Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 2 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 2

 

Je gravis les marches quatre à quatre. Ou plutôt, j’essayai, car la robe que je portais ne me rendait vraiment pas la tâche aisée. Heureusement que j’avais l’habitude de faire les trajets en ballerines, parce que j’avais vraiment besoin de mettre les voiles. Le type était derrière moi. Je sentais sa résolution aussi sûrement que je visualisai les futurs obstacles qui m’attendraient une fois sur le trottoir. Piétons. Lampadaires. Deux arrêts de bus, à deux cents mètres de distance. Et pourtant, malgré tout ça, je n’avais pas peur. L’adrénaline coulait à flots dans mes veines. C’était une sensation incroyable. J’avais volé des tableaux qui valaient des millions de dollars. Des reliques aux coûts inestimables. Des bijoux, dans des coffres, sur des personnes. Mais jamais, jamais je n’avais été coursée en pleine rue et, il fallait l’admettre, c’était de loin la chose la plus excitante qui m’était arrivée durant toute ma carrière. Si j’avais su qu’être poursuivie serait aussi enivrant, jamais je ne me serais servie de mes pouvoirs.

Je ne m’arrêtai pas en déboulant sur la 6e Avenue et percutai une femme en pleine conversation téléphonique, qui releva la tête afin de m’insulter copieusement. Elle aurait oublié l’incident d’ici quelques instants et reprendrait sa discussion comme si de rien n’était. Insulter les inconnus était un sport national, à Hallow, et la moitié des habitants étaient médaillés d’or. Cependant, je l’entendis crier de nouveau quelques secondes plus tard. J’avais moins de quinze secondes d’avance sur mon poursuivant, qui avait à son tour embouti la piétonne. Je zigzaguai entre les passants sur une bonne centaine de mètres et ne jetai un coup d’œil derrière moi qu’en arrivant vers le premier arrêt de bus. L’inconnu était toujours là et gagnait du terrain. J’aurais pensé avoir un meilleur avantage sur lui. Je connaissais la ville et les mouvements de sa marée humaine. Le type qui me suivait possédait également ce que j’appelais « le sens de la foule », cette capacité à prédire les brèches dans un mur humain et à se faufiler dans les interstices une fraction de seconde avant qu’ils ne s’ouvrent.

Je redoublai d’efforts et tentai de battre mon record de vitesse à ce jour. Heureusement, j’étais en bonne forme physique grâce à des années de danse, de patinage artistique et de course à pied. Mais c’était aussi le cas de l’homme derrière moi, et il avait l’avantage de ne pas porter de robe qui entravait ses pas. Sur un bon terrain, en short et avec des chaussures appropriées, j’aurais pu le prendre de vitesse. Sur un trottoir semé d’embûches, en ballerines et tailleur ? J’allais devoir me servir de mon environnement.

Je dépassai le deuxième arrêt de bus et bifurquai à droite à l’intersection suivante. Deux rues plus loin se trouvait le centre commercial de Baton Street. Deux mille mètres carrés de cachettes potentielles aux couleurs de Halloween, le rêve.

J’évitai de justesse une mère et sa poussette. La poisse. Deux précieuses secondes de perdues. Ignorant l’élancement dans mes cuisses après mon immobilisation brusque, je repartis à pleine puissance. Je n’avais pas besoin de me retourner pour savoir qu’il était toujours là. Son énergie le devançait.

Encore une chose intéressante sur l’énergie. Elle se diffuse très bien. Ce type avait beau se trouver plusieurs mètres derrière moi, la sienne me cravachait le dos aussi sûrement que le cuir d’un fouet l’aurait fait. Et elle était si puissante que je ne sentais qu’elle, comme si tous les piétons venaient d’être mis sur silencieux. En temps normal, j’arrive à mettre les gens en sourdine. Je le fais même quotidiennement, bien qu’il reste toujours un petit bourdonnement en arrière-plan. Mais, entre ma course effrénée et la détermination de l’homme, son énergie devenait étourdissante. Et quelle énergie !

Tout le monde est doté de la même quantité d’énergie, mais aucune ne possède la même texture. Maman me disait souvent que certaines lui parlaient parce qu’elles sortaient de la masse, que c’était pour ça qu’elle était tombée amoureuse de papa au premier regard. Celle de ce type était claire et puissante. Maman l’aurait appelé un « Juste ». Fort sens de la morale, de l’ordre établi, aversion pour l’illégalité. Et c’était toujours comme ça. C’était toujours ce profil énergétique qui faisait déconner mon radar interne et me donnait envie de dérober quelque chose à son propriétaire. Plutôt ironique, non ? La voleuse attirée par le justicier.

Je continuai mon sprint sans prêter attention aux gens qui me dévisageaient, quand ils ne m’insultaient pas. Une jeune femme qui courait comme une dératée dans la rue avec un homme aux trousses. Dans un film, un bon Samaritain lui aurait porté secours, de peur qu’il s’agisse d’un dangereux psychopathe. Mais pas dans la vraie vie, et surtout pas dans cette ville. Bon, d’accord, j’étais en tort. Mais ça, les gens ne pouvaient pas le savoir. Bienvenue à Hallow.

Dernier virage serré. Le centre commercial était là, droit devant, à moins de cinquante mètres. Je forçai encore plus sur mes jambes et pénétrai en trombe quelques secondes plus tard dans le bâtiment, où flottait une étrange odeur de cannelle. Je fronçai le nez sans ralentir. La seule chose que je détestais plus que les centres commerciaux en période de fêtes était précisément la cannelle. Ce parfum me rendait malade. C’était bien ma veine.

Je fonçai droit jusqu’à l’Escalator, d’un pas rapide mais suffisamment discret pour passer inaperçu, et un bref coup d’œil circulaire m’informa que j’avais le choix entre plusieurs boutiques de vêtements, bijoux et articles de sport. Je descendis les marches de l’escalier roulant à une allure un peu trop vive et jetai mon dévolu sur un magasin d’habits et accessoires. Le meilleur moyen d’avoir l’air suspect, dans n’importe quelle situation, est de courir. C’est pourquoi, même si mon instinct de survie me criait l’inverse, je me forçai à me déplacer d’une démarche régulière, de manière aussi détachée et automatique que les gens qui m’entouraient. J’atteignis la boutique sans encombre et me faufilai entre les rayons, me fondant au milieu des femmes venues faire des emplettes de bon matin tout en me demandant si j’avais fait le bon choix en descendant. L’étage souterrain ne disposait pas de sortie et, si l’inconnu me mettait la main dessus, je serais dans le pétrin. Comme quoi, parfois, malgré l’entraînement, l’empressement peut pousser à l’erreur. Mais on m’avait appris à tirer le meilleur parti d’une situation donnée, si mauvaise soit-elle. Et j’avais eu un excellent maître.

Je commençai à étudier différents articles tout en gardant un œil de lynx discrètement braqué sur l’entrée. Sans la quitter des yeux, je migrai lentement vers le rayon des bijoux à l’arrière du magasin. Autant profiter du temps que je devais passer dans le coin. Et, surtout, les étals étaient hauts et constituaient donc une cachette parfaite.

J’étais en train de réfléchir à combien de minutes il serait judicieux de rester dans la boutique lorsqu’une voix fit grimper mon pouls en flèche.

— Cette teinte vous ira à merveille.

Je tournai la tête en direction d’une blonde, la vingtaine, chignon serré et lunettes noires à larges montures classe sur le nez, qui me montrait toutes ses dents dans un parfait sourire commercial. La vendeuse.

Elle me désigna du menton les boucles d’oreilles que j’avais machinalement attrapées pour passer le temps, et je revins à l’instant présent. Une couverture parfaite, tant qu’elle ne devenait pas une distraction.

— Vous pensez ? demandai-je dans une imitation impeccable de cliente peu sûre d’elle. Je ne crois pas que le turquoise soit ma couleur.

La vendeuse n’était pas stupide. Elle m’avait détaillée de la tête aux pieds et avait remarqué à mes vêtements et à mon sac à main que je n’étais pas le genre de femme qui achetait dans sa boutique. Mais l’énergie qu’elle dégageait renvoyait une image pleine de confiance, sa posture avait des accents de témérité assumée, et elle essaierait quand même de conclure la vente. Elle me plaisait.

— Vous permettez ?

Elle saisit délicatement les boucles et, après avoir fait pivoter un petit miroir que je n’avais pas repéré jusqu’alors, les plaça à côté de mes oreilles.

— Parfaites, dit-elle.

Elle me laissa le temps de m’admirer dans la glace avant de sourire de nouveau de manière assurée. Oh, elle aimait ça. Elle devait tirer le même genre de satisfaction à vendre un objet à une cliente hésitante que j’en ressentais à voler un tableau. Peut-être que je les lui prendrais juste pour cette raison.

Je profitai de faire semblant d’apprécier ce que je voyais pour surveiller la boutique derrière moi dans le miroir. Aucune trace de l’inconnu. Bien.

— Elles soulignent à merveille votre teint et le brun de vos yeux, et la manière dont elles tombent met en valeur la ligne de votre mâchoire et la délicatesse de votre cou. Elles sont faites pour vous, conclut-elle en me tendant les boucles d’oreilles.

Je retournai discrètement le support et étouffai un cri. Ce magasin n’avait peur de rien.

— Je vous remercie, répondis-je avant de lui signifier d’un signe de tête que j’allais terminer mon tour du magasin.

Elle s’effaça sans demander son reste et je fis quelques pas en direction des habits. Je n’avais toujours pas vu passer l’inconnu dans le couloir principal, ce qui était positif. Il m’avait sans aucun doute perdue et me cherchait ailleurs, ou alors il avait renoncé. Même si la dernière option me semblait peu probable. Son énergie criait qu’il était aussi têtu qu’honnête, et il continuerait certainement à me traquer malgré tout. Dans tous les cas, je pourrais bientôt sortir d’ici, sur mes gardes, et rejoindre la bouche de métro la plus proche. En attendant, j’allais faire un peu de shopping. Pas parce que les vêtements m’avaient tapé dans l’œil, mais changer de veste pour modifier légèrement mon apparence me semblait plus sûr. J’aurais pu simplement retirer celle que je portais, mais, même si la température était clémente, se balader bras nus aurait tout de même été de la folie.

Tout en gardant les environs sous surveillance, je m’approchai d’un magnifique petit pull noir en cachemire. Il avait malheureusement un col en V, ce qui n’allait pas du tout avec mon tailleur. Je laissai tout de même mes doigts courir sur l’étoffe et me détendis. Ce pull était si doux qu’il promettait des caresses infinies. J’étais sérieusement en train de considérer son achat et décidai finalement de repasser le lendemain si j’y songeais toujours. Le détour dans cette boutique n’aurait peut-être pas été une perte de temps, en fin de compte.

Je regardai ma montre. 8 h 43. Un sacré coup pour les habitudes. J’aurais déjà dû être à l’hôpital depuis cinq minutes.

— Vous comptez les payer ?

Je me figeai tandis que mon cœur accélérait sensiblement. La question avait été posée de manière neutre, mais, bien que je n’aie encore jamais entendu cette voix auparavant, je n’avais aucun doute quant à l’identité de son propriétaire. Calme, assurée, basse et vibrante, elle ne pouvait appartenir qu’à mon inconnu. Et, même s’il se trouvait dans mon dos, je compris qu’il parlait des boucles que je tenais toujours dans une main.

Je comptai mentalement jusqu’à trois pour me laisser le temps de me recomposer, puis me retournai nonchalamment. Dès que je le vis, le moment de panique s’évanouit.

C’était bel et bien lui, si proche que je pouvais sentir son souffle chatouiller le bout de mon nez chaque fois qu’il expirait. Comment avais-je pu ne pas le repérer ? Son énergie s’était radicalement calmée, comme si m’avoir retrouvée l’avait totalement apaisé et avait éteint tous les signaux qu’il émettait, et je me demandai pendant un instant s’il avait passé quelques minutes à m’espionner. Oh, c’était un justicier, oui, mais il ne faisait plus aucun doute qu’il s’agissait également d’un chasseur. Et ce détail en particulier raviva la flamme du jeu.

— Pourquoi avez-vous volé mon portefeuille ?

Je ne pus retenir un sourire de gamine devant son air si sérieux. Quelque chose devait clocher chez moi. Il était plus grand, plus fort, et il venait de me courser dans une partie de la ville alors que je n’avais pas réussi à lui tirer son porte-monnaie. Pourquoi ne prenais-je pas les choses avec la gravité qu’elles avaient ? Peut-être parce que je ressentais à son aura qu’il ne me ferait pas de mal. Ou peut-être que, plus je le regardais, plus je lui trouvais un côté séduisant. Certainement plus parce qu’il était doué que beau garçon, d’ailleurs. J’aimais la compétition, les challenges, les défis qui n’étaient pas gagnés d’avance, et ce type venait de me coincer deux fois en quinze minutes.

— Je ne l’ai pas pris, lui fis-je remarquer en haussant légèrement les épaules.

Il soupira, et l’exaspération troubla quelques instants son énergie avant de s’évanouir aussitôt. C’était incroyablement adorable. Et je ne pus m’en empêcher.

— Pourquoi me courez-vous après ? demandai-je. Vous savez que je pourrais appeler la police ?

— Laissez-moi reformuler, dans ce cas, répondit-il sans perdre une once de son aplomb. Pourquoi avez-vous essayé de le prendre ?

Son attitude aurait dû faire fondre mon assurance comme neige au soleil. Pourtant, plus il se montrait sérieux, plus le petit diable sur mon épaule me piquait de sa fourche.

Je me mordis l’intérieur de la joue pour réprimer un nouveau sourire.

— Écoutez, il y a probablement un malentendu. J’ai perdu l’équilibre, votre portefeuille a glissé et je l’ai rattrapé.

Comme si son expression ne suffisait pas à me signifier que mon comportement l’agaçait, il croisa les bras et pinça légèrement la bouche. Bon sang, c’était aussi cocasse que charmant, et j’avais de plus en plus de peine à ne pas glousser comme une adolescente en chaleur. Mince, je n’avais pas trouvé de type séduisant depuis…

Depuis Danny.

Je perdis aussitôt toute envie de rire et déglutis difficilement pour me débarrasser de la boule qui s’était matérialisée au fond de ma gorge.

— Je ne sais pas si vous avez l’habitude de vous en sortir en jouant les ingénues, répondit-il, ce qui piqua assez ma fierté pour chasser les mauvais souvenirs, mais vous n’êtes malheureusement pas tombée sur le bon pigeon aujourd’hui.

Je l’étudiai rapidement. Une chemise bleu pâle recouverte d’un coupe-vent marine, un jean, une montre digitale dépassant à moitié sous une manche. Et sa veste était assez large pour dissimuler plusieurs choses.

Comme un flingue, des menottes, et un insigne.

— Vous êtes flic, le coupai-je avant qu’il ne continue.

L’amusement releva légèrement un coin de sa bouche.

— Je savais que vous n’étiez pas stupide.

Je levai les yeux au ciel, mais ne pus m’empêcher de sourire. De toutes les personnes à qui j’aurais pu essayer de subtiliser un portefeuille après des mois d’abstinence, il avait fallu que je choisisse un poulet. Plus de mystère quant à la raison qui lui avait fait me filer le train. J’étais tombée sur un des seuls policiers sérieux de Hallow.

— Dans un souci d’honnêteté, il y a un truc que vous devriez savoir sur moi, dans ce cas, monsieur le flic.

Il plissa légèrement les yeux quand je me penchai en avant, comme si j’allais lui faire une confidence, et posai une main sur son torse. Son énergie chatouilla ma paume de manière délicieuse lorsque je murmurai :

— J’adore quand les hommes me courent après.

Je reculai d’un demi-pas, et je la sentis. La vague sauvage, puissante et épicée de sa suspicion. Je lui adressai un clin d’œil avant de lui fausser compagnie pendant qu’il tâtait ses poches.

— Arrêtez-vous ! hurla-t-il en s’élançant à ma poursuite. HPD ! Je vous ordonne de vous arrêter !

Je me ruai dans le couloir principal, un immense sourire plaqué sur le visage. J’entendis l’alarme se déclencher quelques secondes plus tard. Lorsque je me retournai, un vigile était déjà sur mon bel inconnu. Je ne m’arrêtai pas, marchant à reculons pour apprécier le spectacle.

— Puisque je vous dis que je n’ai rien pris ! aboya-t-il sur le vigile qui l’encerclait de ses bras pour l’immobiliser. Je suis inspecteur à la police de Hallow, et cette femme a volé mon portefeuille ! Vérifiez mon insigne, bon Dieu !

Le vigile n’eut même pas la délicatesse de tourner la tête dans la direction que le flic lui indiquait, mais il plongea la main dans la poche de ce dernier. Il en ressortit une jolie paire de boucles d’oreilles turquoise un peu trop chères.

J’envoyai un baiser taquin à l’inspecteur, que le geste sembla plus irriter qu’autre chose, et fis demi-tour pour marcher d’un pas soutenu mais fluide jusqu’à un ascenseur ouvert. Quelle drôle de manière de commencer la semaine. Essayer de piquer le portefeuille d’un flic. Et le voler pour de bon par la suite. Je n’avais jamais rien fait de si stupide de toute ma vie. Ni d’aussi palpitant. Pour ma défense, ce type me plaisait bien et j’avais envie d’en savoir plus sur lui. Mais je cherchais les emmerdes.

Et elles risquaient bien de me trouver plus vite que prévu.

Un cri de douleur me fit me retourner comme un diablotin monté sur ressorts. Il venait de frapper le vigile. J’eus juste le temps de voir ce dernier tomber au sol, sonné. Lorsque je relevai le regard, l’inspecteur avançait dans ma direction d’un pas décidé et bien trop rapide à mon goût.

Oh, oh…

Deuxième manche.

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