Le Ballet des ombres
Chapitre 4
Je m’éloignai aussi nonchalamment que possible, la tête haute, ignorant les sirènes d’alarme qui commençaient à retentir partout autour. En cinq minutes, je vis tout passer. Camions de pompiers, ambulances, voitures de flics, reporters, et même un hélico. Tout le monde se dirigeait vers le lieu de l’accident. Bon sang, ce truc était parti pour faire le tour de la ville en un rien de temps et, dès que ça atteindrait la banlieue, papa allait me tuer.
Je sursautai en entendant un énième véhicule passer, sonneries à fond, et faillis lâcher mon portable.
— Réponds, réponds, réponds, suppliai-je dans le combiné une fois que je l’eus de nouveau plaqué contre mon oreille.
Mais, comme lors de mes tentatives précédentes, je terminai sur la boîte vocale.
— Vous êtes bien sur la messagerie de Harrison James. Malheureusement pour vous, j’ai mieux à faire en ce moment. Laissez-moi un message que je n’écouterai pas et/ou rappelez à des heures normales ! récita la voix de mon frère.
— Bon sang, Harri, réponds ! lâchai-je dans le combiné. T’as intérêt à être encore en train de dormir, parce que, si tu es sur un de tes stupides jeux en réseau, je te jure que je coupe tous les câbles de tes ordinateurs. J’ai besoin de toi, là. C’est une urgence. Papa va me tuer. Décroche ton fichu téléphone !
J’avais parfaitement conscience de parler dans le vide, mais passer mes nerfs me détendit légèrement. Parce que, plus je m’éloignais de l’accident, plus mon angoisse augmentait. J’étais responsable de ce qui venait de se produire et, pire que tout, je n’avais aucune idée de pourquoi. Enfin, si, je savais pourquoi. J’ignorais comment, et j’avais l’impression d’être une bombe ambulante dont une main invisible tenait le détonateur.
— Je passe chez toi. T’as intérêt à être réveillé. Et habillé, ajoutai-je avant de raccrocher.
Mon frère avait la fâcheuse habitude de se promener à poil chez lui, et moi celle d’entrer sans frapper. Rien que je n’aie vu en grandissant, d’autant plus qu’il était tout sauf pudique. Je n’aimais bêtement pas avoir la confirmation visuelle qu’il s’asseyait dans son plus simple appareil à des endroits où je m’asseyais également.
Je jetai le téléphone dans mon sac sans ralentir le pas. Il n’était plus question que je passe à l’hôpital, à présent. Il fallait que je me change avant de me rendre à la boutique. Si quelqu’un avait pris des photos de l’accident, j’allais être plus que dans le pétrin. Parce que, si on voyait mon visage, j’étais bonne pour déménager et me cacher jusqu’à la fin de mes jours. Il était impossible d’expliquer ce qui venait de se produire de manière rationnelle, et les gens aimaient le tangible, le logique et le rassurant. Même s’il serait ironique que je me fasse arrêter pour un autre motif que le vol, ce qui m’inquiétait réellement était qu’un scientifique fou me dissèque jusqu’à ce qu’il comprenne comment je parvenais à faire ce que je faisais. Non que la réponse ne m’intéresse pas. J’avais juste une légère préférence pour la découvrir en étant vivante et en un seul morceau.
Je pris une profonde inspiration. Il fallait que je garde mon sang-froid. Changer de vêtements était la chose la plus sûre à faire. Même si nous étions des centaines sur le trottoir que j’empruntais à porter un tailleur anthracite, je ne me sentirais pas en sécurité tant qu’ils seraient sur mon dos. Comme j’étais plus proche de l’appartement de ma meilleure amie que du mien, je décidai de passer chez elle.
Il me fallut dix bonnes minutes pour rejoindre son immeuble, et deux supplémentaires pour grimper jusqu’à son étage en utilisant l’escalier de secours. Je ne passais plus par la porte depuis longtemps. Jana habitait un quartier du centre qui avait l’avantage d’offrir les loyers les plus bas de la ville, mais l’inconvénient d’avoir des murs en carton et des voisins douteux. On ne pouvait pas tout avoir. En tout cas pas à Hallow, et surtout sans y mettre le prix. Et comme l’un de ses voisins étranges me filait carrément les jetons, je préférais ne pas le croiser. Et puis j’aimais escalader les immeubles, même en tailleur. On ne se refaisait pas.
Lorsque j’arrivai devant la fenêtre entrouverte de son salon exigu, Jana était à table, en train de donner à manger à sa fille de deux ans, Fran, tout en fixant la télévision. Elle semblait tellement prise par les images que la pauvre petite avait de la purée partout sur le visage.
— Hey, Jan’, la saluai-je en entrant.
— Abby ! s’exclama-t-elle. Tu vas finir par me faire avoir une crise cardiaque !
J’adorais l’entendre pester avec son accent russe qui lui faisait rouler les « r ». C’était marrant. Mais ce qui l’était encore plus, c’était qu’elle n’avait pas quitté la télévision des yeux. Même pas un regard dans ma direction. Un cambrioleur aurait pu vider son appartement avant qu’elle remarque sa présence. Heureusement qu’il ne s’agissait que de moi.
Je l’observai quelques instants tandis qu’elle enfournait une nouvelle cuillerée dans la bouche de Fran. Ou plutôt, qu’elle essayait sans grande conviction. La télévision la fascinait totalement, et sa fille était plus occupée à me faire des signes qu’à manger docilement.
— Salut, ma puce, dis-je à Fran en m’approchant pour déposer un baiser sur son front.
Elle sentait la pêche, c’était délicieux. Fran sentait toujours tellement bon que j’avais envie de la bouffer toute crue. Probablement sa crème pour bébé. Il m’arrivait de rester des heures à la tenir pendant qu’elle dormait juste pour profiter de son parfum. Et, pour ne rien gâcher, elle était absolument magnifique. De grands yeux bleus plus brillants que l’océan en plein midi, des cheveux blonds et bouclés qui cascadaient autour de sa frimousse ronde comme ceux d’un chérubin espiègle et une petite bouche potelée qui adoptait déjà des moues qui feraient courir les garçons dans tous les sens d’ici quelques années. Le portrait craché de sa mère.
— Tu as vu ce qui s’est passé ? demanda cette dernière, fascinée par un reportage qui avait lieu près de la zone du carambolage.
Déjà ? La poisse.
— Non ? hasardai-je.
— Un énorme accident de voitures. Kaboum ! dit-elle en mimant une explosion, ce qui projeta un peu de purée sur le nez de Fran.
— Boum ! répéta la petite en rigolant.
Puis elle me fit signe avant de tourner la tête vers la télévision pour imiter sa mère. Fran était dans sa période « comme maman ». C’était parfois un peu étrange, surtout lorsqu’elle se mettait à danser en retirant bizarrement ses habits. Jana était stripteaseuse, et elle avait, Dieu merci, un meilleur déhanché que sa fille. Enfin, Fran n’avait aucune coordination, ce qui n’était pas particulièrement alarmant vu son âge, mais ça aurait pu être largement pire. Si elle avait été dans une phase « comme papa », on l’aurait retrouvée en train de vendre du crack aux voisins. Mick, l’ex de Jana et père de Fran, n’était pas à proprement parler un enfant de chœur. Ni un chic type, mais ce n’était que mon avis personnel.
— Ils ont dit qu’ils avaient des images d’une caméra de surveillance, m’apprit Jana. Ça fait un moment qu’on les attend.
Oh, Seigneur !
Je me pétrifiai pendant une fraction de seconde, me préparant au pire, puis m’approchai pour me placer dans le dos de Jana. Je pourrais me rattraper à sa chaise si la terre s’ouvrait sous mes pieds. Fran me fit de nouveau signe avant de reporter son attention sur le flash spécial, qui annonçait les images dont Jana venait de parler.
— … plus gros carambolage de l’histoire de Hallow, continua un reporter en voix off. Plus d’une cinquantaine de véhicules impliqués. Nous ignorons toujours ce qui s’est passé dans les détails, mais une femme a été aperçue en plein milieu du carrefour quelques instants avant le début des événements. La suite en images.
Je jetai machinalement un coup d’œil à droite et à gauche comme si quelqu’un était en train de m’observer. Mais les seules personnes présentes se trouvaient devant moi et avaient les yeux rivés à l’écran.
Une vidéo en noir et blanc remplaça les flashs de couleur et, horrifiée, je me regardai traverser le carrefour, faire demi-tour, puis me précipiter sous le bus. Du moins, c’était à ça que ça ressemblait. C’était étrange. Sur le moment, la scène m’avait paru bien différente, et largement plus longue. La seule chose rassurante, c’était qu’on ne discernait pas mon visage. La caméra se trouvait trop loin, sa résolution n’était pas terrible, et mes cheveux détachés couvraient partiellement le peu qu’on en voyait. J’avais l’air d’un petit personnage de jeu en 32 bits. Je poussai un soupir de soulagement. À cette distance, on ne remarquait même pas que j’étais coréenne. C’était peut-être mon jour de chance, en fin de compte ! Personne ne pourrait me reconnaître.
— Abby ! s’écria Fran.
— Oui, ma chérie, répondit Jana sans quitter le téléviseur des yeux, totalement absorbée par les images, que le flash spécial diffusait une seconde fois dans la foulée, mais au ralenti.
Là, ça me semblait déjà bien plus conforme à ce que j’avais vécu. Même si on aurait toujours dit que je fonçais volontairement sous un bus.
— Abby ! répéta Fran en pointant ce coup-ci l’écran du doigt.
Puis elle m’observa, un sourire jusqu’aux oreilles illuminant sa petite frimousse d’ange.
Le monstre.
Je me mis à secouer la tête avant de poser l’index sur ma bouche pour lui intimer de se taire. Comment avait-elle pu me reconnaître ? Elle était incapable de placer le nez de Monsieur Patate au bon endroit !
— Abby ! s’énerva-t-elle, si bien que Jana finit par la regarder.
Puis elle suivit le doigt que pointait sa fille, remonta jusqu’à moi, et sembla me remarquer pour la première fois de sa vie. Elle m’examina des pieds à la tête, sa bouche s’ouvrant de plus en plus à mesure qu’elle intégrait les habits que je portais et les comparait à ceux de l’inconnue sur les images qu’elle venait de voir. Ensuite, elle regarda le téléviseur, comme si le journaliste allait lui confirmer ses soupçons.
Fran se mit à rire comme un petit oiseau.
— Abby ! s’exclama-t-elle encore une fois, triomphante.
La sale petite cafteuse.
— Tu es privée de bonbons jusqu’à tes dix-huit ans, Franie !
Ma menace sembla l’amuser plus qu’autre chose. On verrait bien qui rirait la dernière quand tata Abby refuserait de lui en donner. Je me délecterais de ses pleurs. La vengeance était un plat qui se mangeait froid, comme les sucettes Hello Kitty auxquelles elle ne toucherait pas.
— Tu peux m’expliquer ? demanda Jana.
Elle n’avait pas bougé de sa chaise, et son regard continuait à jouer au ping-pong entre la télévision et moi.
— Non ? essayai-je d’une petite voix, avant de me reprendre. Je n’ai aucune idée de ce qui s’est passé, Jan’.
— Est-ce que c’est à cause de…
Elle ne termina pas sa question, mais désigna mes mains du menton. Jana ignorait tout de ma famille maternelle, cependant, elle m’avait vue faire des choses étranges, même si nous évitions d’en parler. C’était comme ça qu’on s’était rencontrées, huit ans plus tôt. Elle s’était retrouvée dans un quartier très mal famé à la pire heure possible et s’était fait agresser. Heureusement pour elle, j’avais croisé son chemin après être allée dévaliser une bijouterie. Je ne rechignais jamais à traverser les quartiers chauds, puisqu’ils étaient moins surveillés et que je pouvais me débarrasser de problèmes éventuels grâce à mon don. C’était ce que j’avais fait avec ses deux agresseurs. Nous étions rapidement devenues amies. Elle débarquait de Russie et ne connaissait personne, je me remettais difficilement de la disparition de Danny et de ma mère, alors je lui avais fait découvrir la ville, et elle m’avait fait prendre conscience que la vie ne s’arrêtait pas quand celle d’une personne qu’on aimait touchait à sa fin.
— J’en ai pas la moindre idée, Jan’, avouai-je. Je ne sais vraiment pas ce qui s’est passé.
Je ne lui avais pas dit pour le vigile que j’avais mis dans le coma, et pour cause. Comme elle ignorait tout de l’Ombre, je n’avais pas pu. Mais l’angoisse devait être palpable dans ma voix, car elle se leva d’un bond, renversant pratiquement sa chaise pour venir me prendre dans ses bras.
— Tu vas bien ? demanda-t-elle en me repoussant et en me tenant par les épaules.
Une horreur intense avait envahi ses traits, et elle commença à m’ausculter sous tous les angles, comme pour s’assurer que je n’avais aucune artère sectionnée et que je n’étais pas sur le point de me vider de mon sang sur son parquet. Elle travaillait à toute allure, telle une abeille sous amphètes, ses cheveux blonds et bouclés s’agitant dans tous les sens. Je restai immobile le temps qu’elle termine son inspection.
— Je vais bien.
— Tu t’es jetée sous les roues d’un bousse !
Son accent ressortait toujours de manière bien plus prononcée quand elle était énervée ou inquiète. C’était adorable.
— Je ne me suis pas jetée sous les roues d’un bousse, plaidai-je. Ce type était coincé, j’ai voulu l’aider.
— Ne te moque pas de mon accent, grogna-t-elle.
— Ne sous-entends pas que je suis suicidaire.
— Attends, dit-elle soudain comme si elle venait de comprendre quelque chose. Tu as arrêté un bus à mains nues ?
— Quoi ? Non ! T’es folle ? Comment j’aurais fait ça ? Ça pèse plusieurs tonnes, ces machins, Jana.
Elle me dévisagea en plissant les yeux durant de longues secondes, se demandant probablement si je me moquais encore d’elle. Puis elle éclata de rire et me tapa sur l’épaule.
— Désolée ! balaya-t-elle d’un geste de la main tout en rigolant.
À la table, Fran se mit à rire aussi et fit le même geste que sa mère. Cependant, elle ne s’excusa pas, elle. Vilaine petite.
« … toujours aucune explication quant à la façon dont s’est arrêté le bus, et, à voir les images, on dirait vraiment que l’inconnue l’a stoppé à mains nues, Mick ! » dit le présentateur depuis les studios à leur envoyé sur place.
« En effet, Tom ! »
Jana me lança un regard noir, comme si je venais de trahir sa confiance.
— Jana ! me défendis-je. Je t’ai dit comment ça fonctionne. Je peux absorber de l’énergie, pas la réutiliser. J’ignore ce qui s’est passé, mais ce n’était pas moi.
Elle semblait hésiter à me croire. J’essayai donc de l’aider en lui adressant un sourire qui montrait que j’étais l’innocence incarnée.
— Pourquoi tu n’es pas à la police ? demanda-t-elle d’un ton suspicieux.
— Oh, tu me connais. J’aime pas trop les flics.
— Abby, m’avertit-elle.
Je soupirai.
— Pour leur dire quoi ? Que des centaines de personnes sont tombées dans les pommes à cause de moi ?
Elle fit la moue, mais j’avais gagné l’argument. Elle avait conscience que je ne pouvais décemment pas me rendre au commissariat. Déjà, on ne me croirait pas. Ensuite, si quelqu’un avait le malheur de le faire, on m’enfermerait dans un laboratoire pour mener des tests sur moi et je ne reverrais probablement plus jamais la lumière du soleil.
Jana finit par acquiescer, mais elle continua à me dévisager durement, d’un regard qui avait certainement fait ses preuves durant les beaux jours de la mafia russe.
— Tu aurais des fringues à me prêter ? lançai-je au bout de quelques secondes.
— Je savais que tu étais passée pour me demander quelque chose. Tu as toujours quelque chose à demander, me reprocha-t-elle en secouant la tête. Au fait, tu peux me garder Fran demain soir ?
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