Le Ballet des ombres
Chapitre 22
Je me calmai légèrement après avoir retrouvé mes propres vêtements. En temps normal, la caresse des tissus ayant un effet apaisant des plus efficaces sur moi, porter de beaux habits me mettait dans de bonnes dispositions et me détendait mieux qu’un bain chaud n’aurait pu le faire. La magnifique robe que Smith m’avait prêtée avait produit l’inverse, et la soirée – bien que courte – avait été un calvaire. Je n’avais qu’une envie, rentrer chez moi au plus vite et tout oublier. Sauf que c’était impossible. Un homme m’attendait à l’étage inférieur pour me faire part du plan insensé auquel il allait me forcer à participer. Et pas n’importe lequel : cambrioler la première banque privée de la ville. La semaine empirait à chaque jour qui passait.
Je jetai un ultime regard à la robe, que j’avais étendue sur le lit dans la position exacte où je l’avais trouvée. Ça risquait fort d’être une des dernières fois que je voyais une si belle étoffe. Car, si je consentais à exécuter le plan de Smith, je mettrais ma liberté en jeu. Et si je refusais, il me dénoncerait. De deux maux, il faut choisir le moindre, paraît-il. Le cambriolage de la banque était le seul qui me laissait une chance de m’en sortir, si infime fût-elle. Mais j’avais besoin de certaines garanties avant d’accepter. Si ses intentions étaient de me faire chanter jusqu’à la fin de mon existence, autant aller en prison tout de suite.
La mélodie me parvint dès que j’ouvris la porte, à contretemps avec le bruit de la pluie qui martelait les carreaux. Je descendis l’escalier au rythme de doux accords mélancoliques afin de rejoindre le hall, d’où je repérai rapidement Smith. Il me tournait le dos, assis au piano qui faisait face à la grande baie vitrée contre laquelle les gouttes venaient s’échouer. J’avais d’abord pensé qu’il ne les entendait pas et que c’était la raison pour laquelle il était en décalage, mais l’orage s’imposait dans le salon aussi bien que dans la rue. Smith agissait de manière délibérée, comme s’il défiait le ciel en se moquant de son courroux.
— Aimez-vous Chopin, mademoiselle James ?
Sa voix grave vibra comme un accord mineur. J’étais persuadée de n’avoir fait aucun bruit et, si tel avait été le cas, il aurait été étouffé par le piano et la pluie. Je ne fus cependant pas surprise qu’il sache que j’étais là. Quelle que fût la nature de ses pouvoirs, ils dépassaient amplement les miens.
— Je dois avouer que je ne le connais que très peu.
— Voilà qui est fort dommage, répondit-il avant d’entamer le mouvement suivant, une succession de notes aériennes d’une beauté sans nom.
Je n’osai pratiquement pas respirer alors qu’il continuait à jouer. Même si Smith ne m’inspirait que des sentiments négatifs, les sons qui naissaient sous ses doigts habiles produisaient l’effet inverse. On aurait dit qu’il arrachait l’âme de son piano, qu’il le faisait pleurer d’un plaisir douloureux en le caressant. Il y avait une sensualité incroyable dans la tristesse qui s’élevait et tourbillonnait avec les notes du nocturne. C’était la plus belle chose que j’avais jamais entendue.
Le morceau ralentit, Smith se pencha un peu plus sur les touches, et le combat changea d’âme.
— La musique est la plus belle invention humaine, continua-t-il comme si plus d’une minute ne venait pas de s’écouler. Elle ferait pleurer même les dieux.
Je fis deux pas dans sa direction et m’arrêtai net lorsqu’il frappa une succession d’accords brusques. Tout de suite après, la douceur reprit le dessus.
— Êtes-vous un dieu ?
Ma voix n’avait été qu’un murmure entre la mélodie et la pluie, pourtant il m’entendit. Son rire s’éleva, cristallin, se mariant de manière si parfaite au morceau qu’il interprétait qu’on aurait juré que le nocturne n’avait été composé que pour l’accompagner.
— Ne m’insultez pas.
Comment pouvait-on être si dangereux et avoir un si beau rire ?
Smith avait répondu très calmement et continuait à jouer comme si de rien n’était. Je ne voyais pas ce que ma question avait d’insultant ni même de drôle. Bien sûr, j’avais conscience en la posant qu’elle était stupide. Les dieux avaient disparu depuis des millénaires, sans quoi le monde aurait été bien différent aujourd’hui. Et pourtant… Pourtant je n’avais pu m’empêcher de la poser, car je ne pouvais ignorer la piqûre du doute, même si tout allait contre cette idée. À commencer par le fait que, s’il en avait été un, j’aurais pu absorber son énergie.
Quelques notes s’envolèrent en douceur, puis la pluie fut le seul son à baigner l’atmosphère.
Smith se redressa, rabattit le couvercle du piano, se leva, lissa son pantalon dans un geste fluide et se retourna avec la précision d’un métronome.
— Je vous en prie, dit-il en me désignant les canapés. Que désirez-vous boire ?
— Rien, merci.
J’allai m’asseoir tandis qu’il faisait signe à Nigel, qui était apparu comme par magie. Ce dernier avait évité de me dévisager avec trop d’insistance, mais il était clair qu’il n’avait pas apprécié que je lui dérobe son étui à cigarettes. Étui qu’il avait depuis lors récupéré et rangé dans sa poche intérieure. Pourquoi les gens croyaient-ils toujours que leurs objets y étaient plus en sécurité qu’ailleurs ?
Smith vint prendre place en face de moi et, quelques secondes plus tard, Nigel revint avec un plateau sur lequel se trouvait un verre rempli d’un liquide ambré. Ce majordome était plus silencieux et plus rapide que moi, il faudrait que je m’en méfie également. Encore un.
Smith prit le verre, but une gorgée, et m’adressa un sourire carnassier étincelant. C’était le moment où j’allais être mangée toute crue par le sombre prédateur qui sommeillait en lui. Je déglutis aussi discrètement que possible et détournai les yeux, comme un animal soumis, ce qui me fit instantanément bouillonner de rage. On ne m’avait pas appris à courber l’échine et à me taire. Maman aurait été horrifiée si elle m’avait vue en cet instant.
Je relevai un regard brûlant et le plantai dans celui de Smith, qui le soutint sans émotion. S’il n’était pas habitué à ce qu’on lui tienne tête, il n’y accordait aucune importance.
— McCutcheon a récupéré ce qu’il était venu chercher, commença Smith en faisant tourner son verre tout en observant le liquide. C’est plutôt fâcheux.
Je me raidis sur le canapé. Ça n’aurait pas été fâcheux pour moi si je n’avais pas été entraînée de force dans quelque chose qui me dépassait.
— Toutefois, je sais où l’objet sera temporairement entreposé. Vous n’avez rien de prévu demain, j’imagine ?
Je sentis le rouge me monter aux joues.
— Si vous pensez que je vais dévaliser une banque dans quelques heures sans être préparée, vous vous fourrez le doigt dans l’œil jusqu’au coude.
— Allons, allons, me tempéra-t-il, ce qui eut l’effet inverse. Je ne vous demande pas d’entrer armée jusqu’aux dents. McCutcheon a déposé l’objet dans un coffre de la banque Rosenfeld. Or, il se trouve que vous possédez le casier adjacent.
— Je vous demande pardon ? Il a volé ce truc il y a cinq minutes et demie, ajoutai-je, puisqu’il ne me répondait que par un sourire mécanique. Comment diable pourriez-vous savoir où il l’a entreposé ? Vous ne savez même pas ce qu’il a pris ! Et comment pourrais-je avoir un casier voisin ?
— Je sais exactement ce qu’il a pris, m’assura-t-il calmement, ce qui me fit froncer les sourcils. Quant au reste, comme je vous l’ai dit, il s’agit de toujours avoir une longueur d’avance. Je vous en ai fait ouvrir un.
Tellement d’idées défilaient dans mon esprit que mon cerveau allait finir par faire une surcharge. Comment aurait-il pu me faire ouvrir un casier entre le moment où McCutcheon avait débarqué au vernissage et celui où nous étions rentrés ? Pendant que je me changeais ? Bon sang, même Harrison n’était pas aussi rapide. Et j’ignorais totalement si on pouvait en ouvrir un sans se rendre sur place. Qui était cet homme ? Et surtout, s’il était capable de faire ce genre de chose, pour quoi avait-il encore besoin de moi ?
— Cessez de vous tourmenter, mademoiselle James. Contrairement à ce que l’on vous dira, il n’y a que peu de limites à ce que l’argent peut procurer.
— Dans ce cas, pourquoi me faire chanter et ne pas m’avoir engagée ? demandai-je pour la deuxième fois de la soirée.
— Auriez-vous accepté de cambrioler une banque ?
— Bien sûr que non !
Il haussa les épaules, comme si c’était là l’unique raison. Plus ce type était poli, hautain et insupportable, moins j’avais peur de lui.
Smith but une gorgée, soit pour temporiser mon énervement, soit pour s’assurer que je n’avais rien d’autre à ajouter. Si sa réaction doucha ma colère, il n’en resta pas moins une rage froide à le voir réagir comme face à une enfant qui faisait un caprice. Et, lorsqu’il reprit la parole, son ton était aussi sévère que celui d’un parent excédé.
— L’expérience vous apprendra une chose, mademoiselle James : lorsque vous envisagez toutes les possibilités, aucune ne peut vous prendre de court.
Il soutint mon regard quelques instants, puis observa le fond de son verre avant de le finir d’un trait.
— Parlons de demain, Rossignol, dit-il en le posant sur la table.
Je secouai la tête, totalement dépourvue quant à la façon de répondre à cette gigantesque farce.
— Vous pensez sincèrement qu’il suffit de me faire chanter pour me plier à vos moindres désirs ? demandai-je sèchement en me penchant en avant. Vous savez où se trouve l’objet, vous n’avez qu’à le récupérer vous-même.
Je ponctuai ma phrase d’un mouvement provocateur du menton auquel il ne réagit absolument pas. Chose qui m’énerva au plus haut point.
— Et ensuite vous pourrez aller acheter des oranges que vous m’apporterez en prison, dis-je en me relevant. Je ne vous aiderai pas.
Il me dévisagea impassiblement de nombreuses secondes durant lesquelles je fus incapable de bouger. Pourtant, j’avais déjà fait le plus dur. J’étais debout, la porte n’était pas loin. Qu’est-ce qui me retenait, bon sang ?
— Vous avez terminé ?
J’inspirai profondément. C’était ça ou lui lancer quelque chose au visage. Et il n’y avait rien à portée de main. Jamais quelqu’un ne m’avait mise dans un état de rage aussi physique. En général, quand quelqu’un m’énervait, je prenais simplement mes distances en attendant que ça passe. Là, j’étais clouée au sol avec une furieuse envie d’en découdre, verbalement pour commencer. Mais il était impossible de tirer la moindre émotion de ce type.
— Je suis une professionnelle, monsieur Smith, pas le larbin d’un mégalomane en manque d’adrénaline.
Je n’obtins pas plus de réaction que précédemment, et ma frustration grimpa d’un cran. Je secouai de nouveau la tête et me tournai pour me diriger vers la porte. J’avais parcouru la moitié du chemin lorsque la voix de Smith s’éleva dans le silence pluvieux.
— J’ai bien peur qu’il ne soit à présent dans votre intérêt de m’aider, mademoiselle James.
Je me retournai aussitôt. Smith n’avait pas bougé d’un millimètre.
— Je vous demande pardon ?
— McCutcheon vous a vue, répondit-il. Comme moi, il n’a eu aucune peine à déceler votre potentiel.
Il s’arrêta là. Comme si sa phrase ne demandait pas d’éclaircissements. Comme si c’était une explication rationnelle et logique. Ou peut-être comme si j’étais stupide et n’irais pas chercher plus loin qu’une raison donnée sur un ton assuré.
— Et ?
— Et il essaiera de vous éliminer.
Je me passai les deux mains sur le visage. Malheureusement, lorsque je les retirai, Smith se trouvait toujours en face de moi. Rien de tout ça n’était un rêve.
— Je ne lui ai rien fait.
— Ce n’est pas tant ce que vous avez pu ou pourriez faire, Rossignol, mais plutôt ce que vous êtes.
Mon cœur manqua un battement.
— Est-ce que c’est un dieu ?
Ma question lui arracha un sourire. À sa décharge, je devais paraître aussi obsessionnelle que simple d’esprit.
— Pas exactement, répondit-il d’un ton énigmatique avant d’enchaîner. Vous avez conscience que les dieux ont disparu, n’est-ce pas ? Votre mère a bien dû vous l’expliquer.
— Évidemment, rétorquai-je en rougissant.
— Vous semblez plutôt obstinée pour quelqu’un qui le sait, fit-il remarquer.
Si seulement je pouvais lui faire ravaler son air suffisant, il y réfléchirait à deux fois avant d’infantiliser les autres.
— Qu’êtes-vous, tous les deux ?
— Ennemis. Quant à la réponse que vous cherchez, oubliez-la. Il y a des choses qu’il vaut mieux ignorer. Tout ce que vous avez besoin de savoir est que McCutcheon tentera de vous éliminer et que, moi, je souhaite l’éliminer, dit-il avant de lever la main pour couper court à la protestation que je m’apprêtais à lui adresser. L’un de nous deux est appelé à disparaître quoi qu’il arrive. Je ne saurais que trop vous conseiller de choisir le camp qui ne désire pas vous faire subir le même sort que le perdant.
Était-il sérieusement en train de solliciter mon aide pour liquider quelqu’un ?
La soirée pouvait-elle encore empirer ? La semaine ? Ma vie ?
— Pourquoi voulez-vous le faire disparaître ?
— Parce qu’il veut me faire disparaître.
— Je me demande bien pourquoi.
Smith ricana. Il était honnête en affirmant ne pas être familier avec l’humour.
— Admettons que je vous croie et qu’il compte réellement m’éliminer pour une raison aussi obscure qu’insensée. Qu’est-ce qui me prouve que ce n’est pas également votre intention ?
— Pour commencer, j’ai besoin de vous, Rossignol.
— Et quand ce ne sera plus le cas ?
— Ne vous inquiétez pas : j’aurai besoin de vous encore longtemps, répondit-il d’un ton mystérieux avant de laisser flotter quelques secondes durant lesquelles je ruminai ma rage. Nigel vous remettra un dossier comportant toutes les informations qui vous seront nécessaires demain.
Il n’avait pas douté un seul instant que j’accepterais de travailler pour lui. Et le fait qu’il ait eu raison me mettait plus en colère que le chantage lui-même.
— Que ce soit bien clair, Smith : j’irai chercher ce truc pour vous, mais je ne vous aiderai jamais à tuer un homme. Jamais.
— Que ce soit bien clair, James, rétorqua-t-il aussi vivement que froidement, McCutcheon n’a d’homme que l’apparence. Comment croyez-vous qu’il a récupéré l’objet ?
Le ton qu’il avait utilisé me fit rétrécir sur place. Dangereux ou pas, il s’était montré léger tout au long de la soirée. Sa réaction venait de me passer toute envie de le voir un jour en colère.
— Que pensez-vous qu’il soit arrivé à celui qui surveillait les caméras ? continua-t-il. McCutcheon ne l’a pas assommé pour s’emparer de l’objet. Ce garde ne se relèvera jamais, et n’allez pas imaginer qu’il a subi le même sort que Maximilien Gervais. Cet homme est mort. Définitivement mort.
Je commençai à secouer la tête. Nous étions partis dès que l’alarme s’était arrêtée. Personne n’avait parlé d’une attaque sur le vigile qui surveillait les caméras. Une partie de moi voulait se persuader que Smith me mentait de façon éhontée pour m’attirer dans ses filets, qu’il ne s’agissait que d’une ruse pour faire paraître son ennemi encore plus dangereux que lui. L’autre… Je ne me souvenais que trop bien de l’effet que McCutcheon m’avait fait. Et il avait pris congé de manière si précipitée…
Smith secoua la tête, comme si ma réaction le décevait, puis se leva.
— Vérifiez par vous-même si cela vous chante, mademoiselle James. Quand vous aurez la preuve que je vous ai dit la vérité, vous irez chercher ce que je vous demande. Nous nous reverrons demain soir.
Il s’éloigna sans jeter un regard en arrière et avait déjà parcouru la moitié de l’escalier qui menait au premier lorsque je lui criai :
— McCutcheon ignore qui je suis !
Smith s’arrêta, sans toutefois se retourner.
— Je vous ai trouvée avec une facilité déconcertante, Rossignol. Combien de temps croyez-vous qu’il lui faudra ?
Il reprit son ascension et, avant de disparaître de ma vue, ajouta :
— Mes salutations à votre père.
Je serrai les poings. Heureusement, l’arrivée de Nigel m’empêcha de fulminer trop longtemps. Je pourrais recommencer aussitôt à la maison.
Je suivis le majordome en direction de la porte.
— Souhaitez-vous que notre voiture vous raccompagne, mademoiselle James ? demanda-t-il poliment en appuyant sur le bouton de l’ascenseur.
— C’est très gentil à vous de proposer, Nigel, mais je me sentirais insultée si on me payait le taxi après m’avoir baisée.
Nigel ne parut pas le moins du monde choqué.
— Fort bien. Bonne soirée, mademoiselle James.
Il me tendit la jaquette blanc opaque qu’il tenait entre les mains.
— Aucune chance qu’elle le soit, grommelai-je en la lui arrachant.
Je vis le léger sourire de Nigel du coin de l’œil, et l’ascenseur arriva. Le majordome ne perdait rien pour attendre.
Deux minutes plus tard, je sortis dans la nuit et me fondis entre les gouttes. Après avoir longé deux pâtés de maisons, je trouvai un abri, attrapai mon téléphone, remis la batterie et la carte SIM et appelai Harrison. Il décrocha à la deuxième sonnerie, ce qui signifiait qu’il n’était pas en train de jouer.
— Je passe t’apporter un truc.
— Quoi ?
— Quelque chose qui ne va pas te plaire.
— Qu’est-ce que tu as encore fait ? se lamenta-t-il.
— Lola, répondis-je du tac au tac.
— Le coup de Lola, ça fonctionne une fois, Ab’s. Il va falloir trouver mieux.
— Très bien, concédai-je en sortant l’objet que j’avais dans ma poche en faisant bien attention de le tenir par les coins. Alors dis-toi que je t’apporte un challenge comme tu les aimes.
— Tu m’as acheté un nouveau jeu ?
— Pas exactement, répondis-je en observant l’étui à cigarettes de Nigel, sur lequel plusieurs empreintes digitales étaient visibles. Je serai là dans quinze minutes. Enfile un pantalon.
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