Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 26 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 26

 

 

Ça ne pouvait pas être en train de se produire. C’était une blague. Quelles étaient les probabilités qu’il y ait un hold-up dans la banque que je venais dévaliser ? Mais hors de question d’abandonner ma mission. Pas avec ce qui était en jeu. Avec un peu de chance, ils étaient venus vider les caisses et allaient repartir aussi vite.

Je poussai le directeur dans le couloir sans réfléchir et lui fis aussitôt signe de se taire. J’étais collée à lui, contre le mur. La position aurait été totalement incongrue si des braqueurs armés n’avaient pas fait irruption dans la banque, le visage dissimulé par des masques. Après tout, je ne l’avais rencontré que quelques minutes auparavant. Ce n’était pas le genre de comportement qu’on adoptait avant le deuxième rendez-vous. Mais cela me permit de lui subtiliser son passe rapidement et sans qu’il s’en aperçoive. Il était bien trop terrorisé par ce qui se passait dans le hall. Le pauvre tremblait comme une feuille.

— Tout le monde à terre ! répéta l’un des braqueurs. Les mains en évidence sur la tête. Obéissez, et il ne devrait rien vous arriver.

— Ne dites rien, chuchotai-je à l’attention du directeur. Ils ne savent pas qu’on est ici.

Je reculai, laissant Abernathy pantelant contre le mur, rangeai discrètement son passe dans ma poche et attrapai le portable que Smith m’avait donné. J’étais bien décidée à profiter du fait que les braqueurs ne nous avaient pas vus pour lui passer un savon mémorable – et murmuré – pendant que j’étais encore en mesure de le faire. Pourquoi, ô pourquoi, des braqueurs débarquaient-ils précisément dans la banque où j’étais censée voler quelque chose ? Et, bon sang, qu’est-ce que Wallace fichait là ? Je croyais aux coïncidences, mais j’avais mes limites. Rien de tout ça ne tenait du hasard.

Je m’allongeai sur le ventre tandis que le téléphone sonnait, rampai avec prudence afin de sortir juste suffisamment la tête du couloir et jaugeai la situation dans le hall.

— Merde ! sifflai-je entre mes dents.

J’apercevais dix braqueurs, mais il se pouvait qu’il y en ait davantage. Ils portaient tous des masques de Speedy Gonzales et des armes qui auraient fait passer Rambo pour un amateur. Ça sentait le roussi à plein nez. On ne mobilisait pas autant d’hommes si on ne comptait pas repartir avec un sacré pactole.

Au bout de la douzième sonnerie, je dus me rendre à l’évidence : Smith ne décrocherait pas. Je me relevai précautionneusement en pestant en silence, me plaquai contre le mur en face du directeur qui n’avait pas bougé d’un pouce et était blanc comme un linge, et envoyai un SMS éloquent à l’abruti qui m’avait forcée à venir ici : « Braquage banque R. WTF ».

— Ils ne savent pas que nous sommes là, répétai-je aussi discrètement que possible au directeur en m’accompagnant de gestes afin de me faire comprendre. Pas de souci à se faire. Ils vont prendre l’argent et partir.

Je n’y croyais pas une seconde vu ma chance, mais lui avait le droit d’espérer et de se détendre un peu. À ce rythme, il était bon pour faire une crise cardiaque dans les minutes à venir. Et je n’arriverais plus à museler ma propre angoisse bien longtemps en étant ainsi fouettée par la sienne.

— Monsieur Abernathy ! cria celui qui devait être le chef des braqueurs. Vous êtes demandé dans le hall !

Le directeur pâlit au point que je n’aurais jamais pu avoir le moindre doute quant à son nom si je l’avais ignoré jusque-là.

Je secouai la tête pour lui intimer de rester exactement où il se trouvait et de ne pas jouer les héros. Ou les petits toutous dociles.

— Ne m’obligez pas à venir vous chercher ! menaça l’homme avant de changer radicalement de ton et d’interlocuteur. Vous, remplissez ce sac d’argent, et que ça saute !

Abernathy me regarda, regarda le hall, me regarda de nouveau, puis le hall, moi encore. Il allait finir par me donner le tournis. Je secouai encore une fois la tête.

— Ils ne savent pas où on est ! plaidai-je à mi-voix.

— Vont fouiller ! objecta-t-il tout aussi doucement, les yeux tellement écarquillés qu’on aurait dit un poisson hors de l’eau.

Il n’avait pas tort. Dans moins d’une minute, les braqueurs feraient le tour de la banque et nous débusqueraient. Ce n’était pas comme si nous avions un endroit où nous cacher dans ce couloir. Si seulement Milo avait été là. C’était lui le spécialiste des hold-up. Même si, en son temps, il préférait agir seul ou en tandem. Nous étions faits comme des rats, sans nulle part où aller. Il n’y avait que le coffre qui…

Oh, mais ça ferait parfaitement l’affaire.

Je fis signe à Abernathy, mais il secoua la tête en comprenant mon idée. Je ne saurais jamais ce qu’il était sur le point de répondre, car il fut coupé par le chef des braqueurs.

— Dans trente secondes, je tuerai quelqu’un. Il y a assez d’otages pour tenir plusieurs minutes, si vous avez réellement envie de prendre votre temps.

Bon sang, je détestais les gens qui faisaient du chantage. J’espérais de tout cœur qu’ils auraient un cercle privatif en enfer avec jacuzzi de lave.

— Quinze secondes !

— Plus vite que ça, s’énerva un autre braqueur, probablement contre la personne chargée de mettre l’argent dans un sac.

— Dix secondes ! tonna l’homme de sa voix profonde.

— Je suis là !

Je fis les gros yeux à Abernathy, qui avait déjà levé les mains pour s’avancer dans le hall. Bon sang !

— Ah, monsieur Abernathy, se félicita le chef. Bien le bonjour.

Je restai collée contre le mur, à court d’idées. J’étais dans une belle merde, et ce n’était pas rien de le dire. Ce n’était même pas la première fois que je pensais ça de la semaine et nous n’étions que mercredi. Ça ne présageait rien de bon.

Mes options étaient maigres. Si les braqueurs voulaient Abernathy, c’était sans aucun doute pour accéder au coffre-fort, qui se situait au fond du couloir où je me trouvais, après la salle des casiers. Et ils auraient besoin du passe que je lui avais subtilisé. Ma journée devenait plus intéressante à mesure que les secondes défilaient.

Je jetai un regard rapide dans le hall. Les braqueurs, en arc de cercle, surveillaient clients comme employés. Le chef portait un pull ou un foulard rouge qui ressortait légèrement sous sa veste sombre et était aisément reconnaissable. Sa posture criait l’autorité tandis qu’il accueillait le pauvre Abernathy, bras levés et tremblants, auprès des autres otages. Je ne voyais pas Wallace, puisque tout le monde était agglutiné, face contre terre et mains sur la tête, mais il était impossible de manquer Ernie grâce à son boubou criard. Il ne pourrait pas m’aider à l’heure actuelle. Bon sang, je n’aurais jamais dû lui demander son aide. S’il lui arrivait quelque chose par ma faute, jamais je ne me le pardonnerais.

Non, me repris-je. Paniquer plus tard.

En face du couloir où je me situais se trouvait une plante assez touffue pour s’y cacher et servir de relais en direction de l’escalier au fond de la pièce, sous lequel je pouvais soit me mettre à couvert, soit m’abriter en cherchant une meilleure planque. Mais, pour parvenir jusqu’à elle, puis aux marches, je devrais courir ventre à terre – littéralement – et attendre que personne ne regarde dans ma direction, ce qui risquait fortement de ne jamais se produire puisque je me tenais à l’endroit exact où ils voulaient se rendre. Il me fallait une diversion. Mais je n’irais pas très loin avec… rien du tout à disposition, à part un sac contenant deux téléphones, un rouge à lèvres corail, un kit de poche pour ouvrir un coffre-fort et deux masques en forme de tête d’animaux qui ne couvraient que les yeux. Même MacGyver aurait déclaré forfait. Et je ne pouvais pas absorber l’énergie des braqueurs à cette distance. Ce n’était pas comme si je pouvais demander à mes pouvoirs de déconner quand j’en avais besoin. Quelle plaie.

Je me passai les mains sur le visage après m’être de nouveau plaquée contre le mur. Dans le hall, la conversation entre Abernathy et le chef se poursuivait, mais, maintenant que ce dernier ne criait plus, je n’avais aucune idée de ce qu’ils se racontaient.

Mon don pouvait s’avérer très utile en certaines situations et totalement inutile en d’autres – comme, disons, les braquages de banque. Il ne me restait que la plante. Ou attendre qu’ils s’approchent pour leur subtiliser leur énergie. Étrangement, ma peau n’étant pas résistante aux balles, la première option me plaisait beaucoup plus.

Je sursautai en entendant un coup de feu.

— Où ? cria le chef.

Sa voix rauque, comme si elle était toujours à la limite de se casser, était facilement reconnaissable.

— Puisque je vous dis que je ne l’ai pas ! répondit Abernathy. Je ne sais pas où il est ! Non, arrêtez !

Un autre coup de feu.

— Je l’avais tout à l’heure, mais je ne l’ai plus ! Je ne sais pas ! Je ne sais pas où il est passé !

Le braqueur lui demandait le passe que j’avais en ma possession. Il était temps de filer à l’anglaise avant qu’ils ne déshabillent entièrement Abernathy ou ne viennent vérifier s’il ne l’avait pas perdu en chemin. Ce qui aurait été inconcevable. On ne devenait pas directeur de ce genre d’établissement en égarant des clés ouvrant des coffres qui renferment plusieurs millions de dollars. Mais ce n’était pas plus improbable que l’idée que quelqu’un le lui avait dérobé quelques minutes plus tôt pour commettre un vol dans la banque qu’ils voulaient braquer. Ma bonne étoile venait vraisemblablement de se transformer en trou noir.

Je jetai un coup d’œil rapide dans la salle, pile au moment où le chef frappa Abernathy au visage. Ce dernier s’écroula au sol, et mon cœur plongea dans ma poitrine.

Je me tournai en direction de la plante, décidée à m’y cacher le temps de les laisser approcher après avoir abandonné le passe par terre derrière moi et me figeai. Quelqu’un avait volé ma planque. Quelqu’un qui me dévisageait avec des yeux ronds comme des soucoupes.

— Je n’ai rien à voir là-dedans ! m’écriai-je silencieusement à l’attention de l’inspecteur Wallace en pointant le hall du pouce.

Étrangement, il ne sembla pas le moins du monde convaincu.

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