Le Ballet des ombres
Chapitre 6
Il était 11 h 40 le temps que j’arrive à la boutique, ce qui n’échappa pas à Lupita, ma plus fidèle employée. Enfin, ma seule employée. J’avais repris la boutique de mariage de ma mère après son décès, près de huit ans plus tôt. Lupita y travaillait alors depuis plus de vingt ans déjà et n’avait pas approuvé tous les changements que j’avais apportés en diversifiant nos services. Son ancienneté la faisait d’ailleurs souvent se comporter comme si c’était elle, la patronne, et elle voyait toujours d’un mauvais œil que j’arrive en retard alors que, à l’entendre, la boutique tournerait très bien si elle s’en occupait toute seule.
Au lieu de me saluer lorsque j’entrai, elle tapota une montre imaginaire à son poignet. Lupita était toujours adorable. Toujours. C’était même la femme la plus charmante qui soit. Avec les clients. Moi, je n’avais droit qu’aux doléances. Cependant, l’idée de m’en séparer ne m’aurait jamais traversé l’esprit. D’accord, elle avait un fichu caractère et se plaignait de tout, mais moi aussi. Et c’était l’employée modèle dont rêvaient tous les patrons. Et puis ça avait été l’une des amies les plus proches de maman. Ça ne m’empêchait pas de lui rappeler régulièrement que je pouvais le faire, disons, chaque fois qu’elle me reprochait d’être en retard, ou chaque fois qu’elle répétait que c’était mieux avant, ou qu’elle me disait que je me tournais les pouces, soit à peu près tous les jours de la semaine. Mais je n’avais pas la moindre intention de le faire, non, et nous le savions toutes les deux.
— Désolée, Lupi, dis-je en utilisant le surnom qu’elle détestait. Vous avez dû voir les nouvelles. Accident géant, trafic bouleversé, lignes de métro en rade.
Elle me dévisageait à présent avec l’air de quelqu’un à qui on ne la faisait pas. Et c’était de notoriété publique. Personne ne la faisait à Lupita San Giacomo.
— Dans le nord de la ville, oui, mademoiselle James, rétorqua-t-elle d’un ton doucereux en m’appelant également d’une manière que je n’appréciais guère. Nous sommes situées dans la partie sud, tout comme votre appartement.
— Qu’est-ce qui vous dit que j’ai dormi chez moi ?
Ce genre d’échange était très courant entre Lupita et moi. J’avais toujours aimé emmerder les gens, et elle, elle aimait les exaspérer. On s’était bien trouvées.
— Ah, Lupi, soupirai-je avec un grand sourire. Un jour, je vous augmenterai. Mais pas aujourd’hui.
Je fus contente de l’entendre répondre par une litanie en italien, ce qui annonçait généralement la fin de notre joute verbale. Lupita était arrivée enfant à Hallow dans les années 1960 et avait grandi à Little Italy, là où tout le monde semble ignorer qu’on ne se trouve pas réellement en Italie. Même la météo est plus clémente dans le quartier. On dirait toujours qu’il fait trois ou quatre degrés de plus. C’est un vrai microcosme, et Lupita avait été élevée selon les traditions de son pays. Ma vie lui paraissait décousue, et le fait que je ne sois pas mariée à trente ans une aberration, et hautement ironique puisque je tenais une boutique de mariage. Pourtant, on faisait un joli couple de vieilles filles, à notre manière. Nous avions toutes deux perdu l’homme qu’on aimait et ne fréquentions personne depuis. Sauf que cela faisait près de trente ans que Lupita portait le deuil de son époux. Je ne l’avais jamais vue vêtue d’une autre couleur que le noir.
— Il y a des rendez-vous aujourd’hui ? demandai-je en me rendant derrière le comptoir.
L’ordinateur était déjà allumé et l’agenda affiché. Nous n’en avions pas beaucoup cette semaine, ce qui était dommage sans être alarmant. Il y avait toujours une période de creux quand on arrivait en novembre.
— Non, répondit-elle en s’approchant et en me poussant pour reprendre sa place. Mme Klug a dû repousser. Elle viendra mardi prochain avec ses filles.
— Très bien, dis-je en la regardant étudier le planning. Je serai dans mon bureau si vous avez besoin de moi.
J’étais en train de me diriger vers ma porte lorsqu’elle me lança :
— Votre père est là.
Déjà ? Il avait dû sauter dans le premier métro après avoir appelé Harrison. Enfin rouler dans le premier métro. La poisse.
Je remerciai Lupita et pénétrai dans mon sanctuaire pour y découvrir mon père dans un coin de la pièce, assis dans son fauteuil roulant, en train d’observer une reproduction de Van Gogh. L’original se trouvait dans son salon.
— Beau travail, n’est-ce pas ? Leif Bremer, continuai-je en m’avançant dans sa direction après avoir refermé la porte. Un protégé de Milo, étudiant des Beaux-Arts de dix-neuf ans, très prometteur. Souviens-toi du nom, on pourrait l’engager, un jour.
Mon père tourna la tête, et son regard me mit sur mes gardes. Il ne semblait pas spécialement content. Qu’on se comprenne bien : Melville James n’avait jamais été un tendre, c’était même un dur à cuire, mais c’était le genre de regard qu’il réservait plutôt à Harrison lorsqu’il faisait des crasses. Moi, j’étais sa petite chérie, sa princesse, je passais toujours entre les gouttes. Pour dire la vérité, il ne m’avait plus regardée de cette manière depuis qu’il était entré dans le salon et m’avait trouvée hilare avant de se rendre compte que j’avais absorbé l’énergie de toutes mes amies à mon anniversaire et que l’une d’elles avait la tête dans sa part de gâteau. J’avais huit ans.
— Abby, commença-t-il.
Puis son regard changea et il s’arrêta, ce qui était pire que tout. Je ne savais pas à quelle sauce j’allais être mangée et, de toute évidence, lui non plus. Il devait bien se douter que je n’étais pas totalement responsable de ce qui s’était produit. Ou plutôt, que si j’étais responsable parce que ces pouvoirs m’appartenaient, je ne l’avais à aucun moment souhaité. Et il hésitait, ce qui ne lui ressemblait pas. Melville James n’hésitait jamais.
Il pivota son fauteuil roulant dans ma direction et s’arrêta à un mètre de moi, les mains ballantes sur les roues. Même ainsi, mon ancien marine de père, paralysé dans un accident qui lui avait coûté deux vertèbres, était terrifiant.
— Je te jure que je n’ai pas fait exprès !
Mon aveu parut plus le surprendre qu’autre chose.
— Encore heureux, grogna-t-il d’un ton bourru. Que s’est-il passé ?
Je soupirai, contournai mon bureau du côté où il ne se trouvait pas et m’effondrai dans ma chaise avant de commencer à jouer avec ma boule de neige de l’Étrange Noël de Monsieur Jack pour regarder les flocons flotter. Ça me calmait toujours. J’adorais la neige, mais il n’en tombait jamais à Hallow, malheureusement. Et, si tel avait été le cas, j’aurais été prête à parier qu’elle aurait été noire.
— Je n’en sais rien, pap’s. Sincèrement, je n’en sais rien. Ce type était coincé, je suis revenue en arrière, et j’ai arrêté un bus. Je crois. Je n’ai aucun début d’explication. Je ne peux pas me servir de l’énergie que j’absorbe. Maman m’a toujours dit que c’était impossible. Pourtant, là… C’est la seule chose qui puisse justifier que j’aie arrêté un véhicule de plusieurs tonnes, ajoutai-je après une courte pause.
Mon père m’observa pensivement pendant quelques instants durant lesquels je ne pus respirer. Il n’était pas énervé, c’était sûr. Mais, souvent, la force de l’inquiétude giflait aussi fort que la colère.
— Et si tu me racontais tout depuis le début ?
Je fis la moue et le regardai d’un air de chien battu.
— Si je te raconte tout, tu vas te fâcher.
— Abby, m’avertit-il d’une grosse voix qu’il réservait en général aussi à mon frère.
— Très bien… J’étais dans le métro, et je suis tombée sur ce type. Son énergie était vraiment intéressante. Donc j’ai eu envie de lui prendre quelque chose…
J’inspirai profondément, ignorai le regard réprobateur de mon père et lui fis le récit de ce qui s’était passé sans omettre aucun détail. Enfin, à part le fait que Christopher Wallace était flic. Et qu’il m’avait volé le pendentif de maman. Des deux choses, je ne savais pas ce qui l’aurait le plus énervé, mais ça l’aurait définitivement mis hors de lui. De toute manière, j’allais régler cette affaire et récupérer ce qui m’appartenait. J’avais juste besoin de me retrouver seule avec le portefeuille de Wallace, de faire quelques recherches, et je pourrais aller reprendre mon collier.
— Combien de fois t’ai-je dit d’arrêter le vol à la tire ? demanda mon père une fois que j’eus terminé mon récit.
— Je ne sais pas. Combien y a-t-il d’étoiles dans l’univers ?
La manière dont il me dévisagea me passa toute envie de répondre aux questions rhétoriques à l’avenir.
— Et ce n’est pas du vol à la tire, pap’s. Je ne pars pas en courant. Je ne suis pas une délinquante.
— Tu peux me dire ce que tu as fait, là, au juste ?
Touché.
— Mais je n’avais plus son portefeuille.
— Tu l’as gardé ?
Son regard scrutateur était pire qu’un lance-roquettes pointé directement sur mon front.
— Je m’en suis débarrassée dans une poubelle après l’accident.
J’irais en enfer.
— Tu as nettoyé tes empreintes ?
— Bien sûr ! Pour qui me prends-tu ? demandai-je, outrée.
Il faudrait que je pense à les effacer avant de m’en séparer pour de bon.
Mon père continua à m’observer, et j’eus l’étrange sentiment qu’il ne me croyait qu’à moitié. Il n’insista cependant pas, ce dont je lui fus infiniment reconnaissante. J’aurais craqué. Je détestais lui mentir, et je n’étais pas très douée. Harrison prétendait qu’une veine se mettait à battre très fort à côté de mon œil gauche quand je racontais des bobards. J’ignorais si c’était vrai, mais, si tel était le cas, j’espérais de tout cœur que mon père n’avait jamais remarqué ce détail.
— Je n’ai jamais su comment agir vis-à-vis de tes pouvoirs, dit-il après un long silence. Si ta mère était encore avec nous, elle pourrait sûrement expliquer ce qui s’est passé. Je me sens impuissant. J’en suis désolé, mon cœur.
Sa réaction me déboussola, et je souris tristement. Les mots qu’il avait utilisés n’étaient pas anodins. Il avait eu besoin de temps après son accident pour s’habituer à sa nouvelle condition en fauteuil roulant. Le décès de maman, quelques années plus tard, n’avait pas arrangé les choses. Il ne montrait jamais rien, mais je savais que, pour lui, être impuissant était pire que la mort. Je n’avais pas envie qu’il ressente ça à cause de moi. Pas après la perte de ses jambes et de son épouse.
— C’est moi qui ai merdé, pap’s. Tu n’as rien à voir là-dedans et surtout rien à te reprocher. Et j’ignore si maman aurait eu des réponses à nos questions. Je veux dire, si elle avait su quelque chose, elle m’en aurait parlé, non ? C’est le genre de truc dont je parlerais à mes gosses, et elle n’a jamais rien mentionné de tel. Au contraire, c’était même assez clair. Tout ce que nous pouvons faire, c’est absorber. Comme je l’ai fait avec Max…
— Max ? demanda mon père. Le garde du musée ?
J’acquiesçai à la manière d’un automate. J’ignorais ce qui était arrivé au juste avec lui. Je n’avais pas agi différemment. C’était bien là le plus angoissant.
— Il ne s’est pas évanoui. Le type du carambolage, précisai-je lorsque je vis que papa n’avait pas suivi le fil de mes pensées. D’abord dans la ruelle quand j’ai essayé de lui prendre son énergie, puis durant l’accident, alors que tout le monde est tombé dans les pommes partout autour. Je crois que mes pouvoirs déconnent à plein tube.
Je n’avais pu retenir le tremblement dans ma voix, détail qui n’échappa pas à mon père. Il roula jusqu’à moi et me prit la main.
— Je vais mettre ton frère sur le coup.
— Comment ça ? demandai-je, alarmée par son ton décidé.
— Il y a d’autres personnes comme toi. Des gens qui pourraient nous expliquer ce qui se passe et nous dire de manière sûre si quelque chose cloche. J’aurais dû le faire bien plus tôt. Je m’en veux d’avoir respecté ses vœux.
Je commençai à secouer la tête. Maman avait débarqué de Corée avec mon père alors qu’elle était enceinte de moi jusqu’aux yeux. Elle était follement amoureuse de papa, mais ce n’était pas ce qui l’avait poussée à partir aussi vite pour un pays dont elle ignorait tout. Elle avait fui sa famille.
— Elle se cachait d’eux, pap’s, lui rappelai-je. Elle ne l’aurait pas fait sans une bonne raison.
— Qu’elle ne nous a jamais donnée. Et elle n’est plus là pour émettre une objection.
Mon cœur se serra en entendant le reproche dans sa voix. Maman était morte huit ans plus tôt d’un cancer, et mon père ne s’en était jamais vraiment remis. Je savais qu’il ne lui en voulait pas d’avoir succombé à la maladie, cependant, il était clair qu’il lui en voulait de l’avoir abandonné. Il avait aimé ma mère comme un fou. Combien de fois l’avais-je entendu dire qu’il avait su dès qu’il avait posé les yeux sur elle que cette femme deviendrait son épouse et serait la mère de ses enfants ? J’étais persuadée que c’était toujours le cas. Il était tombé amoureux d’elle au premier regard alors qu’elle était déjà enceinte de moi et ils n’avaient pas pu communiquer correctement les premières années, aucun des deux ne parlant la langue de l’autre. Pourtant ça n’avait jamais rien changé. Leur amour allait au-delà de détails aussi futiles que la communication, la vie et la mort. Et il n’avait jamais fané. C’était le genre d’histoire qu’on racontait dans les films, de celles qui vous laissaient des étoiles plein les yeux et les joues humides. C’était le genre d’histoire que je rêvais de vivre un jour.
— Elle avait une raison valable, pap’s. Du peu qu’elle en a parlé, je ne crois pas que sa famille était très fréquentable.
— Sa famille, c’est également la tienne. Et ils ont probablement des réponses.
— Ma famille, c’est Harrison et toi. Elle ne voulait pas qu’on s’en approche, je lui fais confiance. Mieux vaut ne pas s’attirer plus de problèmes que ça en résoudrait.
Mon père m’observa durant de longues secondes sans flancher, puis il secoua la tête.
— Tu as sans doute raison, dit-il, même s’il semblait détester l’admettre. Tu es prête pour ce soir ?
— Papa, me plaignis-je devant son changement de sujet. Après ce qui s’est passé aujourd’hui ? Ce n’est vraiment pas une bonne idée. Vraiment pas. Et tu le sais.
Il fit claquer plusieurs fois la langue contre son palais en secouant la tête.
— Pas de ça avec moi, jeune demoiselle. Tu te défiles depuis des mois, et on est rouillés. C’est un coup facile, à domicile, et c’est notre seule occasion de pénétrer chez la cible facilement pour récupérer le bijou. Pas d’excuse. Tu n’auras besoin de tes pouvoirs à aucun moment. Puis, ça te fera du bien. Après ce qui est arrivé ce matin, c’est même précisément ce qu’il te faut.
Il n’avait pas tort, mais ça ne m’empêchait pas d’hésiter. Je finis par soupirer, ne trouvant rien à répondre, ce qu’il prit vraisemblablement pour un assentiment, car il enchaîna :
— Parfait. Passons une dernière fois le déroulement des opérations en revue.
Une heure plus tard, je le raccompagnai jusqu’à la porte tandis que mon ventre hurlait sa détresse. Je mourais littéralement de faim.
— Vous pouvez commander des sushis, Lupita ? demandai-je à ma plus fidèle employée, qui était occupée à régler la compta.
Tout en ronchonnant, elle se saisit du téléphone.
— La même chose que d’habitude ?
— S’il vous plaît.
Elle ronchonna de nouveau – pour la forme – en composant le numéro et me lança :
— Parfois, je me demande pourquoi vous vous embêtez à venir ici si c’est pour vous tourner les pouces.
Elle voyait de toute évidence également d’un mauvais œil que je passe du temps avec mon père durant les heures d’ouverture.
— J’aime simplement profiter de votre compagnie, lui répondis-je avant de repartir dans mon bureau.
Une fois assise, enfin seule, je sortis mon butin de mon soutien-gorge.
— À nous deux, Christopher Wallace.
OceanofPDF.com