Le Ballet des ombres
Chapitre 11
J’arrivai chez mon père le lendemain matin peu avant 9 heures. Je le trouvai dans le jardin en train de crier des ordres à Harrison, qui devait être là depuis le lever du jour si j’en jugeais à la quantité de terre qu’il avait déjà retournée et à sa peau luisante. Et s’il était parvenu à se pointer aussi tôt, ça ne pouvait signifier qu’une seule chose : il ne s’était pas couché. Il allait passer une longue journée.
— Un jour, ton fils te haïra, dis-je à mon père avant de déposer un baiser sur sa joue.
— Il me restera toujours ma fille, rétorqua ce dernier, peu impressionné. Plus fort, Junior ! Si j’avais envie de gratter la surface, je n’aurais qu’à rouler sur la parcelle !
Harrison se redressa et lui lança un regard noir, mais ne répondit rien, me salua, puis se remit au travail. Le pauvre était en train de suer à grosses gouttes. Il ne faisait même pas du mauvais boulot. Papa aimait simplement le malmener. Ça faisait partie de leur dynamique. Par beaucoup d’aspects, leur relation me rappelait celle que j’entretenais avec Lupita. Une sorte d’amour vache, mais de l’amour.
Je pris place à la table à côté de mon père et fis glisser la pochette dans laquelle j’avais rangé le collier, puis resserrai ma veste autour de moi. Le fond de l’air était frais, l’hiver se rapprochait à grands pas.
— Pas de problème particulier ? demanda mon père.
Je me figeai une fraction de seconde en repensant à John, puis décidai de ne pas le mentionner et secouai la tête. J’avais eu tout loisir d’y réfléchir depuis mon réveil. Mes sens étaient à fleur de peau, mes pouvoirs avaient déjà fait des leurs le matin avant le carambolage, c’était un individu à l’énergie très néfaste, et, surtout, je n’aurais jamais à le revoir. Il était temps de passer à autre chose. J’avais eu beaucoup plus de peine à supporter toutes les images de l’accident, tous les articles et reportages qui tournaient en boucle. Il y avait des blessés. Pas de morts, mais des blessés.
— Tu as regardé les nouvelles, aujourd’hui ?
— Et fait un peu de lecture, répondit mon père en poussant une manchette de journal dans ma direction.
Mon regard fut aussitôt attiré par la photo qui faisait la une. C’était atroce à voir, même après avoir subi les images du carambolage pendant une heure ce matin. Je ne savais pas si je m’y habituerais un jour. Je parcourus l’article dans les grandes lignes et repoussai le journal avant de me masser l’arête du nez. Le fait que personne n’était mort relevait du miracle divin. Enfin, pour l’instant. Il y avait trois blessés graves, dont le conducteur du bus que j’avais arrêté, mais tous les autres étaient hors de danger. Je voyais encore si nettement son visage au moment de l’impact qu’il me sembla entendre de nouveau la tôle se froisser et le métal exploser contre le métal.
J’inspirai profondément. J’avais beau retourner le problème dans tous les sens, l’équation restait la même et la solution soumise à trop d’inconnues. J’avais provoqué ça. Reprendre du service en tant que l’Ombre pour me changer les idées n’arrangerait pas le fait que j’ignorais totalement si j’étais en train de me transformer en véritable danger public et pouvais réellement mettre en péril la vie de tiers.
De qui me moquais-je ? Il n’y avait qu’à voir la photo de l’accident.
— Je commence à me dire que c’était peut-être toi qui avais raison, avouai-je à mon père.
Un fin sourire satisfait releva les coins de sa bouche. Je n’avais même pas besoin de préciser le fond de ma pensée ; il savait très bien de quoi je parlais. Je ne possédais pas les réponses, mais d’autres si, probablement.
— Donc on met ton frère sur le coup ?
Je regardai le principal intéressé, qui était en train de s’éponger le front sur son épaule. Pour une fois qu’un de ses tee-shirts était utile.
— Laisse-le terminer. Et sois gentil avec lui, un peu.
Mon père grogna son assentiment, et je me levai.
— Quand tu auras fini, n’oublie pas d’aller ramasser les feuilles mortes ! hurla-t-il à mon frère.
Je secouai la tête, aussi amusée par le comportement de mon père que par la réaction de Harrison. Si les regards pouvaient tuer, je serais orpheline à l’heure qu’il était.
— Je dois y aller. Lupita ne me pardonnera pas d’être encore en retard.
— Tu sais qu’il suffirait que tu partes plus tôt ? lança mon père d’un ton pragmatique, comme s’il me demandait si j’avais vu que la météo annonçait de la pluie pour le lendemain.
— Il faut bien que j’aie quelques défauts.
Je déposai un nouveau baiser sur son front et pris congé. En effet, Lupita ne sembla pas apprécier que j’arrive dix minutes après l’ouverture, ce qu’elle me fit bien comprendre. Je passai outre ses remontrances mielleuses, lui fis remarquer que je n’avais « que » dix minutes de retard et me rendis dans mon bureau après lui avoir réclamé un café. Je n’en avais même pas vraiment envie, mais elle détestait quand je lui demandais de m’en préparer un. Peut-être qu’elle mettrait de nouveau du sel dedans.
Après avoir déposé mes affaires, je m’assis et cherchai le poème de Keats en ligne. J’aurais dû oublier l’homme de la veille, mais, pour une raison obscure, je continuai à parcourir les vers pour trouver la réponse à une question que personne n’avait jamais posée.
Je finis par refermer l’onglet après avoir lu Ode à un rossignol tellement de fois que mes yeux se croisaient. Le café que Lupita m’avait apporté était totalement froid et, pour une fois, je lui avais donné raison en n’en fichant vraiment pas une ce matin. Sauf que mon ventre commençait à crier famine. Il était l’heure d’aller rendre une petite visite à un certain détective Wallace. Avant de partir, j’attrapai mon téléphone pour le mettre sur silencieux et remarquai qu’il l’était déjà. J’avais un appel en absence ainsi qu’un message. J’ignorais si la vue du nom de la personne qui me l’avait envoyé me provoquait plus de plaisir ou de mélancolie.
« Salut ! Je suis en ville demain. On se boit un verre ? Jess. »
Jessica était la sœur de Danny, mon grand amour de jeunesse. Jess et moi nous étions toujours très bien entendues, mais, chaque fois que je la voyais, le passé revenait me hanter et je déprimais pendant plusieurs jours. Revoir des gens qui ont subi la même perte rouvre des blessures qu’on serait pourtant mieux équipés à soigner ensemble. Danny était mort à vingt-quatre ans. Jessica me rappelait cette période difficile, celle où toutes mes certitudes avaient volé en éclats et où les débris m’avaient laissée avec plus de cicatrices que de larmes à verser. Pourtant, je ne refusais jamais de la voir, ce qui s’apparentait sans doute à du masochisme.
Je lui répondis par l’affirmative, attrapai mon manteau et mon sac et partis de la boutique avec une étrange mélancolie. Juste avant de sortir, Lupita me fit remarquer que je n’avais même pas passé deux heures sur mon lieu de travail. Elle avait parfaitement raison. J’étais impatiente qu’elle retrouve intact le café que je lui avais demandé.
Il ne me fallut que vingt minutes pour rejoindre la sandwicherie du centre-ville dans laquelle Wallace avait ses habitudes. J’avais choisi le plus gros bonnet que je possédais et l’avais enfoncé autant que possible sur ma tête sans que ça m’empêche de regarder où je marchais. Il tranchait avec le style de ma veste, mais, au moins, on ne voyait pas tout de suite mon visage. Une fois entrée, je remarquai avec plaisir qu’il y avait des places. Je commandai un sandwich au rosbif, m’assis, et attendis. Selon les tickets, Wallace payait toujours entre 13 heures et 14 heures quand il venait. Il était midi et demi. J’eus le temps de manger tranquillement – le sandwich était une tuerie – et de lire tous les articles concernant le carambolage dans les journaux qui traînaient dans le coin. Personne ne savait ce qui s’était passé, évidemment, mais plusieurs canards avançaient que la femme avait arrêté le bus à mains nues. Un seul d’entre eux parlait de superpouvoirs. C’était un de trop. Mes pouvoirs n’avaient rien de « super », mais ils restaient cependant ce que l’on appelle communément surnaturels, même si je n’étais pas exactement d’accord avec la terminologie. Ce n’étaient pas des capacités courantes, mais je n’avais rien d’un être surnaturel. J’étais on ne peut plus humaine, cent pour cent conforme à la norme, merci. Quoi qu’il en soit, c’était bien ma veine. Il ne me restait plus qu’à serrer les dents et attendre que l’attention publique se focalise sur une prochaine catastrophe.
Quelle pensée atroce. La seule chose que j’espérais, c’était que les trois blessés s’en sortiraient sans séquelles. Je ne pourrais pas vivre avec ça sur la conscience.
Je venais de jeter le journal sur la table au moment où je reconnus la voix de l’inspecteur. Il avait commandé un sandwich au rosbif lui aussi. Maintenant que je l’avais goûté, je comprenais qu’il prenne presque tous les jours la même chose. Lorsque l’employée lui tendit machinalement la borne pour payer par carte, il sortit un billet. C’est que ce pauvre M. Wallace ne l’avait pas. Je n’avais pas pu régler avec puisqu’il n’était pas assez bête pour garder son code caché dans son porte-monnaie, mais j’avais quand même fait tamponner sa carte de fidélité. J’espérais qu’il apprécierait ma petite attention.
Il ramassa sa commande et alla s’asseoir à une table libre, quelques mètres à ma gauche, entre un couple d’ados amoureux transis qui partageait un sandwich et des germes et un père et sa fillette aux cheveux roux flamboyant. Il ne m’avait même pas remarquée. Je sortis mon portable et me mis à pianoter pour faire semblant de faire quelque chose. J’avais reçu une réponse de Jess, qui me confirmait une heure et un lieu de rendez-vous. Je pris une ou deux photos discrètes de Wallace, alors plongé dans les articles que j’avais lus juste avant. Je me demandais s’il était rassuré de ne pas avoir été impliqué, et également si sa conscience de policier le tiraillait. Il était quand même présent sur la scène de l’accident. Pourtant, on ne faisait absolument pas mention de lui, seule personne à n’avoir subi aucune répercussion. S’était-il fait la malle juste après moi ? Se pouvait-il qu’il ait quelque chose à cacher ? Pourquoi, autrement, un flic fuirait-il le lieu d’un accident ? En tout cas, ça ne semblait pas beaucoup le travailler. Il paraissait d’excellente humeur. Moi, j’étais d’humeur joueuse.
Je me levai, m’approchai de sa table, et me penchai par-dessus son épaule.
— Étonnant qu’ils ne parlent pas de vous.
Il releva la tête comme si elle était montée sur ressort, regarda là où j’étais une fraction de seconde plus tôt, et sursauta quand je répandis son soda sur ses jambes par l’autre côté pour le distraire le temps de tâter rapidement ses poches de veste.
— Oups !
Je ne sentis rien, mais je n’avais eu qu’une fraction de seconde pour procéder. Je partis aussitôt vers la sortie de secours, que j’avais repérée en entrant, tandis qu’il se levait d’un bond et renversait une chaise. Je savais qu’il allait me suivre, aussi n’avais-je pas perdu de temps et déjà traversé la route lorsqu’il sortit enfin. Là, je le regardai pendant une seconde, lui envoyai un baiser, et disparus dans la foule.
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