Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 27 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 27

 

Pourquoi n’était-il pas intervenu, s’il était libre ? Et comment diable avait-il pu venir jusqu’ici sans que ni les braqueurs ni moi ne le remarquions ? Il n’était pas doué, c’était un prodige.

Je n’eus pas le temps d’y songer bien longtemps. Après m’avoir fait les gros yeux, jeté un regard rapide en direction du hall et estimé la distance qui le séparait du couloir, Wallace s’élança dans ma direction, ventre à terre. Mon cœur s’arrêta tandis que je m’assurais qu’on ne le voie pas. Par un miracle divin, personne ne le remarqua. Malheureusement, c’était parce que le chef des braqueurs était occupé à frapper Abernathy. Mon sang ne fit qu’un tour.

— Vous êtes complètement fou ! chuchotai-je à Wallace de manière aussi énervée qu’il était discrètement possible de le faire.

Il s’était relevé et plaqué contre le mur à côté de moi.

— Que faites-vous ici ? demanda-t-il au même volume.

— À votre avis ? Je suis venue prendre le thé dans une banque.

Je n’aimais pas du tout ses sous-entendus. Bien sûr, j’avais essayé de lui piquer son portefeuille, puis fini par le faire, mais je n’avais rien à voir dans le braquage. J’étais simplement là pour voler un objet, bon sang !

Wallace me regarda de la tête aux pieds, me jaugeant d’un air froidement professionnel.

— Quoi ? demandais-je, sur la défensive.

— Je dois vous arrêter, dit-il lorsque les braqueurs eurent recommencé à discuter.

Ce type n’était pas croyable. Il n’avait rien fait contre les brutes qui violentaient Abernathy, mais, moi, il voulait me coffrer ?

— Vous pensez vraiment que c’est le moment ?

— Non, mais, dès que ce sera fini ici, je vous lirai vos droits.

— Grand bien vous fasse, rétorquai-je en lançant un regard discret dans le hall. On verra si vous allez jusqu’au bout ce coup-ci.

Ils étaient occupés à fouiller Abernathy pour la deuxième fois.

— Vous feriez mieux de vous charger d’eux, continuai-je en me retournant vers Wallace.

Il me dévisagea de manière si dure et pourtant si vibrante que je m’arrêtai au milieu de ce que je comptais dire. Ce type avait vraiment un truc. Et ce n’était pas physique. Enfin, il n’était de loin pas vilain à regarder, mais c’était ce qui se dégageait de lui, son énergie, qui me fouettait comme si elle aussi me mettait à la fouille, comme Abernathy dans le hall. Je me demandais s’il avait seulement conscience de la façon dont il me regardait.

— En plus, je n’ai vraiment rien à voir là-dedans, conclus-je avec un décalage.

— Seul, ce serait du suicide. Ils sont douze et lourdement armés. J’ai contacté mes collègues, ils s’en chargeront dès qu’ils seront là. Et vous avez volé mon porte-monnaie.

J’ouvris la bouche en grand, outrée, et me retins de justesse de me défendre aussitôt. C’était vraiment le pire moment pour avoir une conversation, en particulier celle-ci. J’attendis une fois de plus que les braqueurs se remettent à parler pour chuchoter vertement.

— Je vous l’ai laissé ! C’est vous qui m’avez couru après.

— Vous avez fini par le prendre, non ?

— Parce que vous me coursiez ! Et vous avez volé mon pendentif ! ajoutai-je.

Il sourit, geste qui me déstabilisa totalement. Là, quelque part derrière son apparence taciturne et si bien contrôlée, se trouvait un homme qui avait apprécié autant que moi le petit jeu qui nous avait liés. J’en étais persuadée. Et j’aurais menti en affirmant que ça ne me faisait pas terriblement plaisir.

— Rien, lança un braqueur, coupant totalement le moment.

C’était celui qui avait fouillé Abernathy.

— Monsieur le directeur, commença le chef, vous me mettez dans une position plutôt fâcheuse. J’ai de quoi faire sauter la porte du coffre, mais ce serait incroyablement plus compliqué et plus salissant. Je vous le demande une dernière fois : où se trouve votre passe ?

— Vous n’auriez jamais dû venir, dis-je à Wallace. C’est ici qu’ils veulent se rendre. J’allais traverser quand j’ai vu que vous aviez volé ma planque. À deux, on n’a aucune chance d’y arriver.

Dans le hall, Abernathy se défendait toujours, et le braqueur sortit la carte que j’attendais avec effroi qu’il joue de nouveau.

— Je vous laisse encore trois minutes, monsieur Abernathy. Toutes les trente secondes, j’abattrai un des otages.

La colère de Wallace râpa ma peau en explosant.

— Relèves-en six, lança le chef avant de marquer une courte pause. Vous serez le dernier, monsieur le directeur. Mais j’espère que nous n’en arriverons pas là. Je déteste tuer des innocents. Ça me met de très mauvais poil, surtout si tôt dans la journée.

— Pourquoi ne la lui donne-t-il pas ? s’énerva Wallace.

— Parce qu’il ne l’a pas.

Son énergie se figea d’un coup. Je sentis de la surprise, mais, aussitôt après, une nouvelle sorte de colère. Plus douce, plus agacée, moins négative.

— Vous plaisantez ?

Je me tournai vers lui, blasée, et le dévisageai platement.

— J’en ai l’air ?

Wallace secoua la tête, l’irritation s’échappant de lui par vagues acides. Il allait ajouter quelque chose, mais le chef reprit la parole à cet instant.

— Le compte à rebours commence. Vous avez trente secondes avant que… Karen ne meure. Vous travaillez ici depuis longtemps, Karen ?

Je jetai un regard furtif. C’était la femme de mon guichet. Comme elle ne répondait pas, le braqueur qui la tenait lui mit un coup de crosse dans les reins, ce qui me coupa la respiration comme si j’avais moi-même été frappée. Si seulement mon pouvoir était actif et non passif, ce type aurait perdu quelques dents sur-le-champ.

— Trente… trente-deux ans, bégaya-t-elle en sanglotant.

— Trente-deux ans, monsieur le directeur ! Vous n’allez pas lui faire ça, n’est-ce pas ? Vous avez des enfants, Karen ?

Elle hocha vivement la tête, pensant peut-être que ça l’attendrirait.

— Deux. Nicolas et Em…

— Vingt-neuf secondes, lança le chef en consultant la montre qu’il avait au poignet.

Même de loin, elle avait l’air de valoir très cher. Ils n’en étaient sûrement pas à leur coup d’essai.

— On ne peut pas le laisser faire, dis-je à Wallace, la voix tremblant de rage.

— Si je tire, on se fera canarder et on n’aura aucun endroit où se replier. On est obligés d’attendre.

— Obligés ? répétai-je en secouant la tête. Incroyable. Je peux tenter quelque chose. Soyez prêt à agir s’il atteint le zéro.

— Tenter quoi ? demanda-t-il sur un ton méfiant.

Je ne répondis pas et le vis du coin de l’œil dégainer son arme tandis que je me baissai et fixai le regard sur les braqueurs. Je n’avais jamais essayé de voler l’énergie de quelqu’un à une si grande distance. Je l’avais fait accidentellement, mais c’était tout le problème avec les choses accidentelles : elles n’étaient pas maîtrisées. Au moins, je n’avais pas trop à m’inquiéter pour Wallace puisque, pour une obscure raison, mon pouvoir ne semblait pas avoir le même effet sur lui. Dans le pire des cas, je prendrais son arme et tirerais en face de moi en essayant de viser tout ce qui avait une tête de Speedy Gonzales le temps de m’approcher suffisamment pour faire en sorte que tout le monde tombe dans les pommes. C’était un plan totalement dément, mais il était hors de question que je les laisse tuer une seule des personnes qui se trouvaient dans la banque.

Avant d’en arriver là, cependant, j’allais jouer mon va-tout.

Je me concentrai sur le chef et tentai de visualiser son énergie, de projeter les mains invisibles de mon pouvoir jusqu’à elle, jusqu’à lui, et de plonger le poing dans sa poitrine.

— Cinq secondes, dit-il.

Ça ne fonctionnait pas.

— Wallace, murmurai-je.

Un bruit sourd résonna à cet instant. Quelqu’un venait de s’écrouler. Mais ce n’était pas le chef des braqueurs. C’était Karen. Elle avait dû avoir peur au point d’en perdre connaissance. C’était bien ma veine. Je me concentrai de plus belle.

— Patron ? commença le Speedy qui la tenait en joue jusque-là.

Le chef ignora son homme et se mit à secouer la tête de manière perplexe en regardant Karen.

— Monsieur Abernathy, vous n’allez pas gâcher ma journée à ce point ?

Il pouvait toujours parler !

— Je détesterais tuer quelqu’un d’incons…

Sa phrase resta en suspens, car le deuxième braqueur tomba dans les pommes. Enfin !

— Qu’est-ce que c’est que ces…

Il n’acheva pas la suivante non plus. Je sentis l’énergie de Wallace s’activer, me chercher, au moment où Abernathy s’élançait dans notre direction. Tout sembla se dérouler au ralenti. Abernathy courait et, à côté de moi, Wallace tentait si violemment de comprendre ce qui se passait que j’en tremblais. Mais il couvrit le directeur. Tout le monde commença à crier lors de l’échange de coups de feu.

Wallace m’attrapa par l’épaule, probablement pour me mettre à l’abri pendant qu’il protégeait Abernathy. Je me vis me retourner, comme si je n’étais plus dans mon propre corps. Wallace planta le regard droit dans le mien à l’instant où sa main aux doigts brûlants écorchait ma clavicule. Quelque chose explosa alors entre nous et, tandis qu’Abernathy s’écroulait à quelques mètres, touché par une balle, les braqueurs qui le suivaient furent expulsés à l’autre bout de la banque après un immense vol plané.

L’air se bloqua dans ma poitrine, pourtant je me sentis déborder d’énergie comme jamais.

Je relevai les yeux vers Wallace, qui me fixait de nouveau. Lui non plus ne comprenait pas ce qui venait de se produire. Mais il devait également se douter que, de quoi qu’il puisse s’agir, c’était nous qui en étions responsables.

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