Le Ballet des ombres
Chapitre 13
Je fus très fière de moi en arrivant chez Jana à 20 heures tapantes. Elle commençait à travailler à 21 heures et il lui fallait une bonne demi-heure pour s’y rendre, raison pour laquelle elle était toujours de mauvais poil quand j’étais en retard. Elle avait essayé de me donner rendez-vous plus tôt, mais, dans la mesure où je connaissais ses horaires, ça n’avait jamais fonctionné. Tant pis pour elle ; elle n’avait qu’à se choisir une baby-sitter qui annulait moins souvent.
— Incroyable ! s’exclama-t-elle lorsque je passai le nez par la fenêtre de son salon. Je vais être à l’heure !
Elle semblait aussi surprise que moi.
— Oui, il va neiger, dis-je en entrant chez elle.
— Merde, la météo a annoncé ça ? Je n’ai rien vu. Ils parlent tous de toi ! Il n’y a jamais de neige à Hallow, ce serait chouette.
— Abby ! s’exclama Fran.
Elle se trouvait sur le tapis en face de la télé devant des cartoons et jouait avec Monsieur Patate, qui avait actuellement le nez à la place d’une oreille. Je la félicitai en levant un pouce dans sa direction quand elle me le montra fièrement.
— Tatate ! ajouta-t-elle.
— C’est une expression, repris-je en m’approchant de Jana. Quand il se passe quelque chose d’incroyable, on dit qu’il va neiger.
— Vous et vos expressions ! bougonna Jana tout en enfilant une botte.
Elle dodelinait des fesses, en équilibre précaire sur une jambe, et je fus tentée pendant une fraction de seconde de la pousser à la hanche pour la déséquilibrer un peu plus. C’était mal. Mais ça aurait amusé Fran.
— Elle a déjà mangé, continua Jana en se redressant. Il faut qu’elle soit couchée avant 21 heures. Je vous connais. Sinon elle est grognon toute la journée. Il y a un reste de pâtes dans le frigo si tu as faim. J’ai mon téléphone. Tout devrait bien se passer.
— Je ne vais pas abîmer ta fille, rétorquai-je, vexée que, après tout ce temps, elle agisse encore comme si c’était le cas.
— Ce n’est pas pour elle que je m’inquiète, répondit-elle en empoignant sa deuxième botte. Elle commence à jeter des trucs. Fais attention à ta tête.
Puis elle se releva d’un bond, comme ces diablotins quand on ouvrait leurs boîtes, et attrapa sa veste.
— J’y vais. Maman t’aime, chérie ! lança-t-elle à Fran, qui l’ignora royalement au profit de Monsieur Patate. Merci encore, Abby.
— Toujours présente ! répondis-je. Amuse-toi bien.
— C’est le travail, pas un rancard.
— C’est pas amusant d’être stripteaseuse ?
— Si être considérée comme un bout de viande te plaît, si.
— Je t’ai déjà dit que tu pouvais venir travailler à la boutique.
Jana secoua la tête. Ça faisait des années que je le lui proposais et des années qu’elle refusait pour une raison qui m’échappait.
— Allez, je file. Passez une belle soirée !
Elle ouvrit la porte et se précipita dans le couloir.
— Jana ! l’appelai-je.
Le temps qu’elle fasse demi-tour, je lui tendais son portable, qu’elle avait oublié sur le meuble à côté de la porte.
— Merci, dit-elle en soupirant. Et souviens-toi de te méfier de Fran. Elle lance très fort pour son âge !
— File, lui ordonnai-je. Tout se passera bien, j’ai la tête dure.
Elle m’adressa un sourire forcé, jeta un dernier regard à la prunelle de ses yeux, puis fit volte-face et s’en alla. Je refermai la porte et m’approchai de Fran.
— Alors, terreur, quoi de neuf ? lui demandai-je en me laissant tomber sur le canapé à côté d’elle.
— Tatate ! répéta Fran en me montrant fièrement Monsieur Patate, qui avait à présent un œil dans la bouche.
Et dire qu’elle m’avait reconnue sur les images du carambolage.
— Tu sais que ce n’est pas vraiment là que vont les yeux ?
Ma remarque sembla la déconcerter au plus haut point. Elle fronça ses adorables petits sourcils blonds et pinça les lèvres tout en observant son travail. Puis elle retira la pièce et, l’instant suivant, cette dernière m’arrivait en plein front. Jana avait raison, elle lançait vraiment fort pour sa taille.
— Pas bien, Fran. On ne jette pas des choses sur les gens, fis-je en prenant une grosse voix.
La petite filoute eut un air si innocent qu’on lui aurait donné le bon Dieu sans confession. Elle ferait des ravages à l’école, dans tous les sens du terme. Ses futurs camarades ne perdaient rien pour attendre.
— Alors, qu’est-ce que tu veux faire ? lui demandai-je en attrapant distraitement Monsieur Patate avant qu’elle ne décide de m’en envoyer d’autres parties au visage.
— Aho ! répondit-elle.
— De nouveau ? Je vais encore pleurer.
Cette idée sembla la ravir.
Fran ne parvenait pas à prononcer les « L », ce qui était absolument à croquer, et elle adorait le film Là-haut. Elle me l’avait fait regarder des dizaines de fois, au point que je le connaissais par cœur et que j’étais persuadée qu’elle appellerait sa première fille Kevin. En parlant de « L »…
— Hey, Franie, tu sais ce qu’il y a la semaine prochaine ? Halloween !
Elle écarquilla les yeux. Elle avait déjà bien associé le concept du déguisement avec les pubs qu’elle voyait à la télé. Et, pour être honnête, je n’arrêtais pas de lui en parler, parce que l’idée de la déguiser m’emplissait de joie. Je pensais à une petite pirate, ou un perroquet, et je ferais le pirate.
— Répète après moi : Halloween.
— Ah ouine !
— C’est bien, ma puce. On y est presque.
Elle s’était levée et était en train de me griffer amoureusement les genoux pour essayer de récupérer Monsieur Patate.
— Ça te dit de te déguiser en pirate ?
— Panda ! m’affirma-t-elle.
— Tu veux te déguiser en panda ?
Elle acquiesça. Bon. Tant pis.
— Ou parillon !
— C’est nul, les papillons, Fran. Ça se brûle stupidement les ailes à la première occasion.
Elle s’immobilisa aussitôt et, l’instant suivant, elle était en pleurs. Je mettais toujours les pieds dans le plat. Je la pris dans mes bras et l’installai sur mes jambes, ce dont elle profita pour récupérer Monsieur Patate plus vite que l’éclair. Est-ce que je rêvais, ou cette petite venait de me rouler ? Elle ne semblait plus du tout triste, en tout cas. Bon sang, Jana n’allait jamais survivre à son adolescence.
— Ça te dirait que je demande à Lupita de te faire un costume de panda ? Ça l’occupera.
— Ouiiii, roucoula Fran.
Elle se réjouissait à l’idée du déguisement, pas à celle d’embêter Lupita. Mais, comme ça, nous serions toutes les deux gagnantes dans l’histoire.
J’assis Fran sur le canapé et allumai la télévision avant d’aller me chercher un verre d’eau. Lorsque je revins, Fran était perdue dans la contemplation d’un énième reportage sur le carambolage de la veille.
— Encore ? me plaignis-je. Ça devient fatigant, à force…
Les mêmes images, les mêmes remarques, pas une once de nouveauté. Il était temps de passer à autre chose.
— Abby ! fit Fran en désignant une photo de moi, floue, en arrière-plan d’un journaliste qui expliquait qu’une cinquantaine de véhicules avaient été impliqués dans l’accident et que les trois blessés graves étaient toujours dans un état stationnaire.
J’attrapai la télécommande pour chercher le canal du DVD. En zappant, je constatai que quasiment toutes les chaînes traitaient le même sujet. Normal, en fin de compte : il était l’heure des nouvelles. J’avais bien choisi mon moment pour allumer la télévision. J’allais appuyer une nouvelle fois sur le bouton lorsque je reconnus un visage familier.
— Tiens, tiens, bonsoir, monsieur Fitzsimmons.
— Fitzsimmons, répéta Fran.
— C’est bien, fis-je sans la regarder. Tu expliqueras à Harrison de qui il s’agit, d’accord ?
Elle répondit quelque chose que je ne compris pas. J’étais trop occupée à détailler le maire, qui s’exprimait sur les événements sans précédent de la veille et sur les mesures qu’il comptait prendre pour sécuriser ce dangereux carrefour.
— Tu vas voir qu’il voudra encore nous installer un rond-point, dis-je à Fran.
— Tatate, commenta-t-elle en me fichant à moitié ledit Monsieur Patate dans une oreille.
— C’est un bon qualificatif, et plus poli que ce à quoi je songeais.
— Tu regardes Aho, me rappela-t-elle.
J’allais changer de chaîne lorsque le sujet de la conversation évolua.
« … beaucoup que l’inconnue se manifeste. Bien sûr, les événements sont tragiques, mais cette femme a sauvé la vie d’un homme. »
Il fut interrompu par une ribambelle de questions.
— « Un homme ». Ha ! Wallace… de quoi te caches-tu ?
« Que lui diriez-vous si elle vous regardait ? » cria un journaliste plus fort que les autres.
Fitzsimmons adressa un de ses sourires charmeurs à la caméra. C’était étrange, il avait réellement moins de charisme à l’écran. Normalement, c’était l’inverse.
« De ne pas avoir peur de se manifester, que son acte était héroïque, et que je souhaiterais la remercier en personne et lui remettre la médaille du mérite. »
Je faillis m’étouffer.
— Mon cul, oui, maugréai-je.
Ça puait le piège à plein nez. J’étais sûre que la récompense s’accompagnerait d’un séjour tous frais payés à l’ombre. Que ce soit celle de barreaux ou d’un labo.
— Mon cul, rebondit Fran.
J’écarquillai les yeux en la regardant. Oups. Et si je lui disais de ne pas répéter ces mots maintenant, elle ne ferait plus que ça.
— Tu jureras bientôt mieux que ta mère, lançai-je en me levant pour aller mettre le DVD.
Ça me ferait gagner quelques secondes pour écouter le maire. Malheureusement, les questions suivantes furent d’une inutilité désolante. Il pensait qu’il y avait une explication tout à fait rationnelle à l’arrêt du bus – merci –, qu’on ne devait pas s’enflammer – merci encore –, et qu’il fallait passer à autre chose. Je retins un rire nerveux quand il répéta encore une fois qu’il voulait me remettre la médaille du mérite.
« Si vous nous regardez, s’il vous plaît, manifestez-vous. »
— Je vous regarde, Eugene, lui répondis-je. Et vous rêvez.
J’allai me réinstaller sur le canapé et changeai définitivement de chaîne. Deux minutes après avoir lancé le film, j’entendis un bruit suspect vers l’entrée. Je soupirai. Ce devait être le voisin de Jana qui me faisait éviter le couloir, celui qui en pinçait pour elle et déposait des poèmes sur sa porte.
— On dirait que l’amoureux transi a encore frappé.
— Jack, me confirma Fran.
Jack n’était pas méchant, mais il était une des raisons pour lesquelles j’entrais toujours par la fenêtre. Il avait le béguin pour Jana depuis qu’elle avait emménagé ici, presque deux ans auparavant, et il lui laissait des mots doux plusieurs fois par semaine. Un jour, quelques mois plus tôt, j’étais tombée sur lui dans l’entrée. Il avait essayé de me convaincre de dire à Jana qu’il l’aimait. Il m’avait tenu la jambe pendant si longtemps que j’avais sérieusement songé à le vider de son énergie et à l’abandonner dans le couloir. Selon moi, ses poèmes étaient assez clairs, mais il ne semblait pas partager mon avis, puisque mon amie n’avait jamais donné suite. Les types en avaient tous après elle, ce qui n’était pas étonnant. Jana était de loin la plus belle femme que je connaissais. Je me sentais toujours terriblement quelconque à côté d’elle dans la rue. Mais lui… il était insistant et dérangeant. Heureusement, il n’y avait rien de néfaste dans son aura. Sinon j’aurais déjà forcé Jana à déménager, au lieu de me contenter d’insister régulièrement.
Je me rendis jusqu’à la porte, que j’ouvris d’un coup sec, espérant prendre Jack sur le vif, mais il avait été plus rapide et avait regagné son appartement le temps que j’arrive. Je détachai le mot qu’il avait scotché sur la poignée et refermai.
— Voyons ce que le facteur a apporté aujourd’hui… « La solitude me pousse à être seul, moi je suis d’accord que tu veux être tranquille. Je viens, je pars comme la pluie, mais toi tu est le soleil et les nuages. Ne prend pas tout ça pour une lettre d’amour, non, c’est juste un pardon de moi. Les femmes ne m’accorde aucun répit, mais je vis comme pour le monde. C’est con la vie. » Eh bien… Ça ne s’est pas arrangé. Il faut vraiment que ta mère se décide à faire quelque chose pour ce garçon, Fran. Il doit se ruiner en papier.
— Aho ! me répondit Fran, que j’avais de toute évidence dérangée.
Elle préférait les maisons volantes aux histoires d’amour tragiques. Tant pis.
Je déposai la lettre de Jack sur le meuble à l’entrée, là où traînait tout un tas d’autres déclarations du pauvre bougre, et allai me réinstaller sur le canapé.
Une heure plus tard, Fran dormait à poings fermés, à moitié vautrée sur moi, je mangeais les pâtes réchauffées de Jana et j’avais envie de répéter « Écureuil ! » à tout-va. Ce fut à ce moment que j’entendis un nouveau bruit en provenance du couloir. Je soupirai, presque décidée à dire à Jack que j’étais désolée, mais que Jana était mariée à un mafieux qui risquait de lui faire la peau s’il continuait. Je détestais mentir, mais ça devenait ridicule.
Je fus plutôt étonnée lorsque la sonnette retentit. Je ne l’avais jamais entendue. Personne ne s’en servait, pas quand j’étais là, tout du moins. Et c’était plutôt le genre d’immeuble où on frappait de manière répétée et énervée aux portes jusqu’à ce qu’elles s’ouvrent. Heureusement, Fran ne s’était pas réveillée.
Je me rendis jusqu’à l’entrée et lorgnai par le trou, puis j’étouffai un juron. Pas assez bien, visiblement, puisque l’homme dans le couloir parut relativement outré par mon vocabulaire. J’aurais volontiers maudit ces fichus murs en carton si je n’avais pas été aussi choquée par la présence de l’invité. J’avais vu ce type pas plus tard que la veille.
— Que voulez-vous ? demandai-je au majordome à travers la porte.
Au lieu de me répondre, il agita une enveloppe qu’il tenait dans une de ses mains gantées d’un air hautain. J’hésitai une fraction de seconde, mais la curiosité l’emporta et j’ouvris les trois verrous à la suite. Le majordome m’adressa un sourire contrit et agacé en me tendant la missive, puis il tourna les talons. Aussi vite que ça. Sans un mot.
— Attendez ! lui criai-je, mais il m’ignora.
Bon sang, ce type était rapide ! Et il n’était pas question que je lui coure après. Jamais je ne laisserais Fran toute seule ici.
Je refermai la porte et verrouillai sans quitter l’enveloppe des yeux, comme si elle était radioactive. Mon mauvais pressentiment était revenu en puissance. Parce qu’il n’y avait pas trente-six raisons qui pouvaient expliquer que le majordome de l’homme chez qui j’avais volé un bijou en toc la veille me rende visite dans un appartement qui n’était pas le mien pour me remettre une lettre. Il savait où me trouver, et cette simple pensée me terrorisa.
Je m’avançai jusqu’à la table du salon, les genoux tremblants. Là, je m’arrêtai, retournai l’enveloppe dans tous les sens, pris une profonde inspiration et l’ouvris. Mes pires cauchemars devinrent réalité lorsque je sortis une série de photos. Sur les premières, on me voyait à la boutique, dans le métro, chez moi. Les suivantes étaient bien plus inquiétantes. Elles avaient été prises chez mon père, une fois où mon frère et moi étions présents. Les derniers clichés me donnèrent des sueurs froides. Je les passai tous en revue, rapidement, et me vis en train d’ouvrir le coffre, de voler le bijou, puis de le ranger dans mon corsage. Je déglutis difficilement en comprenant qu’une caméra d’appoint avait été placée dans la pièce. Ma couverture était grillée. J’avais été piégée.
Le plus inquiétant fut tout de même la dernière chose que je trouvai dans l’enveloppe. Il s’agissait d’une feuille cartonnée sur laquelle un message m’était adressé dans une écriture harmonieuse. Sur une face, il était écrit « Rendez-vous demain, 19 heures. Vous connaissez l’adresse », et rien d’autre. Lorsque je la retournai, le sol se mit à tanguer.
« Pas un mot à vos associés, Rossignol. »
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