dans la mesure où une réponse différente m’aurait fait passer pour une folle furieuse, je me contentai d’acquiescer.

— Vous auriez pu chercher longtemps.

Il l’avait encore sur lui. Évidemment. Pourquoi l’aurait-il laissé à un endroit où son épouse risquait de tomber dessus ?

— Il est dans votre poche, dis-je en secouant la tête comme si je m’étais fait avoir comme une débutante.

— Vous faites erreur.

— Allons, Wally. Vous avez mis les mains dans vos poches au moment exact où vous m’avouiez qu’il n’était pas chez vous. C’était un geste protecteur. Le premier réflexe est toujours de jeter un coup d’œil là où on a caché un objet lorsque la personne qui le cherche le mentionne. Vous ne pouviez pas regarder, vous avez touché. Est-ce que vous pourriez me le rendre ? S’il vous plaît, ajoutai-je de manière plus douce.

— Quand vous répondrez à ma question.

— Laquelle ?

— Pourquoi m’avoir pris mon portefeuille ?

Bon sang, il était insistant. Je commençais à sérieusement me demander si je n’étais pas passée à côté de quelque chose en le fouillant, comme un ticket de loterie gagnant ou les secrets de l’univers.

— Pourquoi moi ? ajouta-t-il.

— Il fallait bien que ça tombe sur quelqu’un. Je suis une voleuse, Wally. Une opportuniste. S’il vous plaît, répétai-je en désignant sa poche du menton.

Ça ne semblait pas être la réponse qu’il attendait.

— Je vous ai sentie hier soir, dit-il comme si je n’avais pas parlé. Je savais que vous étiez là, comme j’ai senti que vous étiez là aujourd’hui. Qu’est-ce qui m’arrive ?

Sa détresse me prit à la gorge. Physiquement. Comme s’il venait d’enrouler les doigts autour de mon cou.

— Je n’en ai pas la moindre idée, avouai-je.

Il se mit à secouer vivement la tête, comme s’il refusait cette réponse. C’était bien dommage, car je n’en avais pas d’autre. Puis il se pencha si vite que je n’eus pas le temps d’esquiver.

— Qu’est-ce qui m’arrive ? répéta-t-il rageusement en m’attrapant par le poignet.

Tout l’air que contenaient mes poumons s’enfuit alors que son énergie m’enveloppait, m’attirant à lui comme un aimant, et ma mâchoire tomba d’un cran. Je pouvais le sentir, tout autour de moi, comme une caresse sur ma peau nue. Sauf que j’étais habillée et que je n’avais pas bougé d’un centimètre, pas plus que lui. Une fenêtre ouverte nous séparait toujours. Mais nos auras, elles, étaient en train de fusionner. L’effet était aussi grisant que terrifiant. Il écarquilla lentement les yeux, et je me demandai pendant une fraction de seconde s’il ressentait la même chose que moi.

Le contact prit brutalement fin. Wallace sursauta lorsque Annie frappa à la porte et il me relâcha.

— Tout va bien, chéri ? lança-t-elle depuis le couloir.

Je filai à toute vitesse.

— Tout va bien ! cria-t-il.

J’avais déjà dévalé une première volée de marches lorsqu’il m’appela, aussi fort qu’on pouvait le faire en chuchotant pour que sa femme n’entende pas.

Je relevai la tête et l’observai à travers le grillage de la passerelle supérieure. Il se tourna une nouvelle fois en direction de la porte, puis reporta le regard sur moi.

Un regard qui me hanterait longtemps.

Il semblait désolé.

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