Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 8 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 8

 

Je venais de finir de me préparer lorsque Harrison m’appela pour me dire qu’il était arrivé. Il conclut la communication en m’accusant d’être en retard avant de me raccrocher au nez. L’horloge sur mon téléphone indiquait 19 h 31, ce qui me confirma qu’il n’y avait pas la moindre once de patience en lui.

Je jetai un dernier coup d’œil au miroir pour m’assurer que mon maquillage était impeccable et mon chignon en place, puis sortis de ma chambre en attrapant ma pochette. Le temps que j’arrive au pied de l’immeuble, il était 19 h 38 et mon frère faisait de toute évidence la tête. Ce n’était pas ma faute si l’ascenseur avait été long à venir.

— T’es incapable d’être à l’heure, ma parole, se plaignit Harrison lorsque j’ouvris la portière côté passager.

La pratique du cambriolage de haut vol m’avait appris l’importance de la précision et de la ponctualité. Quand on débranche un système de sécurité pendant deux minutes, on n’a pas une seconde de plus, et chacune d’elles compte. J’étais capable d’entrer dans un musée et d’en ressortir en cinq minutes avec l’objet désiré, mais, dans ma vie privée, j’étais la personne la plus souvent en retard que je connaissais. Allez comprendre.

— Et c’est pour cette raison que tu me donnes toujours rendez-vous plus tôt, lui rappelai-je en m’asseyant.

Il tourna vers moi un regard désabusé, qui changea rapidement tandis qu’il étudiait ma tenue.

— Très joli, me complimenta-t-il d’un ton sincère.

Mon frère, celui-là même qui peinait à se séparer de ses tee-shirts ne serait-ce que l’espace d’une soirée, savait apprécier les beaux vêtements. Et les occasions de les revêtir étaient rares, aussi sa remarque me fit immensément plaisir. J’aimais les habits, sûrement trop. Et, plus que tout, j’aimais ceux qui étaient un peu trop chers pour être portés tous les jours. Heureusement que je ne gardais qu’un faible pourcentage de mes revenus illicites, sinon tout serait passé en vêtements. Je ne possédais que trois robes dont j’aurais eu honte d’avouer le prix. Celle que je portais était l’une d’entre elles.

— Merci, dis-je en arrangeant ses pans avant de refermer mon manteau.

Elle était magnifique. C’était une robe bustier blanc crème Alexander McQueen qui était assez chic pour toutes les occasions et restait cependant assez discrète. Je l’avais couplée avec une paire d’escarpins vertigineux et une pochette noire dont le fermoir représentait une tête de mort en cristal Swarovski. J’aimais ce genre de petite touche, et j’étais plutôt satisfaite de ma tenue. J’avais longuement hésité avec une robe en dentelle sombre, mais finalement décidé que le blanc presque virginal serait plus à propos pour ce second baptême.

— Tu as l’invitation ? demandai-je après que Harrison eut démarré.

— Pour qui me prends-tu ? rétorqua-t-il, presque outré.

Je ne commentai pas, mais n’en pensai cependant pas moins. Harrison était parfois vraiment tête en l’air. Il se souvenait des moindres détails et citations de tous les films qu’il avait jamais vus, mais il lui arrivait d’oublier des choses très importantes. Un jour, sur un coup de tête, il avait pris l’avion jusqu’à Paris pour assister à un concert. Une fois sur place, il s’était rendu compte que les tickets étaient restés sur son bureau à Hallow. Pourtant, comme moi et ma ponctualité, dès qu’il s’agissait des activités de l’Ombre, Harri ne laissait rien passer. Ce n’était pas mon frère pour rien.

— Tu as mémorisé les plans du duplex ? demanda-t-il distraitement.

— Pour qui me prends-tu ?

Nous nous rendions à une petite sauterie chez un dénommé Smith qui transpirait à l’évidence des dollars. Son appartement, en plus d’être dans le quartier le plus huppé de la ville, était également au sommet du plus bel immeuble de Hallow, le Palace Scorlotti. Le loyer mensuel d’un tel appartement devait représenter le budget d’une famille moyenne sur trois ans. En gros, ce type était pété de thunes. Et c’était un parfait inconnu. Il venait de débarquer d’Europe et organisait cette soirée pour faire connaissance avec le gratin mondain du coin. Harrison et moi n’aurions jamais pu nous trouver sur la liste des invités. Nos alias, en revanche, étaient également riches et huppés, ce qui nous permettait de nous introduire par la grande porte au lieu de la fenêtre de la salle de bains. Le seul désavantage, c’était que je portais des talons et que, comme me l’avait rappelé l’expérience pas plus tard que ce matin, je préférais être au niveau du sol au cas où je devais me mettre à courir. Mais il fallait rester positif : le cas de figure ne se présenterait pas.

Nous arrivâmes au pied de l’immeuble à 20 h 15, et un voiturier vint m’ouvrir la portière avant de contourner la voiture pour prendre les clés de Harrison. Mon frère les lui remit et s’approcha ensuite pour m’offrir son bras, puis nous remontâmes le petit tapis rouge qui menait à la porte, là où le concierge nous pria d’entrer et nous conduisit jusqu’à l’ascenseur après avoir vérifié notre carton d’invitation. J’avais l’impression d’être dans un film. C’était tellement différent des musées et des galeries d’art auxquels j’étais habituée et, malgré toute l’appréhension liée aux problèmes avec Max et aux événements du matin même, je ne pus refréner le frisson d’excitation qui remonta le long de mon dos.

Harrison m’adressa un sourire complice lorsque les portes se refermèrent. Il adorait venir sur le terrain, ce qui ne s’était produit que deux fois. Ça le mettait d’incroyablement bonne humeur, en témoignait son air espiègle. Dans l’ascenseur doré, avec la petite musique d’ambiance et dans son beau costume, il était aux anges.

— T’es plutôt pas mal quand tu t’habilles correctement.

Il redressa un visage souriant dans ma direction.

— Ça n’aurait pas le même effet si je me sapais comme ça tous les jours, tu sais.

— Oh que si ! contrai-je avec mon plus bel air d’institutrice à qui on ne la fait pas.

— Dans ce cas, dis-toi que je rends service aux femmes qui pourraient croiser mon chemin.

— Un jour, ta modestie va t’étouffer. Ou alors ce sera moi. Mais définitivement une de nous deux.

Il était encore en train de rire lorsque nous parvînmes au dernier étage et que les portes s’ouvrirent. J’eus le souffle coupé. Savoir que nous nous rendions dans un des plus beaux appartements de la ville et le voir n’était définitivement pas la même chose. Cet endroit était époustouflant, mélangeant le style des années 1930 – durant lesquelles l’immeuble avait été construit – avec une touche de modernité et de praticité. Il était meublé avec raffinement et décoré avec un goût aussi sûr que cher. Et immense. Mon appartement était loin d’être petit, mais l’étage inférieur du duplex en faisait en tout cas le double.

J’étais tellement impressionnée que je sursautai lorsque le valet salua mon frère.

— Vos noms, je vous prie ? demanda-t-il sans afficher la moindre expression.

C’était magistral. Il avait tout de la caricature du majordome. Un costume trois-pièces magnifiquement taillé, un ravissant air guindé, un nez fier et aquilin et les tempes grisonnantes légèrement dégarnies. Il avait une tête à s’appeler Nestor et à répondre « Oui, maître » à tout ce qu’on lui disait.

— Donald Young.

Le véritable nom de mon frère était Melville Duck-Young, chose qui l’avait dérangé à peu près toute sa vie. Mes parents l’avaient baptisé comme ses deux grands-pères. Du côté de mon père, on était des Melville de père en fils. De celui de ma mère, eh bien, on était coréens, et Duck-Young ne signifiait pas Canard-Jeune. À Hallow, en revanche, si. Harrison en avait beaucoup souffert lors de sa scolarité et avait légalement changé de nom dès qu’il lui avait été possible de le faire, jetant son dévolu sur celui de son héros d’enfance. Mais, lorsqu’il avait créé son premier alias après la mort de maman, il avait tout de même rendu hommage au prénom qu’elle lui avait choisi avec un clin d’œil pour le célèbre canard. C’était d’ailleurs celui qu’il utilisait le plus souvent. Harri pouvait s’en défendre autant qu’il voulait, c’était un grand sentimental.

Le majordome tendit cérémonieusement une main pour prendre mon manteau, m’aida à le retirer, puis s’éclipsa pour aller le ranger dans la penderie. Le tout avec son petit air guindé et le menton relevé. Bon sang, ce type était génial. Je voulais le même à la maison.

Du moins, jusqu’à ce qu’il me lance un coup d’œil par-dessus son épaule avant de revenir.

— C’est moi ou il me regardait bizarrement ? demandai-je à Harri à mi-voix.

— C’est toi.

— Je suis sûre qu’il m’a dévisagée.

— Tu es persuadée que tout le monde te dévisage. Peut-être qu’il n’aime pas ta robe.

— Ma robe est parfaite.

— Alors il trouve certainement que tu es la plus belle femme ici ce soir, dit mon frère en prenant mon bras pour avancer.

— Chaque fois que tu me fais un compliment sur mon physique, j’ai l’impression que c’est toi que tu vises au fond, Harri.

Il haussa les épaules sans me regarder, trop occupé à scanner les environs, à sourire et saluer des inconnus de loin comme s’il connaissait tout le monde personnellement. C’était bien mon frère. Il passait un temps fou reclus chez lui sur ses jeux en réseau avec ses amis, mais il suffisait de le sortir pour qu’il se transforme en homme du monde, charmant et civilisé.

— Faisons le tour du propriétaire, proposa-t-il d’une voix solennelle.

J’acquiesçai et suivis son mouvement. Nous nous promenâmes quelques minutes dans l’immense appartement d’un inconnu. Tout ici criait l’opulence. Le plafond extrêmement haut avec ses bas-reliefs, le mobilier design et chic, les serveurs qui déambulaient entre les convives pour distribuer champagne et hors-d’œuvre au rythme de la musique classique que diffusaient discrètement des haut-parleurs invisibles. L’endroit était vraiment parfait, et il dégageait quelque chose de sympathique. L’énergie de tous les invités faisait vibrer l’air de manière douce, et le lieu lui-même me semblait très neutre, probablement parce que le nouveau locataire venait d’emménager, ce qui m’empêchait de me faire une idée sur lui. Mais, en tout cas, il avait du goût, c’était indéniable.

— Eh bien, certains ne se refusent rien, commenta Harrison en observant un original au mur. Le contenu de cet appartement doit dépasser le PIB de toute l’Europe.

— N’exagère pas. Merde, Harri ! m’exclamai-je en reconnaissant un visage familier. Eugene Fitzsimmons est là.

— Qui ça ?

Je dévisageai mon frère, bouche ouverte, avant de lui indiquer discrètement une direction de la tête. Il suivit mon mouvement du regard, mais ne broncha pas.

— Eugene Fitzsimmons Jr ? réessayai-je, sans plus de succès. Le maire, imbécile.

Harri ne parut pas impressionné. Sérieusement ? Il ne savait pas à quoi le maire ressemblait ? Connaissait-il seulement son nom ? Il n’était pas croyable.

J’attrapai une flûte de champagne sur le plateau d’un serveur qui passait à cet instant pour avoir une raison légitime de me retourner et observai le maire. C’était la première fois que je le voyais ailleurs qu’à la télévision, et, le moins qu’on pouvait dire, c’était qu’il était bien plus charismatique en personne, même de profil, comme il l’était actuellement. Relativement grand, sa stature criait qu’il s’agissait d’un ancien sportif. Natation, jugeai-je en appréciant les épaules carrées et puissantes qui tendaient la veste de son costume taillé à la perfection. C’était un homme de goût. Lorsqu’il tourna un peu plus la tête dans ma direction, riant visiblement à une blague racontée par le quinquagénaire avec lequel il s’entretenait, je remarquai qu’il était plutôt séduisant. La caméra ne lui rendait vraiment pas justice. Il avait de sacrés faux airs de Robert Redford, enfin, si Robert Redford avait encore eu la quarantaine et des cheveux sombres. Mais son regard dégageait la même impression, la manière dont il plissait les yeux en souriant était exactement identique, et je n’eus aucun doute quant au fait que son charme avait énormément dû l’aider à gravir les échelons politiques. Ça, et une fortune colossale, sans aucun doute.

Je fis distraitement quelques pas dans sa direction, prétendant étudier un tableau au mur, et entendis à peine Harrison me dire quelque chose. De toute manière, je l’ignorai. Il ne savait peut-être pas qui était le maire, mais moi, si, et ça faisait trop longtemps que je rêvais de lui livrer le fond de ma pensée pour garder mes distances. Mais, d’abord, je voulais savoir quel genre d’homme il était, et les sourires charmants n’étaient pas de bons indicateurs. Il me fallait une lecture rapide de son aura.

— C’est une blague, murmurai-je.

— Quoi ? demanda Harrison.

— On a un mec bien à la tête d’une ville comme Hallow ?

Mon frère répondit, mais je n’y prêtais de nouveau aucune attention. L’énergie qui émanait du maire était aussi fraîche que la brise d’un matin de printemps et caressait ma peau d’une manière bienveillante. C’était un comble. Fitzsimmons était un chic type. Dur à croire. Et pourtant. Son sourire était sincère, ses gestes détendus. Rien dans son attitude ou son aura ne criait double jeu.

Je pris conscience que j’étais en train de le dévisager lorsqu’il se tourna dans ma direction, me remarqua, et me sourit. Malgré mon envie première – celle de me retourner et de faire comme si je n’avais rien vu –, je me forçai à le saluer d’un signe de tête. Je craignis un instant qu’il m’aborde – pour Dieu sait quelle raison –, mais son téléphone dut se mettre à vibrer dans sa poche, car il y plongea la main, sortit l’appareil et le consulta avant de l’y replacer. Sérieusement ? Il gardait son portable dans sa poche ? Oh, monsieur le maire, vous êtes vraiment naïf. J’ignorais si je trouvais cela adorable ou complètement stupide, mais ça venait de me donner une idée.

— Abby, m’appela un Harrison agacé en m’assenant un coup de coude.

— Hmmm ? fis-je, sans lâcher Eugene Fitzsimmons Jr du regard.

— Pour la troisième fois : je pars en repérage. Mets ton oreillette.

— D’accord. Je vais voler le téléphone du maire.

— Tu quoi ? demanda Harrison en se tournant vers moi.

Il avait parfaitement maîtrisé sa voix, et tout aussi parfaitement compris ce que je lui avais dit. Mais ses yeux étaient légèrement écarquillés.

— Emprunter, le rassurai-je.

— Tu es complètement folle.

Pourtant, vu le ton qu’il venait d’utiliser, il n’avait aucunement l’intention d’essayer de m’en dissuader. Pire que ça, même : la surprise passée, il semblait trouver ça amusant. On partageait définitivement quelques gènes, lui et moi.

Il disparut en secouant la tête, et je reposai ma coupe de champagne intacte sur le plateau d’un serveur qui approchait à cet instant. Je m’apprêtais à me diriger vers le maire lorsque je fus frappée par une vague d’énergie. Il y en avait partout autour de moi, qui tourbillonnait et se mélangeait à la musique classique en arrière-fond, mais celle-ci était immanquable, parce qu’elle était tout sauf positive. Elle rampa le long de mes bras, grattant ma peau pour se frayer un chemin, et laissa des frissons désagréables dans son sillon. Je regardai dans toutes les directions pour tenter d’en identifier la source et sursautai en remarquant un homme à ma gauche. Je m’immobilisai comme un lapin pris dans les phares d’une voiture. Il tourna la tête dans ma direction à cet instant. Sombre. Tel fut le mot qui me traversa l’esprit en le découvrant.

Car sombre il était. Il me fit immédiatement penser à ces nuits d’hiver qui semblent trop noires, comme si la lumière des étoiles ne parvenait pas à percer le froid. Pourtant, ce qui se dégageait de lui était étouffant. Ses cheveux aile de corbeau ramenés à la base de sa nuque en catogan rendaient les traits anguleux de son visage plus saillants, et ses yeux… On aurait dit qu’ils étaient encore plus obscurs que le reste de sa personne, mais, lorsqu’une lueur d’intérêt y brilla pendant qu’il me détaillait, je remarquai qu’ils étaient en réalité d’un bleu si sombre qu’il paraissait obsidienne à première vue, comme s’il fallait dompter son regard avant d’en apercevoir la vraie couleur. Comme s’il fallait percer les apparences pour le voir, lui. Mais son énergie me l’avait montré pour ce qu’il était : le danger à l’état pur.

Les lèvres de l’homme s’incurvèrent lorsque je fis machinalement un pas en arrière. Je reculai encore un peu. Son visage était resté de marbre, comme s’il portait un masque.

— Belle robe, dit-il d’une voix parfaitement neutre après m’avoir observée une nouvelle fois de la tête aux pieds.

La panique me gagna aussitôt. Pas à cause de sa remarque, mais parce que l’énergie négative que je ressentais venait de s’évanouir. Purement et simplement. C’était impossible.

— M-merci, bégayai-je.

Les muscles de mon visage refusèrent de suivre mes paroles et ma réponse fut inintelligible. J’étais pétrifiée. Pourquoi son énergie s’était-elle volatilisée en une fraction de seconde ? Ça n’était encore jamais arrivé, et ça commençait à faire beaucoup trop de choses qui n’étaient jamais arrivées pour une seule et même journée.

Ce qui émanait de lui quelques instants plus tôt m’avait hurlé de prendre mes jambes à mon cou. Il rayonnait d’une aura si noire, dévastatrice et oppressante qu’elle avait fait trembler jusqu’à mes os. Je croisais parfois des gens aux auras très sombres, mais je n’avais jamais rencontré quelqu’un chez qui ce trait était si prégnant. Et, surtout, ils n’étaient pas capables de réprimer leur émission d’énergie. Même moi, j’en étais incapable. J’ignorais ce qu’il était, mais c’était quelque chose de néfaste.

— John, dit-il en me tendant la main avec un sourire aussi vivant que le précédent.

De très néfaste. J’hésitai une seconde, pas sûre de la conduite à adopter. Je n’avais aucune envie de le toucher, mais je ne pouvais pas me montrer impolie au milieu des personnes les plus fortunées de Hallow et risquer qu’on le remarque. J’avais une Petite Demoiselle à voler, si mes jambes cessaient de trembler suffisamment longtemps pour me laisser atteindre le premier étage.

— Ilsa, répondis-je en acceptant sa poignée de main.

La rencontre de nos peaux me provoqua des frissons désagréables, comme si son aura essayait de s’introduire dans mon corps pour me vider de tout ce que j’étais. Pour me noyer. Et pourtant je ne la ressentais plus. Était-il possible que mon pouvoir joue encore des siennes ? J’ignorais ce qui me rassurerait le plus, avoir momentanément perdu mes facultés ou être tombée sur un homme capable de masquer son énergie ?

Il baissa les yeux pour observer notre poignée de main, et un sourire carnassier releva un coin de sa bouche. Le premier vrai sourire qu’il m’adressait. Celui qui craquela légèrement son masque et me laissa entrevoir les ténèbres qu’il dissimulait.

— C’est un plaisir, m’assura-t-il d’une voix aussi douce que redoutable.

— De même, répondis-je avant de retirer ma main. Si vous voulez bien m’excuser, il faut que j’aille me repoudrer le nez.

La manière dont il me dévisagea pendant la fraction de seconde qu’il prit avant d’acquiescer me fit monter le cœur au bord des lèvres.

— Le blanc n’est pas votre couleur, dit-il d’un ton étrange au moment où j’étais sur le point de prendre congé. Vous êtes une créature de la nuit.

Je me forçai à lui sourire, ignorant les frissons qui me parcouraient de plus belle. Aussi me retournai-je et fendis-je la foule en direction de ce qui devait être les toilettes, là où plusieurs femmes avaient disparu depuis que j’étais arrivée. Le maire se tourna légèrement lorsque je passai à sa hauteur. Son énergie paisible et chaleureuse fut une vraie bouffée d’oxygène après celle du dénommé John. Je soupirai de soulagement. C’était comme une bouée en pleine mer. Je fis cependant semblant de ne pas l’avoir vu et trébuchai à côté de lui. Je me rattrapai aussitôt, mais Fitzsimmons fut assez courtois pour tendre un bras dans ma direction et m’offrir son aide. Je lui adressai un sourire gêné tout en posant la main sur son avant-bras.

— Merci, lui dis-je. J’ai deux pieds gauches.

Il me sourit à son tour, mais je continuai en direction des toilettes, son portable dans ma deuxième main, discrètement dissimulé dans son angle mort. Les poches latérales sont du pain bénit pour les personnes comme moi. Il suffisait de distraire l’attention de la cible en la touchant à un autre endroit – en l’occurrence l’avant-bras pour Fitzsimmons –, et elle ne remarquait pas la deuxième main qui s’y glissait. Notre pauvre maire était définitivement trop gentil et naïf pour occuper une telle fonction dans une ville comme Hallow. Il fallait que je le mette au courant, décidai-je en atteignant enfin les toilettes.

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