Le Ballet des ombres
Chapitre 17
J’étais à bout de souffle et je planais en pénétrant dans le tea-room où j’avais rendez-vous avec Jessica. L’adrénaline roulait dans mes veines comme une lame de fond. Je m’étais rarement sentie si grisée. C’était presque aussi bien que la première fois que j’avais volé un portefeuille. Mieux, même, car, lors de mon premier essai, je m’étais lamentablement fait prendre la main dans le sac et j’avais dû partir en courant. Chose qui ne m’était plus arrivée jusqu’à Wallace. Étrange que ce soit justement ces deux événements qui aient été les plus excitants de ma vie de voleuse. Peut-être que ce qui me faisait réellement prendre mon pied était de me faire attraper, au fond. Cette pensée m’arracha un sourire. Je ferais le pain bénit d’un psy.
Jessica se leva dès qu’elle me repéra, le visage rayonnant. Je l’avais rarement vue aussi radieuse.
— Wow, s’exclama-t-elle lorsque je la serrai dans mes bras, tu as vraiment l’air en forme !
— Je te retourne le compliment ! lançai-je en prenant place en face d’elle.
— Changement de poste, répondit-elle avec un sourire à la fois mutin et serein. Si tu savais à quel point troquer un patron pète-cul contre une patronne qui a fait le même job que toi avant sa promotion est bon pour le moral.
— Ça me fait vraiment plaisir, dis-je en lui serrant la main sur la table.
Le voile tomba à cet instant. Jessica et moi étions toujours très heureuses de nous voir, mais, immanquablement, le moment où l’on se souvenait qu’on s’était rencontrées par l’intermédiaire de Danny resurgissait. Cet atroce moment où sa disparition redevenait tangible. Quand je la regardais, je reconnaissais les cheveux noirs de son frère, les hautes pommettes qu’ils avaient héritées de leur père cherokee, le même menton décidé et, lorsqu’elle s’exprimait, le rythme de sa voix et sa diction me chantaient un air du passé qui me rendait atrocement mélancolique.
Je soupirai silencieusement et me forçai à sourire de la manière la plus douce qui soit.
— Raconte-moi tout ce que j’ai manqué ces derniers mois, lui ordonnai-je. Je veux tout savoir.
Nous commandâmes des chocolats chauds et elle me parla de la façon radicale dont son emploi à l’agence de publicité avait changé depuis que son ancien patron avait été viré et remplacé par une mère célibataire qui avait occupé son poste quelques années auparavant. Fini les heures sup tous les jours. Lorsqu’il y en avait, sa nouvelle patronne restait avec elle pour faire avancer les choses et, comme elle voulait passer le plus de temps possible avec ses enfants, elles se débrouillaient toujours pour que le travail soit fait en un temps record et correctement. Je n’aurais pas pu être plus heureuse de ces changements. Son ancien patron était un homme exécrable.
— Oh, et tu ne connais pas la meilleure ? ajouta-t-elle sur un ton de confidence. Rogers a été viré parce qu’il volait des trucs au bureau.
— Des… trucs ? demandai-je, rougissant malgré moi.
— Des objets qui appartenaient aux gens de la boîte. Parfois des liquidités aussi, mais plutôt des bijoux, ce genre-là. On l’a appris la semaine dernière quand on a reçu un carton contenant tout un tas de choses qui avaient disparu. J’ai enfin récupéré le bracelet que papa m’avait fait. Dire que je m’en étais voulu pendant des mois parce que je croyais l’avoir égaré.
Elle agita son poignet, et je remarquai la tresse de cuir noir d’où pendait une plume en argent. Instinctivement, je remontai la manche de ma chemise pour montrer celui que je portais, comme s’ils étaient finalement réunis. M. Lightfoot en avait fait un pour ses trois enfants, Jessica, Danny et Blake, à leurs naissances. J’avais gardé celui de Danny, qui, lui, avait un petit loup. Je ne l’ôtais jamais. Le troisième, qui arborait un croissant de lune, c’était leur père qui l’avait conservé après le décès du plus jeune de ses fils à l’âge de six ans. Il s’était noyé en plein hiver alors qu’ils jouaient sur un lac gelé. Les larmes me brûlèrent l’arrière de la gorge lorsque je les ravalai.
— Comment va ton père ? demandai-je en ramenant mon bras pour faire tourner le bracelet autour de mon poignet.
Je faisais souvent ce geste lorsque j’étais stressée. Sentir le cuir frôler ma peau avait quelque chose de rassurant. D’aussi rassurant que quand Danny était encore là.
— Oh, tu sais, c’est papa. Quand j’étais petite, je pensais qu’il était invincible. Maintenant que je suis adulte, j’ai la preuve qu’il l’est. Rien ne lui fera courber l’échine.
Elle faisait allusion aux morts de Blake, de Danny et de son épouse. Jessica était la seule famille qui lui restait. M. Lightfoot était un roc. Il avait enterré sa femme et ses deux fils, mais il aimait toujours autant la vie. Peut-être qu’il avait trouvé un moyen de voir le bon dans ce que l’existence avait de plus atroce à offrir, ou peut-être que ses croyances étaient l’alternative acceptable au chagrin dans lequel Jessica et moi étions encore plongées huit ans plus tard. Il avait toujours répété que les esprits de ses aimés étaient à présent libres dans la forêt et couraient avec les loups. Comme j’aurais souhaité que ce soit vrai. J’ignorais ce qui arrivait après la mort, mais je craignais fort que ce soit bien moins poétique.
Je rabaissai prudemment ma manche pour ne pas faire cliqueter la menotte que j’avais à l’autre poignet, cachée sous le tissu. Je réprimai un sourire triste. J’en étais là. J’avais au poignet gauche le bracelet en cuir du seul homme que j’avais jamais aimé et au droit celui en métal d’un homme qui m’intriguait comme je ne l’avais jamais été. Et j’avais la sensation d’être enchaînée entre les deux.
— Ça lui ferait sûrement plaisir de te voir, ajouta Jessica. De savoir que tu vas bien. Il parle souvent de toi.
Je tournai la tête et regardai la danse des passants à travers la vitrine, ce mouvement perpétuel si rassurant. J’avais toujours énormément aimé M. Lightfoot. Il me l’avait rendu au centuple. J’avais été acceptée comme faisant partie intégrante de la famille de manière instinctive, comme un chiot perdu recueilli par une meute. Si Danny n’était pas mort, j’aurais peut-être arrêté le vol. Il était la seule source de bien-être dont j’avais besoin. Mais il nous avait quittés, et j’avais pris mes distances. Pas totalement. Pas définitivement. Je voyais régulièrement Jessica, une ou deux fois par an, mais je n’avais plus eu le courage d’aller trouver son père. Dès que je pensais à lui, la culpabilité de lui avoir fait perdre son deuxième fils me rongeait comme le plus corrosif des acides. Pourtant, je savais qu’il ne m’en voulait pas. Pas à moi. Et c’était une partie du problème. Personne ne m’en voulait. Tout le monde répétait que c’était la faute à pas de chance. Mais « Pas de Chance » aurait été mon nom indien.
— Ça me ferait plaisir aussi, Jess, murmurai-je dans un souffle après un trop long silence.
— Mais ? demanda-t-elle. Je sens un « mais ».
Je ris doucement. Elle me connaissait trop bien. Notre proximité n’avait jamais changé, malgré la disparition de Danny, malgré la distance. J’avais été adoptée par toute la famille. À bien des égards, Jessica était la sœur que je n’avais jamais eue.
Ce fut à son tour d’attraper ma main, qui reposait alors sur mon genou. J’eus peur un instant qu’elle ne remarque la menotte, mais elle avait visé mes doigts, qu’elle serrait à présent.
— Abby, tu ne peux pas continuer à te sentir responsable après tout ce temps. Ça n’a aucun sens, comme ta culpabilité à cause d’Abby’s Song. Papa sait que ce n’était pas ta faute. Je sais que ce n’était pas ta faute. Tout le monde le sait. La seule personne qui refuse de l’accepter, c’est toi. C’est la seule manière que tu trouves de rester dans le passé, mais tu dois avancer. Tu dois vivre. Tu as le droit d’être heureuse et l’obligation de t’autoriser à l’être.
Je relevai lentement le menton.
— Pourquoi j’ai l’impression que tu as répété ce discours plusieurs fois ?
— Parce que c’est le cas, pendant que je conduisais pour venir. J’y pense depuis hier matin quand je me suis réveillée.
Je tournai légèrement la tête et fronçai les sourcils.
— Tu as fait un rêve ? C’est pour ça que tu es là en pleine semaine alors que tu travailles ? demandai-je, incrédule. Ne me dis pas que tu as posé un congé exprès pour ça !
Elle haussa les épaules, et je soupirai.
— Je me fais du souci pour toi, Abby. Et mon rêve était clair.
Jessica faisait parfois des rêves auxquels elle accordait beaucoup d’importance. Elle appelait ça un truc de famille. Son père en faisait également. Danny rêvait souvent de choses très étranges, mais il n’était pas comme sa sœur et n’y voyait pas d’explications ou de messages codés. Je n’en avais jamais fait grand cas. Je ne croyais pas aux prémonitions, aux signes, et encore moins aux esprits qui couraient avec les loups dans la forêt. Ça faisait peut-être de moi une hypocrite, puisque j’avais hérité d’un don qui n’avait rien de rationnel, mais tant pis. J’étais la plus cartésienne des êtres surnaturels.
— Vas-y, soupirai-je, vaincue.
De toute manière, je n’y couperais pas. Et si elle était venue rien que pour ça… Oh, bon sang. Elle était encore plus folle que moi.
Jessica sourit tendrement.
— Tu étais dans un temple d’or, tu tenais une clé, et il y avait une panthère noire à côté de toi qui te suivait comme ton ombre. En face de vous se trouvait un lion blanc, couché sur le flanc, blessé, en train de mourir. Oh, et, Abby, tu avais un papillon sur la joue, ajouta-t-elle comme si ça expliquait tout.
— Un papillon ? répétai-je en ricanant nerveusement.
De tous les animaux possibles ? Ce devait être une blague.
— Oui, un papillon bleu.
Je fis la moue. Tout semblait si évident quand Jessica parlait de ses rêves. Enfin, si on laissait de côté le fait que je n’y comprenais rien. Et elle y accordait tellement de crédit. Je n’avais jamais osé lui faire de remarque parce que ça aurait été déloyal de la part de quelqu’un capable de choses que la plupart des gens pensent impossibles. Qu’en savais-je, au juste ? Peut-être que ses rêves étaient un vrai truc. Je veux dire, je n’y croyais pas une seule seconde, mais peut-être.
— Et tu as fait plus de deux cents kilomètres pour ça, conclus-je en clignant des yeux de manière répétée.
— Le message est évident, Abby, et, si j’en ai rêvé, c’est que tu avais besoin de l’entendre. La panthère représente ta féminité refoulée. C’est elle qui a tué le lion blanc dans ce rêve. Ce lion, c’était Danny. Mais tu restais à côté d’elle sans comprendre qu’elle constitue le réel danger.
Ah. D’accord.
— Et le papillon ?
— Il signifie la transformation, le changement. Il était bleu, collé à ta joue comme une larme.
J’aimais Jessica. Sincèrement. Profondément. Éternellement.
Mais, parfois, elle me faisait un peu peur.
— Quand même, deux cents kilomètres pour ça, Jess ? demandais-je, estomaquée.
— Abby, quand tu nous as avoué que tu pouvais absorber l’énergie des gens, on ne t’a pas traitée de folle. Ça fait partie de toi. Ces rêves, ils font partie de ma famille.
Je m’en voulus aussitôt. Voilà pourquoi je n’avais jamais dit à Jessica ce que je pensais réellement. Je tenais à elle et je n’avais pas envie qu’elle se sente désavouée. Mais ma réaction avait dû être bien assez claire, et c’était précisément celle que je craignais que les gens aient envers moi. Bon sang, la première chose qui m’était passée par la tête était que, moi, j’aurais été capable de prouver mes dires, alors qu’eux avaient de la peine à prévoir la météo. J’étais la pire des amies qui existait.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire, Jessica. Je ne souhaitais pas te vexer. Je suis sincèrement désolée.
Elle m’adressa un sourire triste.
— Je sais, répondit-elle avec douceur. Mais il est temps que tu laisses Danny partir et que tu reprennes ta vie, que tu rencontres des gens.
Je pinçai la bouche et réfléchis afin de choisir mes mots avec précaution.
— Tu as bien dit que c’était la panthère qui avait tué le lion ? demandai-je, et elle acquiesça. Et qu’elle représente ma féminité. Donc c’est bien moi qui l’ai tué, dans ton rêve.
Jessica soupira d’agacement et se laissa aller contre le dossier de sa chaise.
— C’était un rêve, c’est métaphorique, il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre. C’était ce que tu ressentais.
— Mais c’était le tien, pas le mien.
Elle détourna le visage. Je l’avais énervée. Jessica et moi ne nous étions jamais disputées et, si ce qui venait de se passer n’était pas à proprement parler une dispute, c’était ce qui y ressemblait le plus depuis qu’on s’était rencontrées, douze ans plus tôt.
— Peut-être que je me trompe, Abby, finit-elle par admettre. Peut-être que tu n’es pas le danger qui rôde autour de toi, mais ça reste valable. Danny est mort, tu ne pourras jamais rien y changer, et bon sang, s’il te voyait actuellement, il te botterait le cul !
Je fermai les yeux. Elle avait raison, tout comme Harrison ce matin. C’était presque étrange qu’ils m’en aient tous les deux parlé le même jour alors que c’était un sujet qu’on évitait en temps normal. Harrison ne mentionnait généralement pas son nom parce qu’il savait les souvenirs que cela faisait remonter en moi. Quant à Jessica, nous discutions de tout sauf de lui, même s’il était toujours une présence invisible à notre table. Je commençais à haïr les coïncidences.
Je pris une profonde inspiration pour essayer de chasser les images qui s’imprimaient sur mes paupières closes comme la rediffusion d’un film d’horreur que j’avais regardé en boucle des nuits durant, mais rien ne les faisait disparaître. Je m’étais réveillée un matin, lovée contre Danny. J’avais froid. Je lui avais demandé s’il avait laissé la fenêtre ouverte et n’avais obtenu aucune réponse. Sa peau était fraîche également, et je me souviens que, sur le moment, j’avais souri en pensant que c’était un bon prétexte pour qu’on se réchauffe mutuellement. Mais, lorsque je l’avais poussé, il n’avait pas réagi. Il était mort durant la nuit, en plein sommeil.
Je serrai les yeux. Ce n’était pas comme ça que je voulais me rappeler de lui. Je voulais revoir son sourire. Entendre son rire. Tout, mais pas ça.
Je n’avais plus jamais partagé le lit de quiconque depuis ce jour-là. Les médecins avaient parlé d’une rupture d’anévrisme, mais trop de choses étaient étranges. On aurait dit que c’était leur conclusion faute de mieux. Or, quand je dormais, je n’avais pas forcément la maîtrise de mes pouvoirs. J’avais tout à fait pu le vider de son énergie sans m’en rendre compte. J’ignorais pourquoi ça se serait produit cette fois-là et pas les autres, mais c’était l’explication la plus plausible. Et je refusais de prendre de nouveau ce risque. Alors oui, j’avais eu d’autres histoires après Danny, mais ça n’avait jamais abouti, car le moment où j’aurais dû justifier le fait de ne jamais rester pour la nuit arrivait immanquablement, et je n’en avais pas la force. Je ne l’aurais peut-être plus jamais. Et même si je me faisais assez confiance pour réessayer huit ans plus tard, ce qui s’était passé avec le garde du musée et l’accident de lundi me confortaient dans l’idée que c’était hors de question. Mais Jessica avait fait plus de deux cents kilomètres parce qu’elle s’inquiétait pour moi. Je ne voulais pas qu’elle parte sur une note défaitiste.
— J’ai peut-être rencontré quelqu’un, avouai-je.
— Peut-être ? répéta-t-elle avec un sourire espiègle.
Je compris que notre semblant d’altercation venait de prendre fin aussi rapidement que ça.
— Raconte-moi tout ! m’ordonna-t-elle.
— Il n’y a pas grand-chose à dire, répondis-je en souriant à mon tour. Je ne l’ai vu qu’à trois reprises. Il a mauvais caractère, mais un charme fou.
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