Le Ballet des ombres
Chapitre 5
Franchir la porte de l’appartement de mon frère me soulagea à plus d’un titre. Déjà parce qu’il était réveillé et entièrement habillé, mais surtout parce que les gens allaient enfin cesser de se retourner sur mon passage.
Harrison se trouvait au centre du mur au fond de son immense loft et était très absorbé par une partie qui se déroulait sur le plus grand de ses six écrans, même s’il observait régulièrement celui sur sa gauche. Ses doigts s’activaient sur le clavier à une vitesse qui défiait celle du son, mais je savais qu’il m’avait entendue entrer. Il avait émis une espèce de grognement qui, en langage harrisonnien, voulait dire à la fois « Salut », « Comment ça va ? » et « Quoi de neuf ? » Mon frère était peut-être un garçon bien sous tout rapport sur le papier, mais c’était un vrai homme de Cro-Magnon. Et il détonnait complètement dans son bel appartement. Pour cause, c’était moi qui en avais fait la décoration. J’avais essayé de me charger de sa garde-robe également, mais je m’étais fait recevoir à chacune de mes tentatives. Il préférait ses jeans usés et ses tee-shirts geek, la plupart du temps troués eux aussi. Soupir.
— Tu as regardé les nouvelles ?
— Je suis occupé, répondit-il avec quelques secondes de décalage tout en continuant à pianoter comme un forcené sur son clavier.
Il avait l’air légèrement contrarié. Je produisais souvent cet effet sur lui. J’avais l’interdiction formelle de lui adresser la parole pendant qu’il jouait sous prétexte que je le déconcentrais. Un jour, il m’avait tenu un discours de plus de quinze minutes dont l’argument phare était que ma voix insupportable, lorsqu’elle parvenait à ses oreilles, pouvait lui faire perdre jusqu’à 0,05 seconde de temps de réaction, et que la partie en dépendait. Harrison ne plaisantait jamais quand il s’agissait de ses jeux.
Il tourna cependant rapidement la tête dans ma direction pour me lancer un regard noir et écarquilla les yeux.
— Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
Le temps qu’il pose la question, il fixait à nouveau son écran.
Je baissai le menton pour observer le survêtement de sport rose fuchsia que je portais. Le problème, avec Jana, c’était qu’elle était beaucoup plus petite que moi, mais avait malgré tout plus de formes. En gros, aucune de ses fringues ne m’allait. Ce truc était le seul dans lequel je rentrais. Et encore, il était trop court aux chevilles.
— Tu n’as pas tout vu, lançai-je tandis que je me dirigeais vers le frigo pour en sortir du lait, donnant ainsi à mon frère une vue sur l’arrière du pantalon.
— Chouchou ? lut-il d’une voix étrange.
J’étais surprise qu’il ait perdu du temps pour risquer un coup d’œil. Sa partie ne devait pas être si importante que ça, en fin de compte.
— Ça a fait fureur dans le métro, répondis-je distraitement tout en attrapant sa brique de lait. Elle était déjà entamée. Elle avait beau ne rien sentir de spécial, connaissant mon frère, elle pouvait traîner là depuis des semaines. Je la rangeai à sa place. Il valait mieux ne plus tenter le destin aujourd’hui.
J’attrapai un verre propre dans une armoire et y fis couler de l’eau après avoir jeté la brique dans la poubelle. C’était toujours pareil. Dès que je mettais les pieds chez Harrison, j’avais une furieuse envie de faire le ménage. Étrangement, ça ne m’arrivait jamais à la maison.
— Alors, qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il, les yeux rivés à son écran.
— Tu as écouté tes messages ?
— J’écoute toujours mes messages. Ça pourrait être une demoiselle en détresse. Enfin, une autre que toi, ajouta-t-il avant de se défouler sur une touche innocente de son clavier.
Pas étonnant qu’il en change souvent.
Je m’appuyai contre son îlot de cuisine et fis remuer plusieurs fois le liquide dans le verre tout en observant mon frère. Depuis que j’étais arrivée, il avait dû tourner la tête deux fois dans ma direction. Quand il était dans une partie, le monde aurait pu s’écrouler autour de lui qu’il n’aurait rien remarqué avant d’avoir terminé de jouer. Je me demandais sérieusement et bien trop souvent comment il pouvait être un adulte fonctionnel. Mais, ensuite, je me souvenais qu’il avait vingt-huit ans, gagnait sa vie en montant des coups juteux en famille et passait son temps libre sur des jeux en réseau et à faire la fête. Ce n’était pas franchement ce qu’on pouvait appeler fonctionnel.
— Tu as regardé les nouvelles ce matin ? essayai-je une nouvelle fois.
— Non ! s’exclama-t-il, furax. Non, non, non ! C’est pas vrai ! Dis-moi que c’est pas vrai !
Je soupirai et levai brièvement les yeux au ciel. Harrison n’avait sûrement même pas entendu la question. De toute évidence, l’explosion à laquelle il assistait était bien plus importante que tout ce que j’aurais pu lui raconter. La fin du monde avait eu lieu sur son écran. C’était tout ce qui l’intéressait à l’heure actuelle.
Je m’approchai de lui avec une furieuse envie de mettre mes menaces à exécution et de couper les câbles de son ordinateur, mais mon frère n’y aurait probablement pas survécu. Aussi continuai-je tout droit pour attraper la télécommande et allumer son téléviseur. Je n’eus même pas besoin de zapper. Toutes les chaînes devaient diffuser les images de l’accident en ce moment.
Dans mon dos, j’entendis Harrison s’énerver et des objets tomber. Connaissant son tempérament, il avait très certainement donné un coup rageur sur son bureau et envoyé valser tout ce qui s’y trouvait. Ça sentait la partie à plusieurs zéros. Mon petit frère avait aussi la fâcheuse habitude de parier sur tout et n’importe quoi, y compris ses fameux jeux en ligne.
— Combien ? soupirai-je en me tournant vers lui.
Il était en train de ramasser son clavier qui pendait d’un côté du bureau et s’était emmêlé avec la souris. Je me demandais si l’espérance de vie de son matériel informatique dépassait la semaine. Et la raison pour laquelle il n’avait pas un équipement sans fil m’échappait totalement.
— Cent mille.
— Cent mille dollars ? répétai-je, estomaquée.
— J’étais dessus depuis plus de dix heures.
— Harrison ! Cent mille dollars ? Dis-moi que tu plaisantes !
Il releva la tête et haussa les épaules, comme si ce n’était rien. Il n’avait définitivement aucun sens des réalités.
— Tu as recommencé à jouer avec ce gosse de riche à Dubaï ? C’est une très mauvaise influence, Harri !
— Jasem est un type très bien, le défendit-il. Mais là, c’était Mayem.
— Tu t’es fait battre par sa petite sœur ?
Ma remarque ne sembla pas lui faire très plaisir. Pour une raison obscure, il n’aimait pas trop mes railleries.
— Je te signale que, contrairement à ce que tu sembles croire, ce n’est pas une activité réservée aux hommes et que beaucoup de femmes sont très douées. Et j’ai perdu contre elle par ta faute.
C’était la meilleure, celle-là. Je lui avais à peine adressé la parole.
— Si tu jouais depuis plus de dix heures, je vois mal comment j’aurais réussi à te déconcentrer assez longtemps en arrivant il y a cinq minutes.
— Qu’est-ce que tu crois, Ab’s ? Que tes frasques sont passées inaperçues ? demanda-t-il en désignant le téléviseur du menton. Le vieux m’a appelé à la seconde où tu as semé la pagaille sur la voie publique et il a fallu que j’aille m’occuper des webcams de surveillance du trafic. J’ai perdu deux manches à cause de toi.
Il reposa bruyamment clavier et souris sur son bureau, puis se tourna dans ma direction et me considéra d’un air moralisateur. Je détournai le regard et jetai un coup d’œil à l’écran, qui diffusait les images que j’avais vues chez Jana.
— Ça, ça vient du système de sécurité d’une bijouterie sur Preston. Estime-toi heureuse qu’ils n’aient que celles-ci. Sur certaines, on apercevait bien ta tête, fit-il d’un ton amer. Et tu me dois cent mille dollars.
— Quoi ?
— J’ai perdu pour réparer tes conneries.
J’ouvris la bouche, prête à protester, mais il m’arrêta en levant un index et en me jetant un regard qui me rappela furieusement maman.
— Teu-teu-teu. C’est ta faute, tu assumes.
— Je ne vais pas te filer cent mille dollars parce que tu as dû mettre ton jeu sur pause, Harrison, dis-je en croisant les bras de manière provocante.
Mon frère éclata de rire et commença à secouer la tête.
— Mettre sur pause ? Mettre sur… Ab’s, on ne met pas ce genre de jeu sur pause. On n’est plus dans les années 1980. Mario a pris sa retraite. À quoi crois-tu que me servent tous ces écrans ? demanda-t-il en les désignant du pouce. Ce n’est pas pour la déco, puisque tu ne les as pas choisis. J’ai dû multi-geeker et j’ai perdu un temps précieux durant lequel j’ai mal défendu mes bases. Ta faute.
Vu sous cet angle, peut-être. Enfin, je ne comprenais pas un traître mot de ce qu’il disait, mais il avait l’air sûr de son coup. Mais cent mille dollars ? Jamais de la vie ! Je ne possédais même pas cette somme.
— Ou alors un rendez-vous avec Jana, fit mon frère en haussant de nouveau les épaules.
Je le dévisageai avec une moue dégoûtée.
— Pour la millième fois : Jana n’est pas un objet, elle ne m’appartient pas, même si c’était le cas je ne t’arrangerais pas de rancard avec elle, elle n’est toujours pas intéressée, et beurk.
— Beaucoup de femmes ne partageraient pas ton avis.
J’observai mon frère. Il était réellement beau garçon, mais ses habits gâchaient tout. Il portait un de ses tee-shirts fétiches avec une inscription qui ne parlait qu’à lui, ce qui coupait totalement l’effet de son sourire espiègle et rendait fades ses yeux sombres en amande. Non, avec un costume bien taillé, anthracite ou bleu, il serait à son avantage. Même avec un jean qui tombait bien, un pull décent et une veste correcte. Pas dans cet accoutrement.
— C’est ça que tu mets à tes rancards ? lançai-je en désignant ses vêtements du menton. Enfin, c’est ce que tu porterais, si tu en avais ?
— T’as un problème avec mon tee-shirt ? demanda-t-il en baissant la tête pour le regarder.
— J’ai toujours un problème avec tes tee-shirts. Pour commencer, ce sont des tee-shirts.
— On ne critique pas le maître, grogna-t-il en pointant l’homme en photo. Han shot first.
— Je ne le critique pas, je ne comprends pas ce qu’il vient faire sur un tee-shirt avec cette inscription stupide. Ça veut dire quoi, que si on n’a découvert les films qu’après, on n’a pas le droit d’être de vrais fans ?
C’était toujours tellement facile d’énerver Harrison. Il choisit cependant de me sourire.
— Tu as de la chance, Ab’s, je suis dans un bon jour malgré tout. Je laisserai le vieux te tuer. Parce que tu avais raison, il était plutôt en pétard et tu vas passer un sale quart d’heure. Tu sais comment il devient quand tu fais du vol à la tire.
J’ouvris la bouche en grand.
— Qui te dit que j’en faisais ?
Il me lança un regard sans équivoque.
— Tu as perdu cent mille dollars ! rétorquai-je. Attends qu’il apprenne ça !
— Je ne l’ai pas fait sur une chaîne nationale, répondit-il calmement.
Il n’avait pas tort sur ce point-là. Et papa se mettait toujours dans tous ses états quand je donnais dans le vol de proximité et me faisait la morale pendant des heures. Ce qui était un comble si on considérait qu’il me félicitait d’une tape dans le dos lorsque je rapportais une pièce qui valait quelques milliers de dollars.
— D’ailleurs, j’espère que tu es fin prête pour notre affaire de famille, ce soir.
Je soupirai. « Affaire de famille » était notre code pour vol organisé. Après l’incident au musée, j’avais mis le holà et refusé tout ce qu’ils me proposaient en attendant de comprendre ce qui s’était passé. Mais on ne comprenait pas ce genre de choses. Ce n’était pas comme s’il y avait un livre qu’on pouvait consulter pour les gens qui, comme moi, avaient un pouvoir pratiquement éteint et sur lequel personne ne savait rien. Papa et Harrison trouvaient que les vacances de l’Ombre avaient assez duré et insistaient depuis des semaines. J’avais fini par dire oui à un coup facile, un pour lequel je n’aurais pas besoin de mes dons. Enfin, comme je le leur avais rappelé, si les opérations étaient bien préparées, je n’en avais jamais besoin. Le truc, c’était précisément que les impondérables étaient impondérables. Et que la simple pensée de recommencer après les problèmes qu’on avait rencontrés me glaçait d’effroi. Sans parler de l’incident de ce matin.
— Tu as vu les images qui sont diffusées en boucle ? demandai-je d’un ton plat.
— C’est notre seule chance de mettre la main sur la Petite Demoiselle, dit-il en secouant la tête.
— Après ce qui vient de se passer, je suis persuadée que c’est la pire idée qui soit, Harri. Mon pouvoir déconne, au cas où tu n’aurais pas remarqué. Une fois sur deux, il ne fonctionne pas, et, quand il daigne le faire, ça donne ça, terminai-je en pointant l’écran du pouce.
— Tu diras ça à papa quand il te rendra visite cet après-midi.
— Il veut passer ? La poisse.
— Oh oui, il va le faire, confirma mon frère avec un sourire radieux. Et ton excuse ne marchera pas. Il te répondra que tu essaies de te saboter pour ne pas te remettre en selle. Et ensuite il te fera remarquer que tu n’auras pas besoin de tes pouvoirs pour le coup de ce soir.
— Il t’a déjà récité tout le speech qu’il compte me servir ?
Harrison haussa les épaules.
— Ne tue pas le messager. Ça te changera les idées. Et ne fais pas cette tête. Avec le rose pétant, tu ressembles à une barbe à papa malade.
— C’est du fuchsia, le repris-je.
— Tu me parles klingon, là.
— Tu parles klingon.
— Pas faux, admit-il. Je passe te chercher à 19 heures.
Je soupirai une nouvelle fois aussi bruyamment que possible.
— Tu porteras autre chose, j’espère ?
— Et toi ? rétorqua-t-il en reluquant mon ensemble criard avant de revenir sur ce qui le préoccupait réellement. Je ne comprends vraiment pas quel est ton problème avec Han. Un Harrison pour un Harrison.
— Tu ne t’appelles pas réellement Harrison.
— Et tu ne t’appelles pas réellement Abby.
— Oui, mais moi je n’ai pas fait légalement changer mon nom à ma majorité. Tu as brisé le cœur de maman.
— Elle aurait dû y penser avant de me donner les prénoms de mes deux grands-pères.
— Tu as eu plus de chance que moi, sur ce coup-là, fis-je remarquer.
— Absolument, répondit Harrison avec un grand sourire.
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