Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 33 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 33

 

Il s’avéra rapidement que ma nouvelle maxime selon laquelle les choses pouvaient toujours empirer était bien fondée.

J’étais dans le métro lorsque je reçus un texto de Harrison m’indiquant qu’il avait trouvé l’adresse de Wallace. Ce dernier habitait dans un des beaux quartiers de l’East Side. C’était un coin plutôt sympa, pour un inspecteur. Bosser pour la police ne devait pas payer si mal que ça.

Ma décision fut rapidement prise. En changeant deux fois de ligne, il me faudrait un peu moins de trente minutes pour me rendre sur place. Et, de là, je pourrais faire un crochet par Central Station, où j’avais dû me résoudre à laisser l’original du médaillon dans un casier en allant chez Smith, faute de meilleure option. Ce n’était pas l’endroit le plus sûr, mais, vu que la gare était toujours très fréquentée, personne n’essaierait de le forcer. En théorie, parce que, vu ma chance depuis le début de la semaine, la gare risquait d’avoir explosé d’ici que j’y retourne. Récupérer le médaillon avant minuit étant de toute manière dans mes plans, faire un détour chez Wallace était donc presque pratique.

Je me demandais ce que j’allais bien pouvoir lui dire, et les pensées se mirent à défiler dans mon esprit comme les reflets dans la vitre que je regardais fixement, bercée par le bruit de la rame et les énergies qui me parvenaient de partout autour. En général, je tâchais de ne pas y prêter attention, de me créer une petite bulle afin de garder les essences de personnalités à distance. Ce soir, cependant, elles étaient une distraction bienvenue qui m’aidait à me concentrer sur l’essentiel en permettant à mes propres sentiments mixtes de se noyer dans la masse de ceux des gens qui m’entouraient. La tristesse, la colère et l’impuissance étouffaient sous les problèmes de mes voisins, et ne restaient que les questions dont les réponses me feraient avancer.

Après avoir manqué de justesse mes deux correspondances – ce n’était vraiment pas ma journée –, j’arrivai dans le quartier de Wallace au bout de quarante-cinq minutes au lieu des trente escomptées. Il m’en fallut cinq de plus pour me rendre devant l’immeuble dans lequel il habitait, et à peine le même laps de temps pour trouver par où grimper sur l’échelle à incendie après avoir regardé le numéro de l’appartement, ce qui me permit de le repérer relativement facilement depuis l’extérieur. Je m’arrêtai devant une fenêtre entrouverte sur une pièce illuminée uniquement par la lumière du corridor. Il devait être chez lui.

Je patientai quelques minutes en me demandant si je devrais entrer ou pas, frapper, attendre toute la nuit qu’il me remarque ou rentrer chez moi. Toutes les idées les plus folles me passèrent par la tête, scénarios et dialogues improbables à la clé. Je songeai même à débarquer avec le dîner et deux bières que j’aurais pu acheter au chinois du coin de la rue, comme si de rien n’était, comme si nous étions deux amis de longue date et non le policier et la voleuse qu’il voulait coffrer, mais avait pourtant mystérieusement couverte le matin même. Nous avions tant de choses à nous dire, et je restais bloquée sur la manière dont j’allais le saluer. Sur l’instant, c’était ce qui me paraissait le plus difficile.

Mon flot de pensées s’arrêta net lorsque la voix de Wallace résonna à quelques mètres de moi, et mon cœur se brisa en mille morceaux en comprenant à quel point j’avais été stupide.

— Tu as pu passer au pressing ?

Il entra dans mon champ de vision et s’immobilisa dans l’embrasure de la porte, en survêtements, comme s’il rentrait d’un jogging. Pendant un instant, une infime et ridicule seconde, j’espérai avoir mal entendu. Avoir tiré la mauvaise conclusion. Mais j’avais dû être une personne abjecte dans une vie antérieure.

— Oui, tes chemises sont déjà dans la penderie ! répondit une voix féminine, plus loin dans l’appartement.

Le sol tangua sous mes pieds, mais je n’eus pas le loisir de me laisser abattre. Wallace se tourna aussitôt dans ma direction, et je me plaquai contre le mur, espérant de tout cœur qu’il n’avait pas eu le temps de m’apercevoir dans le noir.

— Merci, cria-t-il avec un délai.

C’était mauvais signe. Je me glissai aussi discrètement que possible à l’étage supérieur lorsque je sentis son énergie se rapprocher. Mes années de gymnastique avaient définitivement du bon.

Wallace sortit la tête par la fenêtre après l’avoir délicatement ouverte, posa les deux mains sur le rebord et examina les environs. Il ne vit rien. J’étais vêtue de noir de la tête aux pieds et plaquée au mur, col roulé remonté au maximum jusqu’au menton. J’étais l’Ombre parmi les ombres.

— Ton thé est prêt ! annonça, étouffée, la voix de la femme au loin.

Mais il avait remarqué quelque chose, et son instinct l’incitait à le pourchasser. Si tel n’avait pas été le cas, il n’aurait pas ouvert la fenêtre.

— J’arrive, répondit-il après avoir lancé un dernier regard alentour.

Puis il referma, et j’entendis le loquet.

Je poussai un immense soupir et me fustigeai aussitôt, terriblement en colère contre moi. Bien sûr que Wallace avait quelqu’un. Et il était flic, bon sang ! Comment avais-je pu même envisager quoi que ce soit une seule seconde ? J’étais la femme la plus stupide de tout l’État, au bas mot. Au moins, je saurais où venir fouiller pour retrouver mon pendentif. Et où déposer son portefeuille, que je n’avais pas avec moi. Mais j’avais autre chose à lui laisser. Si je parvenais à ravaler les larmes de colère qui me brûlaient les yeux.

Je redescendis à l’étage inférieur quelques secondes plus tard et, après avoir lancé un regard rapide pour m’assurer que Wallace n’attendait pas, tapi dans la pièce pour piéger l’intrus, je pendis la copie du médaillon en attachant les ficelles du sac à l’extérieur de la fenêtre. Il le remarquerait dès qu’il allumerait.

Je repartis comme une voleuse, le cœur incroyablement lourd pour une raison que je ne parvenais pas réellement à m’expliquer. Ce n’était pas comme s’il s’était passé quelque chose entre nous. Rien n’aurait jamais pu arriver de toute manière. Rien. Et je l’avais toujours su, au plus profond de moi.

Alors pourquoi me sentais-je aussi mal ?

En allant récupérer le vrai médaillon, je téléphonai à Jana pour voir si je pouvais faire un saut chez elle. Elle avait généralement le jeudi libre, et ça me permettrait de noyer mon chagrin dans de la glace en ayant l’impression d’être à moitié moins pathétique, puisque pas seule. Je débarquai donc à son appartement une grosse demi-heure plus tard et nous passâmes le reste de la soirée à nous goinfrer en parlant de tout et de rien. Je lui racontai à mi-mots la raison qui me poussait à manger mon poids en Ben & Jerry’s, en omettant quelques petits détails, comme le fait qu’on s’était rencontrés quand je lui avais volé son portefeuille et qu’il voulait me coffrer parce qu’il était flic.

— Il est marié, grognai-je, en m’affalant un peu plus sur le canapé dans une position que mes muscles me feraient rapidement regretter si je ne bougeais pas.

Mais je n’avais plus aucune envie de bouger.

— Comment tu le sais ?

Je ne pouvais pas vraiment le lui expliquer, aussi optai-je pour une réponse vague.

— Il n’habite pas seul.

— Voyons, Abby, ça ne veut rien dire. Ça peut être sa sœur, sa cousine, sa femme de ménage à domicile…

— Non, il est marié, tranchai-je.

J’avais appelé Harrison avant d’arriver chez Jana, et il avait fini d’enfoncer le couteau en me confirmant que Wallace avait une épouse et que cette dernière travaillait à la bibliothèque dont j’avais trouvé une carte en fouillant son portefeuille. Il n’était pas simplement en couple : il était totalement et irrémédiablement marié.

— Alors ce n’était pas le bon, me dit-elle d’un ton très philosophique.

Celui qu’adoptent en général les gens qui essaient de vous remonter le moral avec une platitude parce qu’ils tiennent à vous et tentent de vous faire miroiter que la vie continue. Ce qui constitue une belle preuve d’amitié, mais est totalement inutile quand on est celui qui déprime.

— Parfois, on ne regarde pas au bon endroit.

Autant ne regarder nulle part, comme je le faisais jusqu’à présent.

— On sort la semaine prochaine, d’accord ? Pour que tu penses à autre chose. Je ferai garder Fran et on ira faire la fête.

— Si tu veux, soupirai-je, pas du tout emballée par la perspective, mais consciente qu’il était impossible de faire changer Jana d’idée une fois qu’elle en avait une en tête.

— D’ailleurs, à propos de Fran…

Quand elle commençait comme ça, avec sa voix douce et mielleuse et son adorable petit nez retroussé, ça ne pouvait signifier qu’une chose.

— Il faut vraiment que tu cherches une nouvelle baby-sitter, Jana. Et demain, je ne peux pas.

— Je sais, je sais, approuva-t-elle. Mais c’est difficile de trouver quelqu’un, surtout vu mes horaires… Et génial, parce que c’est pour samedi après-midi et nuit ! OK ?

Je plongeai ma cuillère dans le bac et la regardai avec des yeux morts.

— Il va falloir que tu rachètes de la glace dans ce cas.

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