Le Ballet des ombres
Chapitre 42
J’étais incapable de lâcher la batte des yeux, le souvenir du simple coup de pied de la veille encore trop vif à mon esprit. Ils étaient cinq, j’étais seule, et ce qui n’aurait en temps normal – même s’il n’y avait absolument rien de normal là-dedans – posé aucun problème se transformait en voie sans issue. Ils étaient semblables à l’homme qui m’avait attaquée le soir précédent. Leurs auras étaient teintées d’une noirceur vorace assez épaisse pour rendre leurs visages troubles au point que je devais me concentrer pour en discerner les traits un peu trop émaciés, et mon pouvoir n’eut aucun effet sur eux.
— Je ne l’ai plus, dis-je en levant des mains agitées de tremblements tout en priant pour que Lupita et Fran se soient bien cachées.
— Voilà qui est dommage ! s’exclama l’homme à la voix cassée.
Puis il se mit à claquer la batte contre sa paume libre. J’essayai de déglutir, en vain, et, lorsqu’il fit un pas dans ma direction, je couinai et reculai comme un animal acculé.
Ce qui le fit sourire. D’une manière aussi sombre et dévorante que l’était son énergie. Ses acolytes eurent la même réaction. Le décor se mit à tanguer au rythme des pulsations trop rapides de mon cœur.
— Je vous jure que je ne l’ai plus, continuai-je, suppliante.
J’observai les hommes l’un après l’autre, tremblante. Leurs orbites étaient trop creusées, leurs joues un peu trop osseuses. Il y avait quelque chose de vide en eux. Quelque chose qui m’aurait donné la chair de poule même si je les avais croisés en plein jour dans un endroit bondé. Quelque chose d’aussi glacial que McCutcheon.
— Dans ce cas, tu vas nous dire ce que tu en as fait.
De nouveaux coups de batte sur sa paume. De nouvelles sueurs froides.
L’homme adressa un signe de tête à l’un de ses acolytes, et celui-ci alla tourner la pancarte sur la porte pour qu’elle indique « Fermé ». Puis il verrouilla.
— Je l’ai remis à une personne qui me fait chanter, répondis-je d’une voix chevrotante. Je n’ai rien à voir dans toute cette histoire. Laissez-moi partir et je vous dirai de qui il s’agit.
Ils échangèrent des regards entendus mêlés d’amusement.
— Dans ce cas, tu vas plutôt aller chercher l’objet et le rapporter. On ne s’approche pas de lui.
Quelque chose me souffla que ce « lui » ne faisait pas référence au médaillon, mais à Smith. Et que j’avais donc eu doublement raison de l’appeler. Mais il ne serait jamais là à temps. On ne traversait pas la ville en deux minutes à moins de pouvoir se téléporter.
— Et on va prendre quelque chose pour s’assurer que tu t’exécutes gentiment, d’accord ? ajouta-t-il. Où est ton employée ?
— Je l’ai envoyée faire une course.
J’avais répondu du tac au tac, avec autant d’aplomb que Lupita lorsqu’elle m’avait couverte quelques minutes plus tôt. Sauf que, même sans Franie pour vendre la mèche, aucun d’eux ne fut dupe.
— Fouillez la boutique et retrouvez-la.
Je criai lorsque les quatre autres se déployèrent, et j’aurais tenté de leur barrer le passage si je n’avais pas entendu un coup puissant sur la porte d’entrée à cet instant précis. Wallace était revenu ! Pourquoi étais-je surprise ? Il était évident qu’il allait me tenir à l’œil. Mais je n’aurais jamais cru pouvoir être aussi contente de voir débarquer la police.
Il continua à rouer la porte de coups et à malmener la poignée, et deux des hommes firent demi-tour pour l’accueillir avec leur chef. Trois contre deux, c’était toujours aussi critique que du cinq contre un, mais c’était une légère amélioration. Une amélioration qui avait sorti son arme et montrait son badge à travers la vitre.
Un des hommes déverrouilla poliment la porte, et je sautai sans réfléchir sur le dos de l’un des autres. Il n’avait ouvert que pour éviter de trop attirer l’attention dans la rue, pas pour discuter, et l’effet de surprise était tout ce qui nous restait pour gagner du temps.
Le type sur lequel je me trouvais se mit à tourner sur lui-même et à me distribuer des coups de poing à l’aveuglette. Je tins bon jusqu’à ce qu’il atteigne ma cage thoracique déjà noircie par les ecchymoses et que la douleur me fasse lâcher prise en hurlant.
— Police de Hallow, les mains en l’air ! entendis-je au moment où un pied se dirigeait à toute allure vers ma tête.
Un coup de feu retentit, assourdissant dans l’espace confiné de la boutique, et l’homme sur lequel j’avais sauté manqua mon visage, déstabilisé par la balle qui venait de traverser son épaule. Mais il ne s’écroula pas. Il se contenta de se retourner, comme s’il ne venait pas d’être touché. Comme s’il n’avait pas plus remarqué la blessure que s’il s’était agi d’une piqûre de moustique. Pourtant je voyais la plaie, le sang qui commençait à s’en écouler. Wallace avait fait mouche. Et ça n’avait servi à rien. La panique me saisit à la gorge en pensant à Fran et Lupita.
Un des deux autres lui assena un revers du droit et le second en profita pour lui prendre son arme, puis ils se mirent à le rouer de coups.
— Wallace ! hurlai-je lorsqu’il en ramassa un si violent qu’il décrivit un tour sur lui-même avant de s’écrouler au sol, immobile.
Celui sur qui il avait tiré m’attrapa et m’immobilisa contre sa poitrine. Je ne m’étais même pas rendu compte que je m’étais relevée, que je m’étais élancée vers Wallace. Que les larmes maculaient mes joues.
— On l’a.
Je tournai la tête, et mon cœur termina de se briser en voyant qu’un des deux hommes retenait Lupita par les bras, exactement comme j’étais retenue. Mais elle avait le menton relevé, sa posture était fière. Du haut de son mètre cinquante et des poussières, elle imposait force et respect.
— Lupi, sanglotai-je.
Ils la firent avancer en direction de la porte.
— Tout ira bien, mademoiselle James, m’assura-t-elle d’une voix égale.
Elle mentait toujours aussi bien.
Les hommes la conduisirent hors du magasin, dans la fourgonnette, puis le responsable s’approcha de moi.
— Livrez le médaillon ce soir à City Hall. Seule. Il vous attendra.
McCutcheon.
On me relâcha alors, et les deux derniers s’en allèrent en refermant la porte derrière eux.
Comme si de rien n’était.
En plein jour.
Dans une rue à forte fréquentation.
La réalité était le plus horrible des cauchemars.
Même si mes jambes refusaient de me porter correctement, je me précipitai vers Wallace et cherchai désespérément son pouls. Je jurai un remerciement lorsque je le détectai et courus sans attendre vers l’arrière-boutique en hurlant à pleins poumons.
— Franie !
Au bout du troisième appel, ma voix n’avait plus aucune substance et était aussi éraillée que celles des hommes étaient cassées. J’avais la certitude, au plus profond de moi, que Lupita l’avait cachée, qu’elle l’avait protégée, qu’elle était sortie pour qu’ils la trouvent, elle, et non Fran. Qu’elle aurait préféré mourir plutôt qu’on touche à un seul des cheveux de la petite. Mais, plus les secondes défilaient, plus je fouillais à la recherche d’une petite tête blonde dans tous les coins et recoins sans succès, plus mon corps se faisait lourd et, au dixième appel, je me laissai tomber au sol, incapable de continuer à avancer, agitée par des sanglots aussi irréguliers que puissants, et je pleurai. Jana m’avait confié sa fille. Fran s’était retrouvée en danger par ma faute. Et, à présent, elle avait disparu, et j’étais l’unique responsable.
— Abby ?
Mon cœur se brisa une nouvelle fois en entendant la voix étouffée de Fran.
— T’es seule ? Lupita dit seument si t’es seule.
— Oui, répondis-je en me mettant à sangloter de plus belle. Où es-tu, Franie ?
Le soulagement aurait dû me faire arrêter de pleurer, mais il avait l’effet inverse. Les larmes coulaient de plus belle.
Je remarquai un mouvement en périphérie de ma vision et tournai la tête. Le bas d’une robe de mariée se souleva légèrement. Fran guigna à l’extérieur, puis sourit en me voyant.
Je me relevai d’un bond et me précipitai vers elle pour l’attraper, la serrer dans mes bras, la bercer, sentir son odeur et la chaleur de sa peau si douce. Elle n’avait rien. Rien. Dieu bénisse Lupita.
— Pouquoi t’es tristre ?
— Je ne suis pas triste, ma puce, répondis-je en baignant son front de baisers et de larmes. Je suis heureuse.
Je vis l’incompréhension se peindre sur son adorable visage, et je me mis à rire entre deux sanglots.
— Viens, il faut qu’on s’en aille, lui dis-je.
Mais c’était plus pour me donner le courage de le faire, de continuer à avancer. Car si je voulais récupérer le médaillon, je n’avais pas trente-six solutions. Smith était en route et serait bientôt là, il partirait ensuite sûrement à ma recherche en pensant que j’avais été enlevée. Pas par amitié, par pragmatisme. Il avait besoin de moi. Je devais donc traverser la ville, aller braquer une nouvelle fois son coffre-fort et mettre les voiles avant qu’il ne rentre. Et tout ça avec Fran.
— Où on va ? demanda celle-ci alors qu’on revenait dans la boutique.
— On va faire un saut chez un ami, et ensuite tu iras rendre visite à tonton Harri, d’accord ?
— Hum, fit-elle d’un ton pensif qui ne cadrait pas du tout avec son âge.
Wallace était toujours étendu au sol, et je me rendis directement dans mon bureau pour récupérer le kit que j’y gardais en cas d’urgence. Dire que je pensais qu’il ne me servirait jamais et qu’il ne s’agissait que de coquetterie.
— Où allez-vous ? me demanda un Wallace légèrement étourdi mais debout lorsque nous revînmes dans la boutique.
Il se frotta la tempe, là où le coup qui l’avait terrassé avait déjà fait gonfler son visage, puis grimaça. Il ne lui manquait qu’une lèvre fendue et on serait assortis.
— Récupérer mon employée.
— Vous ne pouvez pas y aller seule, c’est du suicide. Je vais appeler des renforts.
Wallace le juste, le procédural, était de retour.
— Non, lui dis-je fermement. Vous ne contactez pas vos collègues. Ils la tueront.
Il ne prit pas très bien mon refus, mais, étrangement, ne protesta pas.
— Dans ce cas, je viens avec vous.
Je secouai la tête.
— Ils m’ont dit de venir seule.
— Abby…
— Christopher, le coupai-je aussitôt. C’est non.
— C’est non, répéta Fran.
Puis une idée me vint.
— Est-ce que vous pourriez déposer Fran chez quelqu’un pour moi ? Je vous donne l’adresse.
Je préférais largement ne pas aller chez Smith avec Fran. Je l’aurais fait en cas de nécessité parce que passer d’abord à l’appartement de mon frère m’aurait fait faire un immense détour que je ne pouvais me permettre, mais cette solution me rassurait bien plus. Et ça empêcherait Wallace de me suivre.
Une frustration mêlée de colère enfla en lui, pourtant il hocha la tête.
— Si vous me dites où vous allez.
Je soupirai, sondai les profondeurs de son regard, et ce que j’y décelai m’arracha un nouveau soupir. Il ne plaisantait pas. J’allais être obligée de lui faire confiance jusqu’au bout, et ça ne me plaisait guère. S’il faisait intervenir ses collègues, je ne donnais pas cher de nos peaux. Mais, à bien y réfléchir, nos chances n’étaient pas vraiment meilleures même s’il ne le faisait pas.
— Au Palace Scorlotti. Et ensuite à City Hall. Mais Wallace, ils la tueront s’ils voient l’ombre d’un flic. Ils me tueront probablement également. Promettez-moi.
Il hocha la tête. J’allais devoir me contenter de ça. Il fallait que je traverse la ville, et je n’avais plus une seconde à perdre.
— Je peux vous déposer, dit-il alors. J’ai ma voiture de service.
Peut-être que Dieu existait, en fin de compte.
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