Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 23 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 23

 

J’entrai sans frapper en arrivant chez Harrison. Il était avachi sur son canapé, en train de regarder une émission scientifique.

— Tu es tellement ponctuelle quand on ne t’attend pas, lança-t-il en guise de salutations sans se retourner.

— Je ne reste pas, répondis-je en m’approchant. Je suis juste passée t’apporter ton prochain défi.

Il se saisit de la télécommande, mit le programme sur pause, et se tourna pour me dévisager d’un air réprobateur.

— Je te connais assez pour savoir que ce que tu as à me demander ne va pas me plaire.

Je pinçai la bouche, peu impressionnée par ses talents de détective malgré les efforts qu’il faisait en regardant la chaîne des documentaires.

— Je t’ai averti au téléphone que tu n’aimerais pas.

Il haussa les épaules et se leva pour me rejoindre. Pendant les quelques secondes qu’il lui fallut pour parcourir la distance qui nous séparait, j’hésitai à tout lui déballer. Smith, l’énergie négative qui jouait à cache-cache, le chantage. Mais mon mystérieux et dangereux maître chanteur m’avait ordonné de n’en parler à personne et, si j’avais besoin de me confier, je ne voulais pas mettre mon frère inutilement en danger. Je gardai donc le silence, même si ça me tuait, et cette décision me pesa plus que je ne l’aurais pensé. Je ne mentais jamais à Harri. Pas pour les choses importantes, tout du moins. J’avais l’impression que mon omission était la pire des trahisons.

— Tiens, dis-je après avoir sorti l’étui à cigarettes en le tenant toujours précautionneusement par les angles. Ne pose pas les doigts dessus.

Le regard que me lança alors Harrison était à mi-chemin entre l’exaspération et la colère. Il me rappelait follement maman, ainsi. C’était dingue comme elle me manquait encore, même huit ans plus tard. J’aurais pu tout lui raconter. Elle aurait compris, m’aurait conseillée et réconfortée.

— Abby ! se plaignit mon frère, qui savait parfaitement ce que je lui demandais. As-tu la moindre idée du nombre de lois que je devrais enfreindre pour ça ?

— Plus que d’habitude ?

— Tu marques un point, mais quand même.

Il fronçait tellement les sourcils lorsqu’il attrapa l’objet avec délicatesse qu’on aurait dit qu’il n’en avait plus qu’un. C’était marrant. Il avait de faux airs de Monsieur Patate, comme ça. Harrison n’avait pas du tout une tête à faire des grimaces.

— Il y a les empreintes de deux hommes, normalement. J’aimerais savoir si on peut trouver des informations sur eux par ce biais.

Harrison était déjà à la cuisine pour y attraper une pochette alimentaire en plastique où il rangea rapidement l’étui.

— Pourquoi ai-je le sentiment que l’un d’eux est Smith ?

Je ne confirmai ni n’infirmai rien. Après tout, qui ne dit mot consent, non ?

— Tu penses qu’il a essayé de nous rouler, Ab’s ? Dans quel but ?

Répondre à cette question n’engageait à rien. Ça ne me forcerait pas à révéler une chose qu’il ne fallait pas. Mais c’était faire un pas dans cette direction malgré tout.

— Je l’ignore.

Je me rassurai en me disant qu’il ne s’agissait là que d’un demi-mensonge.

— Je déteste que tu me demandes ça, ajouta mon frère.

— Crois bien que je n’éprouve aucun plaisir à le faire.

Il se retourna et me dévisagea comme quelqu’un à qui on ne la faisait pas. Pour une fois, il avait tort. J’adorais l’embêter, en général, mais, sur ce coup-là, j’aurais préféré ne pas l’impliquer. Sauf qu’il était la seule personne en mesure de m’aider à l’heure actuelle. Ce n’était pas comme si je pouvais consulter les registres de la police à mon bon vouloir.

— Combien de temps ça te prendra, tu penses ? lui demandai-je en le rejoignant à la cuisine.

Harrison gardait le regard fixé sur l’étui comme s’il risquait d’exploser d’un instant à l’autre. La migraine semblait poindre chez lui aussi.

— Entre quelques heures et quelques jours, répondit-il. Je pourrai être plus précis demain. Mais à moins que tu me dises que ta vie en dépend, je vais me coucher, là. Figure-toi que je n’ai pas beaucoup dormi depuis hier.

— La faute à qui ? demandai-je avec un grand sourire.

— À Craig.

Si nous avions eu vingt ans de moins, il m’aurait tiré la langue. Le Harrison adulte – physiquement, tout du moins – se contenta de me faire une de ces grimaces qui lui allaient si mal au teint.

— File te coucher, dis-je en m’approchant pour lui ébouriffer les cheveux. Et merci.

— Tu me remercieras si je trouve quelque chose en échappant à la prison fédérale, répondit-il en se dégageant.

— Tu ne te feras jamais prendre, lui assurai-je.

Ce qui, en général, était le genre de réplique qu’il me servait lui. Il devait réellement être crevé.

— Y a plutôt intérêt. Parce que, si c’est le cas, je te promets que je m’arrangerai pour que tu aies la cellule à côté de la mienne.

— Les prisons ne sont pas mixtes, Harri, lui fis-je remarquer.

Il soupira.

— Raison de plus pour ne pas avoir envie d’y aller.

— Tiens-moi au jus, lui lançai-je en m’approchant de la porte. Et pas de folies !

— Tu me connais.

— Justement. Bonne nuit, Harri.

Je sortis retrouver la fraîcheur des rues. La pluie avait cessé, mais elle avait chassé les odeurs de pollution pour quelques heures. C’était probablement pour ça que c’était mon temps préféré. Elle nettoyait la ville d’une partie de ses péchés. Dommage qu’elle soit si gênante quand je travaillais.

Je me dirigeai vers la bouche de métro la plus proche en évitant les lampadaires. J’aimais me fondre dans les ombres pour revêtir le manteau de la nuit. C’était un des moments où je me sentais le plus à l’aise. Personne ne pouvait me voir à moins de me chercher, et c’était la sensation qui se rapprochait le plus de ce que je ressentais en pénétrant par effraction dans un musée. Mais le plaisir fut de courte durée.

Une des choses marrantes, quand on est pris en filature, c’est que l’énergie de la personne qui nous suit la précède, à notre recherche, et vient palper notre dos. Les gens normaux ne la sentent pas, puisqu’ils sont insensibles aux courants spéciaux qui me font vivre, mais, pour moi, c’est une arme de défense très pratique, surtout en pleine nuit dans les rues de Hallow. C’est une des raisons pour lesquelles je n’ai jamais peur en me promenant seule à des heures indues. Il en fallait beaucoup pour me surprendre. Et si l’individu qui me filait se croyait discret, il n’en était rien.

Je me faufilai dans une ruelle étroite à un pâté de maisons du métro et me tapis contre le mur. Être suivie ne m’étonnait guère. En temps normal, j’aurais directement pensé à un voleur potentiel ou un agresseur en puissance. Après les quelques jours que je venais de vivre, l’idée ne me traversa même pas l’esprit. Smith devait me faire surveiller depuis un bail pour avoir récolté autant d’informations sur moi. Mais celui ou ceux qu’il avait mis sur le coup savaient de quoi j’étais capable et se tenaient à distance. Je ne les avais jamais remarqués. Quelque chose me disait qu’il ne s’agissait donc pas d’eux, et mon pouls s’accéléra. Si Smith m’avait raconté la vérité et que McCutcheon voulait réellement m’éliminer, j’étais dans la merde jusqu’au cou. Se pouvait-il qu’il ait déjà retrouvé ma trace ?

Non. C’était beaucoup trop tôt. C’était plus que probablement quelqu’un qui me filait pour Smith, et ce dernier avait sans doute décidé de me mettre la pression pour me faire savoir qu’il n’abandonnait pas, malgré le faux choix qu’il m’avait laissé jusqu’au lendemain. Au bout de quelques secondes, cependant, je finis par sérieusement me demander si mes nerfs n’avaient pas été tellement mis à rude épreuve que mes sens me jouaient à présent des tours. Non seulement personne n’était passé, mais l’énergie avait disparu.

J’étais sur le point de sortir de ma cachette pour jeter un coup d’œil lorsque la voix s’éleva à l’autre bout de la ruelle. J’aurais pourtant juré qu’il s’agissait d’un cul-de-sac.

— Vous avez des fréquentations peu recommandables, mademoiselle James.

La voix m’était inconnue. Son propriétaire, en revanche, savait parfaitement qui j’étais et avait un accent français à couper au couteau. Je ne connaissais aucun Français.

— Au moins, elles évitent de me prendre en filature et d’essayer de me coincer dans des ruelles.

Ce qui était totalement faux, étant donné que Smith me faisait suivre et que Wallace m’avait bloquée à un endroit très similaire deux jours plus tôt.

— Vous avez bifurqué de votre propre chef, répondit l’homme de manière sympathique. Je ne vous ai forcée à rien et ne cherchais en aucun cas à vous coincer.

Je sondai sans succès les ténèbres à la recherche de l’inconnu. Lui aussi aimait se fondre dans les ombres. Cependant, je ressentais de nouveau son énergie, distante, mais bien présente. Elle n’avait absolument rien de néfaste et ne laissait pas présager qu’il me souhaitait du mal. Ce qui ne signifiait pas que j’allais baisser ma garde pour autant. Certains individus sont très doués lorsqu’il s’agit de camoufler leurs intentions ou restent très calmes en commettant les actes les plus atroces. L’énergie n’est pas un indicateur cent pour cent fiable, surtout à cette distance. Mais, au moins, j’étais rassurée de voir que mes pouvoirs n’en faisaient pas une fois encore qu’à leur tête : l’homme se tenait juste suffisamment éloigné. Je commençais à avoir l’impression de devenir parano ces derniers temps. D’un autre côté, il y avait de quoi.

— Que voulez-vous, dans ce cas ?

Une ombre se dessina lentement à mesure que l’inconnu avançait dans la lumière de la rue principale. Il était petit, légèrement plus que moi à vue de nez, portait un costume en tweed, un chapeau melon et s’appuyait sur une canne. Je faillis rire. C’était tellement incongru qu’il devait s’agir d’une blague, ce n’était pas possible autrement. L’envie me passa dès que je me souvins que j’avais aperçu quelqu’un qui correspondait à sa description deux jours plus tôt en sortant de chez Smith avec Harrison.

— Vous devriez garder vos distances, me conseilla-t-il.

— Ne vous inquiétez pas, je ne comptais pas vous approcher.

Ma réponse était désinvolte, pourtant la sienne m’avait alarmée. S’il ne travaillait pas pour Smith, qui était-il ? S’agissait-il d’un homme de main de McCutcheon ? Avait-il placé l’appartement de Smith sous surveillance ? Il avait dû me suivre depuis là, puisque je sortais de son immeuble lorsque j’étais partie chez Harrison.

— Celui qui se fait actuellement appeler John Smith est quelqu’un de très dangereux.

Quand je pense que j’aurais pu passer à côté de ce détail. Heureusement qu’il restait des barjos en tweed et chapeau melon pour vous mettre en garde à minuit dans une ruelle sombre.

— J’avais remarqué, merci !

— Vous ne devriez pas travailler pour lui.

— Je ne travaille pas pour lui ! me défendis-je.

— Avec lui, si vous préférez, corrigea-t-il.

— Je ne tr… Laissez tomber. Que voulez-vous ?

Il fit un nouveau pas dans ma direction, et la lumière toucha son visage lorsqu’il s’immobilisa en posant sa seconde main sur la canne devant lui. S’il n’y avait pas eu l’accent français, on aurait pu le croire tout droit échappé de l’Angleterre des années 1940. Avec sa moustache droite et sombre, ses petites lunettes rondes et son accoutrement, il se situait à mi-chemin entre Hercule Poirot et John Steed. Un type comme lui attirait à coup sûr les regards et les sourires en plein jour. Mais, en pleine nuit ? Il était carrément flippant.

— Vous proposer de travailler avec nous.

Est-ce que cette semaine pouvait sérieusement devenir plus bizarre ? Je commençais à en avoir assez que des inconnus tentent de me recruter par des moyens douteux. Surtout dans la mesure où j’ignorais totalement qui ils étaient quand la réciproque n’était pas vraie.

— C’est qui, nous ? lançai-je, sur la défensive.

— Nous œuvrons afin d’éliminer les individus tels que M. Smith, répondit-il en évitant bien de me préciser qui était ce « nous » dont il parlait.

Pourquoi les gens ne comprenaient-ils pas que, s’ils voulaient mon aide, se montrer clair était la meilleure manière de s’y prendre, juste après le fait de m’engager ? Je n’étais pas un larbin. Je ne l’avais jamais été et ne le serais jamais. Ils pouvaient tous aller se faire voir.

— Et c’est quoi, des individus comme lui ?

— Il y a des choses qu’il vaut mieux ignorer, mademoiselle James.

Le contraire m’aurait étonnée.

— À entendre votre discours, vous lui ressemblez pas mal, vous savez ? Mais vous faites tous les deux erreur en pensant que je vais aider qui que ce soit à éliminer qui que ce soit. Je n’ai jamais assassiné personne et je ne compte pas commencer, ni demain ni jamais. Peu importe le degré de menaces ou la somme offerte. Alors passez votre chemin.

L’homme médita ma réponse quelques instants, durant lesquels il resta parfaitement immobile sous le lampadaire. Son énergie rayonnait de manière calme, pourtant il était toujours aussi flippant.

— Le chauffeur est mort.

— Je vous demande pardon ?

Il n’eut pas besoin de répondre. J’avais été tellement absorbée par les événements que j’en avais totalement oublié le carambolage le temps d’une soirée. Mais tout me revint avec la puissance d’un semi-remorque à cette simple phrase et, pendant une fraction de seconde, je fus frappée comme si le bus ne s’était pas arrêté, que je ne l’avais pas miraculeusement stoppé et qu’il m’avait percutée à pleine vitesse. Disait-il la vérité ? Si tel était le cas, un homme était mort par ma faute. Bien sûr, j’en avais sauvé un autre, mais ce n’était pas le genre d’équation où le positif annule le négatif. C’était tout l’inverse. Ça me donnait envie de me rouler en boule pour pleurer. Il n’y aurait plus de retour en arrière. Max Gervais n’était peut-être pas réellement mort, mais il n’était plus réellement vivant non plus. Avec Danny, c’était le troisième homme qui perdait la vie par ma faute. J’étais un danger public.

— C’était un accident, répondis-je, la voix enrouée par la tristesse et la culpabilité. Je ne suis pas une meurtrière.

— Personne ne vous demande de tuer Smith de vos mains. Nous avons simplement besoin de votre aide.

— « Simplement » ? répétai-je en ricanant nerveusement. Quelle différence ?

L’homme haussa les épaules sans pour autant décoller sa canne du sol, puis sa posture changea et je compris qu’il était sur le départ.

— Réfléchissez-y. D’ici là, considérez ceci comme votre premier avertissement.

Ils s’étaient définitivement tous donné le mot. En l’espace d’une soirée, c’était la deuxième proposition qu’il était hors de question que j’accepte et qui se terminait sur un semblant de chantage saupoudré du conseil paternaliste d’y réfléchir afin de prendre la bonne décision.

Oh, j’allais suivre leurs recommandations et méditer sur la situation. Qui sait, au petit matin, je déciderais peut-être de rendre visite à Wallace directement au commissariat, poignets en avant.

— Combien j’en aurai ? demandai-je à l’homme, qui s’éloignait en direction de la rue.

— Espérons que vous n’aurez pas à le découvrir.

Je détestais les menaces. Je détestais les inconnus. Je détestais ma vie, en ce moment. Ma fierté me dictait de tout envoyer valser, mais, comme Smith l’avait si bien fait remarquer à plusieurs reprises, il n’y avait pas que moi dans cette fichue équation.

— Comment je peux vous recontacter ? le hélai-je.

— Je ne serai pas loin. Bonne soirée, mademoiselle James.

Il disparut à cet instant.

Je restai totalement immobile quelques secondes, les pensées se bousculant si vite dans mon esprit qu’elles y créaient un vacarme assourdissant. Puis je m’élançai sur les traces de l’inconnu, bien décidée à lui filer le train. Mais, lorsque je parvins dans la rue, il n’y avait aucune trace de lui. Je pestai silencieusement. Il n’était parti que depuis quelques secondes, bon sang !

Avant de me remettre en route, je revins sur mes pas et continuai jusqu’au bout de l’allée pour vérifier quelque chose. Il s’agissait bien d’un cul-de-sac. Je fouillai les environs pendant cinq bonnes minutes, à la recherche de l’endroit par lequel il était apparu, sans succès. C’était impossible. Tout était impossible. Je devais nager en plein cauchemar. Un homme – ou quoi que ce fut – extrêmement puissant et fait d’énergie négative me faisait chanter pour que je l’aide à se débarrasser d’un concurrent qui n’était pas tout à fait comme lui, mais pas vraiment différent non plus. C’était déjà bien assez sans y rajouter un vestige des belles années anglaises à l’accent français à couper au couteau qui semblait appartenir à une tierce partie dont le but était d’éliminer les deux premières. Et tout avait commencé lundi après ma rencontre avec Wallace et le carambolage. Les coïncidences n’existaient pas. Pas celles de ce genre-ci.

Mon esprit bouillonnait toujours lorsque j’arrivai chez moi. Une longue douche chaude m’aida à peine à me détendre. Je n’avais croisé personne qui possédait les mêmes dons que moi en trente ans hormis maman. Et, sans elle, j’étais aveugle. Peut-être que faire la lumière sur certains aspects des pouvoirs dont j’avais hérité me permettrait de mieux voir dans quel traquenard on voulait me forcer à mettre les pieds. Peut-être que je pourrais identifier les hommes qui tentaient de me faire chanter et découvrir pourquoi. Maman m’avait toujours dit qu’on avait été créés pour absorber et réguler l’énergie des dieux. Dans la mesure où ils avaient disparu et que Smith prétendait que lui et McCutcheon n’en étaient pas, il y avait forcément des choses très importantes que j’ignorais sur la nature de mes pouvoirs. Mais je ne pourrais pas faire face à la suite des événements dans cet état. Je ne m’étais jamais sentie si seule qu’en ce moment, aussi perdue, même après la mort de Danny. À cet instant, la douleur étouffait tout. La colère que je ressentais ce soir, elle, ne parvenait pas à dissimuler les problèmes. Elle ne faisait que me faire perdre ce que je ne perdais jamais : le contrôle. Et, sans lui, l’Ombre ne valait pas mieux qu’un voleur à la tire dans le métro. J’avais besoin d’aide et de soutien.

J’allumai mon ordinateur et composai un numéro de téléphone depuis mon portable de secours. Il était tard, mais Ernie décrocha aussitôt.

— C’est moi. Je suis désolée de te demander ça, mais j’ai besoin que tu passes.

Les quelques secondes de silence qui suivirent me parurent infinies.

— J’arrive, répondit-il de sa voix profonde et vibrante, et je soupirai de soulagement.

— Je suis sous surveillance. Ne te laisse pas voir.

— Je serai là dans moins d’une demi-heure, dit-il avant de raccrocher.

Smith m’avait ordonné de ne rien révéler à mes associés. Il n’avait rien mentionné au sujet de mes amis. Ernie était le fils de Milo, l’homme qui m’avait tout appris, et c’était accessoirement le meilleur arnaqueur que je connaissais. C’était un professionnel à l’esprit retors qui trouvait toujours une solution pour tout et aurait pu convaincre un bouddhiste d’investir dans l’immobilier au Vatican. Il avait de qui tenir. Que m’avait expliqué Smith ? Qu’il fallait toujours avoir une longueur d’avance ? On verrait à quel point il appréciait que ses conseils soient retournés contre lui. Parce que j’irais cambrioler sa banque le lendemain, mais il était hors de question que j’y aille non préparée ou seule. Et encore moins que je me laisse marcher dessus sans riposter. Comme disait Harrison, « quand la situation empire, contre-attaque ».

Je retournai à mon ordinateur après avoir fermé les rideaux et éteint toutes les lumières sauf celle de mon bureau, sur lequel je déposai la jaquette blanche que Nigel m’avait remise. Puis je lançai une recherche sur le carambolage, la culpabilité me rongeant les sangs, mais, malgré une fouille poussée, je ne trouvai rien. Le chauffeur était toujours en vie. Dans un état critique, mais bel et bien en vie. Le type en tweed m’avait menti. Je n’avais même plus la force d’être énervée à ce stade. Par contre, Smith avait dit la vérité. Les journaux indiquaient un mort dans l’équipe de sécurité du musée Blumberg au cours du vol qui avait été commis pendant le vernissage. Mais aucun site ne divulguait d’information intéressante. Pas de cause du décès. Pas de description de l’objet volé. Rien. Toute cette histoire était un vrai casse-tête.

Il était près de 1 heure lorsque j’entendis gratter à ma porte d’entrée. Je me précipitai pour ouvrir et faillis pleurer de soulagement en voyant le sourire éternellement espiègle d’Ernie dans le couloir. Il n’avait absolument pas changé.

— Salut, gamine, me salua-t-il.

Je lui sautai dans les bras pour toute réponse, et il me serra en retour. Le revoir était tellement agréable. Et si rassurant. Rien ne me rattachait à lui et, à moins de m’avoir fait surveiller depuis la naissance, Smith ignorait jusqu’à son existence. Je ne l’avais pas vu depuis près de trois ans, quand Milo avait été arrêté.

— Entre, dis-je en le relâchant et en lui faisant signe de me suivre avant de refermer la porte. Comment va le vieux ?

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