Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 36 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 36

 

Je me présentai chez Smith légèrement après 20 heures, la faute à ce détour stupide que je n’aurais jamais dû faire et aux transports publics bondés du vendredi en fin de journée. Je m’étais demandé, en sautant dans une rame bien trop remplie, si le maire avait eu mon message, et ce qu’il en avait pensé. J’aurais payé cher pour le savoir.

— Je crois qu’on appelle ça arriver en retard par coquetterie, fis-je sur un ton de confidence à Nigel, qui avait regardé une montre invisible à son poignet dès qu’il m’avait ouvert.

Mon Dieu, comme Lupita, encore. Ils avaient plus que des ancêtres communs : ils étaient sortis du même moule. C’était aussi terrifiant que fascinant.

— Monsieur vous attend en cuisine.

En cuisine ? Pourquoi ne pas dire « à la cuisine », comme tout le monde ? Et j’étais censée n’avoir aucune idée de l’endroit où elle se trouvait. Nigel se comportait comme si j’avais mémorisé les plans de l’appartement. Amusant.

— Merci, Nige’ ! lançai-je en le dépassant et en tournant pour la première fois à gauche dans l’entrée afin de rejoindre son maître.

Je compris en arrivant pourquoi mon nouveau majordome préféré avait dit « en cuisine ». La pièce était immense, à l’image du reste de l’appartement. Smith était aux fourneaux, ce qui était aussi étrange que dérangeant. Ça lui donnait l’air si… normal. Comme s’il était humain, après tout. Enfin, physiquement, il l’était, tout comme moi. Mais il était également « autre ». Et le voir ainsi tranchait avec l’impression de dureté qu’il avait toujours dégagée, comme si son infinie concentration arrondissait les angles. D’un autre côté, Hannibal Lecter aimait cuisiner, lui aussi.

— Mademoiselle James, bonsoir, dit-il sans relever la tête.

Il était en train d’émincer des légumes. Je m’avançai, mais restai à bonne distance. Le fait que le couteau qu’il utilisait était aussi long que mon avant-bras n’y était pas étranger. Je n’avais pas réellement peur qu’il essaie de me faire du mal. Pas ce soir. Il avait besoin de moi, m’avait-il dit. Cependant, qu’un prédateur comme lui soit armé n’était pas pour me rassurer.

— Je vous imaginais plutôt du genre à avoir un cuisinier, lançai-je en lieu et place de salutations.

— J’aime le travail manuel, répondit-il évasivement en hachant menu une carotte.

La pauvre avait dû lui faire quelque chose de très personnel pour qu’il la traite de la sorte. Ça confortait mon envie de me tenir éloignée, aussi allai-je me poster à côté de l’évier pour l’observer, au centre de sa cuisine comme un roi au milieu de sa cour, d’un œil vigilant. Ce grand homme élégamment musclé, en pantalon de costard et bras de chemise, concentré sur sa tâche comme si je n’étais même pas présente. J’étais incapable de mettre le doigt sur ce qui était si inquiétant chez lui. Peut-être était-ce simplement le pressentiment que sa classe, sa prestance et sa retenue n’étaient qu’un écran de fumée cachant une machine à tuer implacable.

— Je n’ai jamais autant eu l’impression d’être jugé.

Il avait parlé de manière détachée, comme si ça ne le dérangeait pas vraiment. Voire que ça l’amusait.

— Vous préféreriez que je sois plus discrète ?

— Pas du tout. J’espère simplement que ce que vous voyez vous plaît, ajouta-t-il en relevant la tête pour me regarder pour la première fois depuis que j’étais arrivée.

Son regard brillait d’une malice qui fit remonter un frisson le long de mon dos. J’espérais de tout cœur qu’il parlait de la nourriture.

— Je n’ai pas l’habitude que mes maîtres chanteurs me préparent à dîner.

— Mes concurrents ne sont pas très urbains.

J’interdis à mon visage d’afficher la moindre expression. De toute manière, j’ignore ce qui serait sorti, entre dégoût et amusement. Il m’avait cependant assez répété qu’il n’était pas familier avec l’humour pour déduire qu’il ne s’agissait pas d’un trait d’esprit.

— Alors, lequel de vos ennemis est-ce qu’on mange ? demandai-je d’un ton léger.

— Je vous demande pardon ?

— Vous me faites penser à Hannibal Lecter.

— Je n’ai pas le plaisir de le connaître, répondit-il, s’attaquant à présent à un poireau qui avait dû se comporter encore plus mal que la carotte.

La grâce et la fluidité de ses mouvements étaient terrifiantes, ses gestes si rapides et précis que mon malaise grandissait à mesure que les légumes rétrécissaient. J’avais beau essayer de plaisanter, plus il hachait, plus il me donnait de sueurs froides.

— C’est un personnage de livre, lui expliquai-je. Hannibal le cannibale ? Il mange ses victimes.

— Oh, répondit-il en relevant la tête comme s’il était pris de court. Ne vous inquiétez pas, nous mangeons du bar.

De longues minutes s’écoulèrent, au cours desquelles il éminça d’autres légumes, les déposa dans deux plats, plaça deux superbes morceaux de poisson par-dessus avant d’y ajouter ce qui ressemblait à de la panure, puis une sauce relativement foncée. Je gardai le silence, ignorant totalement ce que j’aurais pu dire pour le meubler. Ce n’était pas comme si j’avais simplement pu lui faire la conversation, ou attaquer le vif du sujet en lui demandant comment se passaient les affaires et s’il savait ce que j’avais dans ma poche. Il n’aurait pas non plus saisi la référence, de toute manière. Alors je le regardai terminer de préparer le plat de résistance en détaillant mentalement tous les gestes qu’il exécutait, comme pour me rassurer sur le fait qu’il n’y avait rien d’inhumain là-dedans. Il le mit au four, puis s’attela à l’entrée, découpant deux tranches de brioche dont il enleva la croûte avant de les griller légèrement, de les enduire de ce qu’il m’expliqua être du confit de figue, puis d’y déposer du foie gras qu’il saupoudra de fleur de sel et de thym.

— Et voilà ! s’exclama-t-il lorsqu’il eut fini de décorer les assiettes avec du vinaigre balsamique.

Il fallait admettre que ça avait l’air assez appétissant pour que j’en aie l’eau à la bouche. D’autant plus que j’avais à peine touché aux pâtes que Lupita m’avait rapportées à midi.

— Suivez-moi, dit-il en attrapant les entrées.

Je lui emboîtai le pas jusqu’à la grande table qui faisait face à la baie vitrée. Comme c’était un des bâtiments les plus hauts de Hallow, on n’apercevait pas la ville de là où nous étions. Mais, sur l’immense balcon qui se trouvait derrière les vitres, la vue devait être imprenable de jour. Rien que le ciel à perte de vue.

— Nous pourrons y prendre le digestif, si vous le souhaitez.

Je sursautai. Je n’avais pas remarqué qu’il m’observait à son tour. Je repris mon chemin jusqu’à la chaise qu’il me tirait et le laissai galamment la repousser. Puis il me servit un verre de vin blanc doux et alla prendre place après s’être également servi.

— Bon appétit, me souhaita-t-il.

Je lui rendis la pareille et le regardai commencer à couper dans son toast de manière méthodique.

— Pourquoi être aussi gentil, tout d’un coup ? demandai-je alors qu’il goûtait son plat.

Il termina de mâcher avant de me répondre d’un ton très dégagé :

— J’ai peur de ne pas comprendre votre question. Quand ne l’ai-je pas été ?

Je secouai la tête, agacée d’avance à l’idée de la conversation qui suivrait immanquablement si je mentionnais encore une fois qu’il m’avait fait chanter.

— Laissez tomber, bougonnai-je en commençant à découper une bouchée de mon entrée.

Il m’observa quelques instants. Son visage n’affichait aucune expression, au point qu’il avait l’air totalement figé, un peu comme s’il avait été mis sur pause. Puis il cligna des yeux, ce qui sembla le réveiller d’un coup et le ramener dans le monde des mortels. Mais il continua à me dévisager tout en jouant de ses couverts pour se préparer une nouvelle bouchée géométriquement parfaite.

Je venais de prendre la première. Bon sang, c’était divin. L’opposition du sucré-salé, sur le croustillant de la brioche avec le fondant du foie gras… J’avais rarement goûté quelque chose d’aussi bon.

— Ça vous plaît ?

Je bus une gorgée du délicieux vin sucré avant de répondre.

— Ça se laisse manger.

Il sourit et avala une autre bouchée. Mais il ne m’avait toujours pas quittée du regard, et ça commençait à me mettre spécialement mal à l’aise. Pas tant parce que je détestais qu’on m’observe pendant que je mangeais. Il ne clignait pratiquement pas des yeux et, à chaque seconde qui passait, j’avais l’impression qu’il m’enlevait une couche de peau supplémentaire, et qu’il continuerait jusqu’à ce qu’il parvienne à l’os.

— Je suis sincèrement désolé si la façon dont je vous ai recrutée manquait de tact et de diplomatie.

Je faillis avaler de travers. Je ne l’avais pas vue venir, celle-là.

— Je ne pensais pas que vous accepteriez ce que j’avais à vous demander sans vous forcer la main et, je le répète, je suis navré que l’entrée en matière ait été si sournoisement menée. Une femme comme vous ne me paraissait pas facile à convaincre.

Ce qui avait plutôt bien débuté prenait un tournant qui ne me plaisait guère. Je reposai ma fourchette dans mon assiette et penchai la tête sur le côté, les muscles raidis.

— Une femme comme moi ?

— Quelqu’un de votre espèce.

Ça empirait.

— Monsieur Smith, commençai-je d’un ton cinglant mais contrôlé, j’ignore quelle opinion vous avez du commun des mortels, mais, si cela vous intéresse, je serais ravie de vous dire ce que les « femmes comme moi » pensent des hommes comme vous.

Un sourire étira brièvement ses lèvres tandis que son regard s’illuminait d’une lueur animale.

— Vous n’avez rien de commun, Rossignol, répondit-il posément avant de préciser le fond de sa pensée. Je parlais de vos ancêtres.

— Eh bien, je ne sais pas ce que vous pensez de mes ancêtres, Smith, mais vous ne me connaissez pas, ne vous avisez pas de me juger. Vous ignorez tout de moi.

Je crus un instant qu’il allait me présenter de nouveau ses excuses. Mais les secondes défilaient et il restait immobile. Pourtant son énergie se mit à vibrer et s’intensifia d’un coup, la colère s’échappant de lui en volutes étouffantes. Puis tout s’arrêta comme ça avait commencé, et il me sourit de manière automatique.

— C’est bien pour cette raison que je vous ai invitée à dîner, dit-il d’une voix si charmante qu’elle me glaça le sang. Finissons de manger, voulez-vous ? Le bar feuilleté sauce coréenne sera bientôt prêt.

Sur ce, il reprit une bouchée comme si de rien n’était.

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