Le Ballet des ombres
Chapitre 7
Le portefeuille de Christopher Wallace ne me révéla pas grand-chose. Il contenait quelques cartes – bibliothèque, bancaire et fidélité pour une sandwicherie –, des tickets de caisse sur une semaine – surtout ceux de la sandwicherie –, un billet de vingt dollars et un peu de monnaie, un jeu à gratter gagnant de deux dollars, ainsi qu’un vieil emballage de chewing-gum à la chlorophylle. En gros, rien de passionnant. J’en avais plus appris sur lui en le touchant qu’en fouillant ses affaires. Bon, j’avais découvert qu’il aimait lire et qu’il mangeait presque tous les midis un sandwich au rosbif accompagné d’un soda. Je savais donc où le trouver le lendemain à l’heure du repas.
Comme j’avais été incapable de dégotter son adresse en ligne et qu’il avait bien trop d’homonymes pour qu’une recherche Facebook donne quelque chose, j’avais pris la décision de lui rendre une petite visite à l’heure du déjeuner. J’aurais pu mettre Harrison sur le coup, mais il aurait fallu lui expliquer que, après avoir volé le portefeuille d’un flic, je comptais m’introduire chez lui par effraction pour récupérer le pendentif de maman. Pendentif qu’il ignorait que j’avais perdu. Mes choix étaient donc limités. En dernier recours, si la sandwicherie ne donnait rien, je pourrais lui demander. Mais ce serait la solution de secours.
D’ici là, je devais me concentrer sur nos activités de la soirée, à savoir le coup qui allait nous remettre dans le bain. Du moins, je l’espérais sincèrement. Peut-être étais-je rouillée après quatre mois de vacances forcées. Et la journée ne s’était pas exactement déroulée comme prévu. Raison pour laquelle j’avais décidé de remplacer ma séance de jogging par une visite à l’hôpital, où j’aurais dû me trouver à 9 heures le matin même si le destin ne m’avait pas mis un bâton en forme de flic dans les roues.
Je pénétrai dans la chambre de Max Gervais comme on entrait dans un cimetière pour se recueillir sur une tombe connue, d’un pas un peu trop lourd, armée d’un silence révérencieux. Max était vigile dans le musée Blumberg, où j’avais commis mon dernier larcin. Il m’avait croisée alors que je m’en allais avec un Cézanne prêté pour une exposition. À vrai dire, il avait semblé aussi surpris de me trouver là que j’avais été de le voir. Si l’issue de la rencontre avait été différente, j’aurais gardé un très bon souvenir de cet instant. Max avait des faux airs de Groucho Marx, les lunettes en moins, et son expression en me découvrant, toute de noir vêtue, tenant un tableau roulé sous le bras, avait été plutôt désopilante.
Selon les infos de Harrison, il me restait plus d’une minute au compteur avant le passage d’un vigile. Mais c’était le fameux facteur humain. Quelque chose pouvait toujours changer. Un pressentiment, un oubli, n’importe quoi, et un garde apparaissait là où il n’était pas censé se trouver. L’adrénaline m’avait donné un énorme coup de boost, et j’avais agi sans même y réfléchir. C’était une seconde nature lorsque j’opérais en tant que l’Ombre. Max était tombé dans les pommes, je m’étais fait la malle. Une soirée surprenante, mais pas tant que ça, et en tout point normale au final. Ça s’était même déjà produit plusieurs fois. Sauf que, le lendemain, les journaux m’avaient appris que Max ne s’était pas relevé. Pour une raison qui m’échappait, il était dans le coma depuis lors.
Il m’avait fallu plusieurs semaines pour oser l’approcher. D’abord parce que je me sentais terriblement coupable, mais aussi parce que j’étais persuadée que quelque chose clochait chez moi. Maman m’avait bien enseigné à me servir de mon pouvoir. Elle n’avait jamais rien mentionné de tel. Nous absorbions l’énergie, parfois de manière drastique, mais, comme on dit : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. » Le surplus ne reste pas dans nos corps. Il s’évacue lentement, s’échange entre humains, animaux, plantes, même avec certains objets. C’est une chose que les gens ont d’ailleurs tendance à associer à la magie, à des pouvoirs supérieurs, mais il arrive aussi que les êtres humains normaux ressentent des forces résiduelles à certains endroits. Quand quelqu’un meurt, par exemple, son énergie ne disparaît pas. Elle se diffuse progressivement. Elle imprègne parfois les murs de la pièce où la personne se trouvait, ou quelque chose qu’elle touchait. L’énergie a une inclination naturelle à retourner dans un hôte vivant, mais, en cas de décès violent, elle peut se retrouver traumatisée – faute de meilleur terme – et se fixer dans un objet inanimé. C’est souvent pour ça que les gens parlent de maisons hantées, de sorts, ou d’autres choses farfelues, alors qu’il ne s’agit en aucun cas d’une malédiction, mais d’une bête charge énergétique anormale dans un lieu ou un objet. De temps en temps, ces reliques commencent à se comporter comme de réelles entités qui absorbent elles aussi l’énergie qui les entoure. L’énergie est en constant déplacement. Elle ne reste pas à un endroit donné, elle coule. Comme un torrent de montagne qui rejoint une rivière, puis l’océan, et sera ensuite charrié sous forme de nuage pour pleuvoir sur de nouveaux horizons. Mais ces objets la retiennent et la transforment en quelque chose de malfaisant. Certains individus agissent parfois de la même manière sur les gens qui les entourent. Ce sont souvent des personnes très néfastes qui vous pompent toute votre énergie. Mais c’est un cycle éternel et impossible à endiguer définitivement. Elle se renouvelle toujours et tend à la positivité. Par exemple, si j’absorbe l’énergie très négative de quelqu’un que je croise dans la rue, lorsque je la diffuserai, elle aura été purifiée. Il m’arrive couramment de le faire avec ces objets hôtes. Déjà, ce ne sont pas des êtres vivants qui seront affaiblis, ensuite, de cette manière, je rends à l’univers une partie de ce qui lui manquait.
C’était pour cette raison que j’étais finalement venue trouver Max en premier lieu. Je voulais purifier son aura. Je pensais ainsi l’aider à se réveiller, mais ce que j’avais découvert dépassait totalement mon entendement. Comme je l’ai dit, l’énergie coule. Elle est en mouvement perpétuel, jamais statique. Mais ce n’était plus le cas de celle de Max. Lors de ma première visite, j’avais été tétanisée en remarquant que la sienne s’était immobilisée, comme si quelqu’un l’avait mise sur pause. Il respirait toujours, ses fonctions vitales étaient intactes, mais son énergie, elle, demeurait figée.
Plusieurs tentatives infructueuses m’apprirent qu’il m’était impossible de la remettre en mouvement. J’étais tout aussi incapable d’absorber celle qu’il lui restait que d’essayer de rétablir le courant. Maman aurait peut-être su quoi faire, mais, moi, j’étais totalement impuissante.
Alors j’avais fait la seule chose que je pouvais faire à ce stade. J’étais venue le trouver tous les jours pendant quelque temps jusqu’à ce que j’accepte cette impuissance. Je ne pouvais pas me pardonner, mais ne pas assumer mon acte de l’unique manière qu’il m’était possible de le faire aurait été encore plus impardonnable. Les visites s’espacèrent, mais je continuai à venir. Personne n’était jamais là. J’ignorais où était parti l’esprit de Max, s’il s’en était allé ou s’il était lui aussi bloqué dans son corps, mais je ne pouvais me résoudre à le laisser totalement seul. Quelques recherches et discussions avec les infirmières m’avaient appris qu’il était divorcé et père de deux filles qui n’habitaient pas le même État. Il avait plus de soixante ans, ses enfants devaient être adultes et avoir leur propre famille. J’avais pris l’habitude depuis lors de venir le voir et de lui faire la lecture tous les lundis et jeudis pendant une heure. Je passais parfois à d’autres moments de la semaine, selon mon emploi du temps et mon humeur, juste pour dire bonjour et lui raconter ma journée, mais la lecture était devenue un rituel. J’ignorais s’il pouvait m’entendre, je ne savais même pas s’il n’était pas déjà mort, finalement, mais ça ne changeait rien. La culpabilité me ramenait auprès de lui comme un élastique trop tendu qui finirait par rompre s’il disparaissait. La peur que cela se produise me réveillait souvent en pleine nuit. S’il mourait, ce serait le deuxième homme à qui j’aurais ôté la vie par accident.
— Hey Max, le saluai-je en approchant de son lit.
La première chose que j’avais faite en apprenant qu’il ne s’était pas relevé après notre rencontre avait été de prendre en charge tous ses frais médicaux. Bien sûr, je l’avais fait sous un alias que m’avait fourni Harrison afin que personne ne puisse remonter jusqu’à moi. On avait choisi le même nom de famille que le sien, histoire que personne ne trouve ça louche, bien que je ne doute pas que ses enfants se posaient la question, ou allaient le faire à un moment donné. Si c’était déjà le cas, personne n’avait protesté. Et c’était la moindre des choses ; j’aurais aimé faire bien plus. Il n’était pas riche, sa famille non plus et, même s’ils l’avaient été, ce n’était pas à eux de s’en occuper. J’étais la seule responsable.
Je déposai un bouquet sur sa table de chevet et tirai la chaise que quelqu’un avait repoussée près de la fenêtre. J’ignorais quelles fleurs il aimait, aussi en changeai-je chaque semaine. Aujourd’hui, c’étaient des lys aux couleurs de l’automne qui mirent un peu de vie dans l’ambiance austère et monochrome de l’hôpital. L’avantage de m’occuper de ses frais médicaux était qu’il avait une chambre privative et que personne ne tenterait de le débrancher tant qu’il restait de l’espoir. Puis, comme ça, personne ne nous dérangeait pendant nos séances de lecture.
— Comment allez-vous, aujourd’hui ? demandai-je en m’asseyant.
Je sortis le livre de mon sac et le posai sur mes genoux, puis je le regardai pendant quelques instants, immobile comme il était. Ses cheveux gris sombre se détachaient sur le vert clair de l’oreiller et sa peau était pâle à faire peur. Les draps épousaient si bien son corps qu’on aurait dit qu’ils le retenaient prisonnier. Il n’y avait pas un seul pli dans le tissu. Il n’avait donc pas bougé d’un millimètre depuis que l’infirmière l’avait bordé.
— Je suis désolée de ne pas être venue ce matin. J’ai eu un petit accident. Enfin, j’en ai plutôt causé un. Je ne sais pas ce qui s’est passé, et, pour vous dire la vérité, ça me file une trouille bleue. Mais je vous en parlerai après la lecture, d’accord ?
Seuls les « bip » du respirateur artificiel me répondirent. J’avais l’habitude.
— Bien, où en étions-nous restés ? demandai-je en ouvrant Anna Karénine là où le marque-page gondolait légèrement l’ouvrage. On a bientôt fini, il faudra choisir un nouveau livre. Que pensez-vous de Princess Bride ? C’était le préféré de Danny.
J’avais parlé sans réfléchir et je m’arrêtai net, prise d’un vertige. Max, Danny, les inconnus du carambolage. Je sentis soudain un gouffre percer ma poitrine, et il me sembla imploser d’une douleur teintée de culpabilité. J’étais un monstre. Un danger public. Je n’apportais que mort et désolation sur mon passage.
Je me ressaisis et me calmai aussitôt, puis portai une main à ma joue pour essuyer la larme qui avait jailli de mes yeux pendant la fraction de seconde où j’avais sombré. Je ne devais pas me laisser abattre. Je refusais de devenir le genre de personne qui se morfondait au sujet des erreurs passées et tombait dans la dépression. Je voulais être de celles qui se battaient pour corriger leurs fautes, et toujours avancer. C’était une fille comme ça que mes parents avaient élevée.
— J’ai vraiment besoin que vous vous réveilliez, Max. Et je vous promets que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que cela se produise.
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