Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 24 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 24

 

J’avais tout déballé à Ernie. Smith, le piège de la Petite Demoiselle, le chantage, McCutcheon et le type au chapeau melon. Je n’avais omis que tout ce qui avait trait à mes pouvoirs et arrangé un peu la sauce pour présenter les différents intervenants. Ernie ignorait tout de mon héritage maternel. Je le connaissais depuis près de quinze ans, mais c’était un secret que j’avais férocement protégé. J’avais adopté la même ligne de conduite avec son père. Cependant, Milo n’était pas le genre d’homme à qui on cachait facilement des choses. Il m’avait dit un jour que les secrets n’existaient pas. Ce n’étaient que des informations qu’un certain nombre de personnes possédaient et, qu’en tant que telles, ils étaient tous disponibles si on les cherchait au bon endroit. Il était incroyablement intelligent et perspicace. Il n’avait jamais abordé le sujet, mais j’étais persuadée qu’il savait. Il ignorait quoi, comment et pourquoi, mais il avait compris que j’étais différente, bien que je me sois montrée extrêmement prudente en sa présence. Je m’étais toujours demandé comment je réagirais s’il me posait la question de manière frontale, n’ayant pas la moindre idée de quelle serait ma réponse, mais il ne l’avait jamais fait. C’était une des nombreuses raisons pour lesquelles je l’aimais.

Milo avait tout du type roublard dont on sait à première vue qu’il faut se méfier comme de la peste et qui parvient à nous entourlouper malgré toute notre vigilance. Ernie, au contraire, donnait l’impression d’être la bonté et la joie de vivre incarnées. Et c’était le cas. Mais, le temps qu’on se rende compte qu’il nous avait arnaqués, il ne nous restait que nos yeux pour pleurer. C’était comme ça que j’avais fait sa connaissance, d’ailleurs. Milo m’avait déjà prise sous son aile depuis près d’un an lorsqu’il avait mis Ernie sur mon chemin pour m’apprendre une leçon. À l’époque, j’ignorais même qu’il avait un fils. Et comment aurais-je pu me douter une seule seconde de leur lien de parenté quand cet énorme gaillard à la peau sombre et au sourire éclatant m’avait abordée en prétextant être perdu ? Milo était un petit Italien aussi frêle que chétif à l’allure timide et réservée. Ernie était grand, large d’épaules, avait la peau aussi noire que la génétique le permet en ayant un parent caucasien – c’est-à-dire étrangement beaucoup – et n’avait pas son pareil pour imiter les accents de différentes parties d’Afrique alors qu’il n’y avait jamais mis les pieds. À l’époque, j’étais une jeune tête brûlée qui se shootait à l’adrénaline et j’étais persuadée que rien ne pourrait jamais m’arriver grâce à mes pouvoirs. Malgré les nombreuses mises en garde de Milo, j’avais tendance à foncer tête baissée dans tout ce qui pourrait me procurer ma dose. Quand Ernie avait commencé à me faire la conversation en prétendant être fraîchement débarqué et connaître un filon pour voler facilement des objets dans la maison où il avait été engagé comme homme à tout faire, j’avais accepté sans presque poser de questions et en suivant ses instructions à la lettre. Ses patrons et lui s’absentant pour la soirée, il m’avait expliqué comment entrer et quelles pièces dérober, et le partage des gains était très intéressant, même si ça n’avait pas été l’élément décisif pour moi. Quelle n’avait pas été ma surprise en découvrant Milo dans le salon, assis dans un fauteuil si grand qu’il le faisait paraître minuscule. Il m’avait pourtant terrassée de son air réprobateur. Lorsqu’il m’avait annoncé que la police était prévenue et en chemin, j’avais refusé de le croire. Pourtant, quelques secondes plus tard, des phares illuminaient le hall à travers les fenêtres et une sirène retentissait dans la cour. Le temps que je me retourne, Milo avait disparu. Je n’avais jamais eu aussi peur de ma vie. Quand la porte d’entrée s’était ouverte, je n’avais pas réfléchi une seconde et absorbé l’énergie du flic qui venait de pénétrer dans la maison. Milo était revenu à cet instant, hilare, persuadé que j’avais assommé Ernie. Je n’avais pas remarqué qu’il s’agissait du type qui m’avait mise sur le coup. Ces imbéciles avaient « emprunté » la voiture et l’uniforme d’un patrouilleur, comme s’ils faisaient ça en famille tous les dimanches au lieu d’aller jouer au bowling, et Ernie s’était déguisé. J’avais tellement paniqué sur le moment que je n’avais même pas fait attention à son visage. Pas plus que je n’avais relevé en entrant que la maison était pratiquement vide tant j’avais été surprise de tomber sur Milo. Il s’agissait d’une résidence secondaire qui n’était habitée que durant l’été. Ils m’avaient bien roulée, et Milo m’avait appris une leçon importante ce jour-là. Ce n’était que la première d’une longue série.

Malheureusement, Milo avait été arrêté trois ans plus tôt, et nous avions totalement coupé les ponts pour éviter les problèmes. Ça avait signifié faire de même avec Ernie, puisqu’il avait été mis sous étroite surveillance après l’incarcération de son père. C’était plus sûr pour tout le monde. Mais pas un jour ne passait sans que je m’attende à tomber sur Milo au coin d’une rue, ou à entendre un « Salut, gamine » en rentrant chez moi, comme si on s’était vus la veille. Parce qu’aucune cellule ne pourrait retenir Milo Potenza très longtemps. Il s’était évadé à deux reprises au cours de sa carrière. Malheureusement, il avait été arrêté trois fois.

Alors, même si je n’avais presque pas fermé l’œil et que ma vie semblait sur la pente descendante, j’étais vraiment contente et rassurée de savoir qu’Ernie serait à mon côté tout à l’heure.

Lupita m’empêcha de justesse de piquer du nez en frappant à la porte. Je m’étais enfermée dans mon bureau à peine arrivée à la boutique le matin même, profitant du fait qu’elle était occupée à sa machine, et je tentais depuis de me concentrer autant que possible sur la suite de la journée, mais le sommeil réclamait son dû.

— Entrez !

Comme si elle avait attendu pour le faire. Elle tenait une boîte en carton blanche et rectangulaire qu’un gros ruban rouge entourait et s’approcha de mon bureau. Mais, avant d’esquisser le moindre geste, elle me dévisagea en plissant les yeux.

— Vous avez une sale mine.

— Merci, Lupita, vous aussi.

Elle me lança un des regards noirs que j’affectionnais tant et me tendit l’emballage.

— On vient de déposer ça pour vous.

Lupita resta plantée devant moi après que je l’eus pris. La discrétion n’était de toute évidence pas sa qualité la plus flagrante.

— Ce sera tout, Lupi, merci.

Elle me souffla son dédain au nez et tourna les talons. J’attendis d’entendre que la porte se soit bien refermée pour défaire le ruban. Une magnifique rose rouge vif occupait l’emballage et, tout en bas, se trouvait un plus petit carton, blanc également. Je m’en saisis, l’ouvris, et en sortis un téléphone portable. J’eus tout juste le temps de pincer la bouche en me demandant à quoi tout cela rimait avant qu’il se mette à sonner, me faisant sursauter aussitôt. J’avais failli le lâcher. Heureusement que j’avais d’excellents réflexes.

L’écran affichait « JS ».

— Monsieur Smith, saluai-je froidement en prenant l’appel. Vous me surveillez ?

— Voyons, il n’y a pas de fenêtres dans votre bureau, mademoiselle James.

Je perdis instantanément le faux sourire que j’avais adopté en décrochant, me redressai sur ma chaise et fouillai stupidement la pièce à la recherche d’une caméra. Comme si j’aurais pu en remarquer une sans inspection poussée. Je fis tout de même un doigt d’honneur dans le vide, par acquit de conscience.

— Avez-vous pu faire les vérifications nécessaires ?

Le fait de savoir si j’étais d’accord ne l’intéressait pas. Pourquoi se serait-il ennuyé avec des détails si insignifiants ?

— Oui, et j’ai vu ce que vous désiriez. Maintenant, enchaînai-je sans lui laisser le temps d’en placer une, je vais faire ce que vous exigez de moi, mais, je le répète, uniquement cette fois-ci. Ensuite, je ne veux plus entendre parler de vous.

— Je suis heureux que vous ayez retrouvé la raison.

— Je ne l’ai jamais perdue. C’est d’ailleurs pour ça que je me demande toujours pourquoi vous voulez que je m’en charge, Smith. J’ai lu vos instructions, un gamin de trois ans pourrait le faire. Ce serait donc le job parfait pour votre majordome.

Le dossier que m’avait remis Nigel m’avait d’abord semblé une vaste fumisterie. Si Ernie n’avait pas été en face de moi au moment où je l’avais parcouru, j’en aurais ri aux larmes. En suivant les instructions, je n’aurais même pas besoin d’utiliser mes pouvoirs. Il me suffirait d’entrer dans le coffre en prétextant vouloir accéder à mon casier, puis, une fois seule, d’ouvrir celui qui se trouvait à côté. L’unique difficulté – et encore – résidait dans le fait de dérober le passe du directeur. C’était l’affaire de dix minutes, et n’importe qui du métier aurait pu s’en charger.

— Pourquoi nous embêterions-nous quand vous pouvez le faire ?

— Si c’est une question rhéto…

— Passez chez moi ce soir, me coupa-t-il. Bonne journée, mademoiselle James.

Il raccrocha sans autre forme de procès. Je reposai le téléphone et lui adressai le regard hargneux que j’aurais réservé à celui qui me l’avait offert si seulement il s’était trouvé en face de moi.

Une heure plus tard, je sortais de mon bureau avec un petit sac à main contenant mon minikit portable indécelable aux détecteurs de métaux. J’étais bien résolue à passer tout droit devant Lupita pour éviter ses sempiternelles questions, mais elle se mit volontairement sur mon passage et me tendit un sac en papier.

— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je d’un ton suspicieux.

— Le masque de Fran, répondit-elle en me fourrant l’objet dans les mains. Vous l’aviez oublié, hier. Où allez-vous encore ?

Je savais qu’il s’agissait d’une ruse. Il faudrait sérieusement que j’envisage de faire ajouter une clause à son contrat stipulant qu’elle n’était pas ma mère.

— Chercher un masque pour Fran.

— Mais le…

— Un papillon, la coupai-je en y prenant un malin plaisir.

— Je croyais que vous aviez fait ça hier ? demanda-t-elle, suspicieuse.

Elle avait raison. Mais je n’allais pas lui dire que je l’avais acheté après ma filature de Wallace et qu’il se trouvait actuellement dans mon sac.

— Je vous ai menti de manière éhontée et absolument délibérée, Lupi, répondis-je avec un grand sourire. À plus tard.

Je sortis sans attendre sa réaction et m’enfilai dans les rues trop fréquentées de Hallow. À n’importe quelle heure du jour, les trottoirs grouillaient comme une fourmilière, à croire que personne ne travaillait jamais. Bien sûr, si tout le monde faisait comme moi, ceci expliquait cela.

J’étais en train de descendre dans la bouche de métro lorsque je le vis. Le gros titre du journal que tenait un type qui montait l’escalier que je dévalais. Je m’arrêtai et attrapai le quotidien au vol, ignorant les protestations de son propriétaire, qui me traita de tous les noms d’oiseaux en un temps record. Je l’ouvris en page deux sans prêter la moindre attention à ses gesticulations. « Carambolage mortel : le chauffeur succombe à ses blessures ».

— C’est quoi votre problème ? demanda le type en m’arrachant finalement son journal des mains. On ne vous a pas appris que c’est mal de voler ?

Et cet homme vivait à Hallow. Incroyable. Il devait porter des œillères.

— Mes parents ont essayé, mais je n’écoutais pas.

Je le laissai continuer à m’insulter en terminant de descendre les marches, la boule au ventre. Non seulement le chauffeur était bien mort, mais, en plus, l’heure que donnait l’article était impossible. Il fallait que je vérifie. J’avais vu le type au chapeau melon aux alentours de 23 h 30. C’était l’heure de décès annoncée par la presse.

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