Le Ballet des ombres

Marika Gallmann · Chapitre 3 sur 47

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Le Ballet des ombres

Chapitre 3

 

 

Mes choix étaient restreints. Continuer en direction de l’ascenseur ou prendre l’escalier roulant sur la droite.

Je me décidai pour la première option, filai sans demander mon reste et m’y faufilai, sac en premier. Mais, une fois à l’intérieur, les portes mirent bien trop de temps à se fermer. Je commençai à appuyer de manière frénétique sur le bouton de fermeture comme si ça allait changer quelque chose. La plupart sont des faux, et je m’y connaissais, en faux. Celui-ci ne servait à rien. Il n’était présent que par commodité, pour faire croire à l’usager qu’il avait un quelconque pouvoir sur la machine alors qu’elle était programmée sur un certain laps de temps. Mais le presser – ou, dans mon cas, le marteler – donnait l’impression d’agir. Et le miracle se produisit finalement. Les portes se refermèrent complètement avant que le flic ait le temps de glisser une main pour les en empêcher.

Je m’appuyai contre la paroi du fond pour reprendre mon souffle sous l’œil méprisant et scrutateur d’une petite vieille cramponnée à son caddie.

— Quoi ? demandai-je, haletante.

Elle retroussa son nez en trompette d’un air dégoûté et tourna la tête comme si je venais de l’insulter personnellement. Tout dans son énergie criait que je la répugnais – pour une raison qui m’échappait – et qu’elle se pensait supérieure. J’imitai son expression tout en continuant à calmer mes poumons en feu, consciente qu’elle me surveillait du coin de l’œil.

Je détendis les muscles de mon visage et lançai un coup d’œil sur le panneau d’affichage pour voir à quel étage l’ascenseur se rendait. Troisième, ça ferait l’affaire. Les secondes se mirent à défiler, puis à se multiplier, et je comblai le silence en pianotant sur la rambarde d’appui. Un peu pour calmer mes nerfs, beaucoup parce que le regard de la petite vieille noircissait à vue d’œil. Elle détestait le bruit. Pourquoi diable vivait-elle à Hallow, dans ce cas ? Je ne comprendrai jamais la logique des gens.

— Petite mal élevée, lâcha-t-elle dans sa barbe.

Je commençai à faire claquer mes ongles plus fort contre le métal sans la quitter des yeux et continuai crescendo jusqu’à ce que les portes s’ouvrent.

— Bonne journée, madame, dis-je en lui faisant poliment signe de passer devant.

Elle releva fièrement le menton et sortit de la cabine sans un regard en arrière.

Je lui emboîtai le pas tout en étudiant les environs. Un panneau m’indiquait qu’il fallait traverser tout l’étage pour atteindre l’escalier de service. Le flic aurait probablement choisi les Escalator ou le deuxième ascenseur, puisqu’il s’agissait des moyens les plus rapides, et c’était donc ma meilleure option.

Je traversai l’étage à la hâte mais pas trop afin de ne pas attirer les regards et pénétrai dans la cage d’escalier. Je m’immobilisai quelques secondes, à l’affût d’éventuels bruits de pas qui auraient indiqué une présence. Rien. Je jetai malgré tout un regard par-dessus la rambarde de sécurité avant de m’élancer et de dévaler les marches puisque j’avais déjà manqué le flic une fois. Mieux valait jouer la prudence. Une fois de plus, je bénis mes ballerines. Si mes talons n’avaient pas été sagement rangés dans mon sac, je me serais retrouvée avec des cloques de taille astronomique et au moins une entorse. Et j’aurais fait un vacarme de tous les diables. Mes chaussures produisaient quand même un bruit léger et régulier, mais il devenait presque berçant et apaisant dans le silence et le stress de la fuite, comme un métronome qui m’indiquait le tempo d’une fugue.

Une fois au rez-de-chaussée, j’entrebâillai la porte, scrutai le terrain, puis ouvris complètement. Pas de trace de l’inconnu.

Je marchai lentement en direction de la sortie, la tête haute, projetant une assurance que j’étais bien loin de posséder. Il m’avait déjà surprise à deux reprises, une troisième pourrait se révéler décisive. Mais personne ne cria, personne ne m’arrêta, ni flic énervé ni vigile, et la première bouffée d’air pollué que m’offrit la rue fut une vraie délivrance.

Je m’éloignai d’un pas rapide de femme d’affaires qui avait un planning à tenir et dénouai mon chignon. Nous étions des dizaines sur le trottoir à marcher dans la même direction et à porter un tailleur gris, et il m’avait vue avec les cheveux attachés. C’était le mieux que je pouvais faire avec les moyens du bord, puisque mon achat de veste de rechange était passé à la trappe. Je devais me fondre dans la masse, imiter les gens qui m’entouraient au point d’en devenir indissociable.

Je bifurquai dans une petite ruelle avant la 6e Avenue afin de pouvoir me diriger vers une bouche de métro et prendre la bonne ligne pour rejoindre l’hôpital. J’aurais dû faire l’impasse sur la visite, surtout dans la mesure où j’allais être terriblement en retard à la boutique, mais j’avais vraiment besoin de raconter ce qui m’était arrivé ce matin à quelqu’un, même à un interlocuteur qui ne pouvait pas répondre. En fait, au vu de la situation, ce détail était plutôt un sacré avantage.

Après avoir vérifié que j’étais seule et ne risquais pas de me faire braquer – ce qui aurait été le comble de l’ironie, mais on était à Hallow et ma semaine avait très mal commencé –, je sortis le porte-monnaie de M. l’inspecteur de l’HPD de là où je l’avais caché, à savoir sous une bretelle de soutien-gorge, à moitié enfoncé dans le bonnet gauche. Plus près de toi, ô mon Dieu.

Je l’ouvris rapidement, sans cesser de marcher, et continuai à donner des coups d’œil aux alentours. Je fronçai les sourcils malgré moi en découvrant qu’il ne contenait que vingt dollars.

— À quoi est-ce que tu tenais tant dans ce portefeuille dans ce cas… Christopher Wallace ? demandai-je à voix haute en étudiant sa carte de bibliothèque.

Je n’avais malheureusement pas le temps de poursuivre mes recherches. Je brûlais d’envie de connaître son prénom et, ma curiosité momentanément étanchée, j’attendrais d’être à la boutique pour une fouille plus poussée.

Je rangeai le fruit de mon larcin à sa place de fortune et sortis de la ruelle pour tomber nez à nez avec… un certain Christopher Wallace.

Je sursautai et fis un pas en arrière.

— Police de Hallow, dit-il d’une voix calme mais que l’essoufflement rendait irrégulière en avançant dans ma direction.

Comment m’avait-il retrouvée ? Et coincée en arrivant par l’autre côté ? Bon sang, ce type était vraiment bon.

— Vous êtes en état d’a…

— Euh… non, le coupai-je.

Ma réponse le surprit assez pour qu’il hésite et ralentisse. Pour être honnête, je m’étais surprise moi-même. Je n’avais pas la moindre idée de ce que j’étais en train de faire. Et encore moins de ce qu’il serait judicieux que je fasse.

— Vous savez, en général, les gens en état d’arrestation ne réagissent pas comme ça, fit-il remarquer.

Il s’était cependant immobilisé et avait croisé les bras. Se pouvait-il qu’une partie de lui ait pris autant de plaisir que moi à la chasse ? Son ton n’était pas hostile, en tout cas, et, malgré le masque impassible qu’était son visage, il me semblait déceler une trace d’amusement quelque part dans le brouillard de son énergie.

— Désolée, répondis-je en haussant les épaules, mains levées, tout en faisant un nouveau pas en arrière. Je n’ai pas l’habitude. C’est la première fois que ça m’arrive.

Il avança, sans décroiser les bras ni me quitter du regard.

— Eh bien, considérons cela comme un entraînement malgré tout, voulez-vous ?

Une partie de moi me criait qu’il était temps de le vider de son énergie pour le faire tomber dans les pommes, mais l’autre… l’autre était pétrifiée à l’idée de passer à l’action. Je ne m’étais pas servi de mes pouvoirs depuis l’incident survenu quatre mois plus tôt.

Je n’avais rien fait différemment. J’étais après un Cézanne en prêt au musée Blumberg quand un garde avait surgi à l’improviste. On a beau être préparé, le facteur humain peut tout faire capoter en une fraction de seconde. Une envie d’aller aux toilettes, un bruit, ou cette fichue intuition, et quelqu’un pouvait débarquer sans crier gare. C’était ce qui s’était produit ce soir-là, alors j’avais agi comme je l’avais toujours fait dans ce cas de figure. J’avais vidé le vigile de son énergie, juste assez pour qu’il tombe dans les pommes. Le corps humain est un vaisseau énergétique qui s’autorégule. Quand je prends de l’énergie à quelqu’un, il revient à lui au bout d’une demi-heure en général, le temps de recharger ses batteries. Mais, à ce jour, l’homme ne s’était toujours pas réveillé. Mercredi, cela ferait quatre mois exactement qu’il était dans le coma, et je n’avais plus osé me servir de mon don depuis ni commettre un seul vol. Jusqu’à ce matin. Ce fichu lundi matin où j’avais piqué le portefeuille d’un flic qui était bien décidé à m’arrêter, et l’unique façon que je voyais de m’en sortir était celle que je m’étais juré de ne plus utiliser avant d’avoir compris ce qui avait déconné.

— Vous êtes en état d’arrestation, dit Wallace en portant une main à sa ceinture et en faisant un pas dans ma direction.

Je ne pouvais pas le laisser m’arrêter. Si la police faisait le lien entre l’Ombre et moi, je ne serais pas la seule à avoir des ennuis. Papa et Harrison risquaient gros également. Que j’en aie envie ou non, je devais passer à l’action.

Je serrai les poings pour empêcher mes mains de trembler et me concentrai. Je pouvais le faire. Tout se déroulerait bien.

— Vous avez le droit de garder le silence, continua Wallace.

— Non.

L’énergie qu’il dégageait était chargée d’exaspération, à présent. Pourtant ce n’était pas par provocation que j’avais répondu. Loin de là. Mon pouvoir n’avait pas obéi. Je venais d’essayer de vider Wallace, et rien ne s’était produit. Je me mis à secouer la tête. C’était impossible.

— Non, répétai-je, tête baissée, les bras tremblants de panique, pour observer mes mains.

Je sentais toujours l’énergie des gens. Pourquoi n’étais-je plus en mesure de l’absorber ?

Qu’est-ce qui clochait chez moi ?

— Ce petit jeu ne m’amuse plus du tout, madame, trancha-t-il d’un ton aussi poli que sec en sortant ses menottes. Vous êtes en état d’arrestation, vous allez me suivre au poste et je vous lirai vos droits que ça vous plaise ou non.

Il fit un pas dans ma direction, et mes années d’entraînement reprirent le dessus. Toujours rester calme, maîtresse de soi-même, ne jamais perdre son sang-froid, surtout dans les situations les plus inquiétantes et, si pourries qu’elles puissent être, tirer parti de ses atouts. Laisser la panique me gagner en cet instant ne me servirait strictement à rien, à part me faire arrêter. Et, même si c’était à des années-lumière de ce que j’éprouvais, je devais me convaincre que c’était ce que je ressentais.

Je relevai la tête et les épaules. Je n’avais pas beaucoup de choses à disposition en ce moment. Mais il n’avait pas sorti son arme, je visais bien, et je courais vite.

— Vous savez, Wally, pour que je sois en état d’arrestation, il faudrait m’attraper, dis-je d’un ton peu impressionné en me grattant la clavicule gauche.

Il eut le temps d’ouvrir la bouche, mais pas celui de répondre.

Je lui jetai son portefeuille en plein visage et partis en trombe dans la direction opposée. Ce n’était de loin pas le geste le plus classe que j’avais eu de ma vie, mais cela suffit.

Je m’élançai plus vite que je ne l’avais jamais fait en direction de la 6e Avenue. Je courus comme une dératée, comme si j’avais décidé de battre un record du monde et que ma survie en dépendait, slalomant entre les passants qui me dévisageaient. Tant pis pour l’élégance et la discrétion. La troisième manche devrait faire sans. Chaque seconde comptait. Mon seul et unique but était de mettre autant de distance entre Wallace et moi que possible avant de me glisser dans une bouche de métro en priant.

Je continuai pendant ce qui me parut des heures, bien qu’il ne s’écoulât que quelques secondes. Le temps avait tendance à se dilater de manière étrange dans certaines situations. Mes cheveux me fouettaient le visage, réduisant mon champ de vision et obscurcissant légèrement ma vue par moments. Fichus cheveux épais. J’évitai des passants, en percutai deux, et perdis de précieuses secondes à regarder plus souvent derrière que devant moi. Mais pour cause : il me suivait.

Je m’arrêtai une fraction de seconde et hésitai en face du carrefour qui s’étalait devant moi. Il était immense et grouillait de véhicules allant dans tous les sens au rythme de coups de Klaxon énervés, et je pris ma décision. J’aurais pu continuer par le trottoir. C’est très certainement ce que j’aurais dû faire, j’en avais conscience, mais Wallace aurait fini par me rattraper. Voler le portefeuille d’un flic était déjà une très mauvaise manière de commencer la semaine, mais être coffrée par un homme qu’il m’était impossible de faire tomber dans les pommes, c’était hors de question.

Après avoir évalué bien trop rapidement le mouvement des voitures, je m’élançai sur le bitume en courant. J’évitai in extremis un taxi, le cœur battant, et un deuxième conducteur me manqua à son tour de justesse et m’insulta copieusement à travers sa vitre close. Je répondis à son juron, lui fit un doigt d’honneur qu’il me rendit poliment et me mis à avancer comme sur des œufs. Mais le besoin de savoir était le plus fort, et je me retournai. Je n’aurais jamais dû. Jamais. J’étais au milieu d’un des carrefours les plus impressionnants de la ville, des voitures me frôlaient dans les deux sens, et, pourtant, je m’étais arrêtée pour jeter un coup d’œil en arrière. Et, comme la femme de Loth, je fus pétrifiée. Wallace était toujours là, pas très loin du trottoir, immobile. Il ne me regardait même plus. Il fixait sa jambe et tirait vainement sur son pantalon. Et je compris. Je compris à l’instant où je vis le bus arriver que, ce lundi, j’allais lui voler bien plus qu’un simple portefeuille. Son pied s’était coincé – certainement dans une bouche d’égout, bien que je ne parvienne pas à distinguer cela de l’endroit où je me trouvais –, et ce bus se dirigeait droit sur lui. Pire que tout, le chauffeur ne l’avait pas aperçu. Cet imbécile me dévisageait, les yeux écarquillés.

— Aidez-le ! hurlai-je à l’attention des passants.

Mais j’étais trop loin. Personne ne m’entendait avec le bruit du trafic, et mes gesticulations ne servirent à rien d’autre qu’à attirer l’attention sur moi.

— Aidez-le, bon sang ! répétai-je encore plus fort en faisant de grands signes en direction de Wallace pour que les gens le remarquent.

C’était peine perdue. Tout le monde me regardait fixement, bouche ouverte.

Je ne réfléchis même pas et m’élançai.

Je me précipitai en direction de Wallace. Une voiture blanche pila pour m’éviter. Je ne la remarquai qu’à peine alors que j’aurais pu y laisser la vie. Le véhicule qui la suivait lui rentra dedans et, à cet instant, il me sembla que tous les passants tournèrent la tête de concert, au ralenti, et une série de chocs sonores débuta, comme une réaction en chaîne. Le chauffeur du bus entrouvrit la bouche et cligna des yeux. Trop lentement. Wallace releva le menton, et je vis l’étonnement sur son visage lorsque j’arrivai à sa hauteur, saine et sauve pour une raison qui défiait l’entendement. J’eus conscience qu’il me parlait, qu’il me demandait ce que je faisais, mais je ne l’entendais pas. Mes oreilles bourdonnaient. Je saisis sa jambe et tentai de tirer, mais son pied était trop bien coincé entre métal et béton. Comment diable avait-il pu se retrouver bloqué de cette manière ?

Je tournai la tête en direction du bus à cet instant. Il n’était plus qu’à quelques mètres de nous. Wallace ne le remarqua qu’alors. Il écarquilla les yeux, l’angoisse noyant son regard, et se mit à tirer frénétiquement sur son pantalon. J’essayai de nouveau de l’aider, mais il me repoussa et me cria de partir. Ses mots ne parvinrent pas à percer le coton qui emplissait mes oreilles, mais son intention était limpide.

Je l’ignorai et attrapai sa jambe une fois encore. Le chauffeur du bus nous remarqua enfin et écrasa la pédale de frein, trop tard. Il n’était plus qu’à trois mètres de nous lorsque les pneus crissèrent sur le bitume. Ce son-là me parvint très distinctement, pourtant les hurlements de Wallace étaient toujours inaudibles. Et tout se déroulait encore si douloureusement lentement.

Puis nous nous regardâmes, et j’attrapai sa main. Son énergie rauque, sauvage et terrifiée se déchaîna et m’embrasa le bras. J’eus tout juste le temps de me tourner en direction du bus et, dans une tentative aussi désespérée que stupide et vaine, je tendis le bras comme un rempart. Comme si ça allait nous protéger. Comme si nous n’allions pas finir écrasés sous quelques tonnes d’acier la seconde suivante. Et je fermai les yeux.

À cet instant précis, j’étais persuadée que j’allais mourir. Wallace le croyait également. La peur, la résignation, les regrets et une pointe de rage brûlaient ma chair. Jamais je n’avais eu une si bonne lecture de l’énergie de quelqu’un, et le fait que sa colère était dirigée contre la bouche d’égout et non pas contre moi me rassura dans ce que je pensais être les derniers instants de ma vie, pendant cette seconde qui sembla durer une éternité.

Puis ce fut le chaos.

J’eus d’abord l’impression que mes tympans avaient implosé. Je n’osai ouvrir les yeux avant que le sol cesse de trembler. Des gens criaient, hurlaient, des véhicules klaxonnaient, entraient en collision, les freins crissaient. Puis le silence envahit le carrefour comme le brouillard, rampant pour submerger tout ce qui se trouvait à une centaine de mètres à la ronde, recouvrant métal, chair et bitume comme de la mousse incolore.

Lorsque je rouvris les yeux, il n’y avait plus aucun son, et j’eus rapidement l’impression d’être en plein tableau post-apocalyptique. J’avais volé un jour une pièce d’Adamus Corval qui ressemblait étrangement à ce qui s’étalait autour de moi. La destruction d’une ville, métal contre béton. On l’avait revendue deux millions, mais j’ignorais si ça suffirait à couvrir les dégâts.

Pour une raison insensée, le bus ne nous avait pas écrasés. L’avant était complètement plié, comme s’il avait percuté un bloc de pierre. Sauf que c’était ma main qui reposait contre le châssis, de manière presque désinvolte, comme si elle avait vraiment été capable d’arrêter un véhicule de plusieurs tonnes. Je la retirai et l’observai, bouche ouverte, ayant l’impression de la voir pour la première fois. C’était impossible. Je n’avais pas pu faire ça. Il y avait forcément une autre explication. Rationnelle. Logique. Rassurante.

Pourtant, rien de ce qui m’entourait n’aurait pu expliquer comment l’arrière du bus avait été projeté contre le trottoir et avait fracassé une vitrine et au moins un lampadaire. Sur le carrefour lui-même, le constat n’était pas plus réjouissant. Les voitures étaient arrêtées dans un méli-mélo indescriptible, la plupart accidentées. Je sursautai lorsqu’un Klaxon retentit, produisant un bruit continu et énervant. Quelqu’un était probablement tombé contre. Ce fut en y pensant que la véritable angoisse me saisit aux tripes. En dehors du Klaxon, un silence total régnait. Personne ne criait.

Ma poitrine se contracta, m’empêchant totalement de respirer. Les gens criaient toujours à Hallow, et les accidents ameutaient d’autres personnes qui criaient à leur tour. Quelqu’un devait crier. Si personne ne le faisait, ça ne pouvait signifier qu’une seule chose. Les larmes me brûlèrent les yeux, et un hurlement prit naissance dans les profondeurs de mon esprit.

Un silence de mort.

Je sursautai en voyant une masse noire s’écraser sur le sol à quelques mètres de moi. Puis une autre. Et encore. Les oiseaux tombaient du ciel. Mais ils volaient à des dizaines de mètres au-dessus de nos têtes. Jamais je n’avais absorbé d’énergie à une telle distance.

Ni en si grande quantité, songeai-je en observant ce que je discernais du carrefour depuis ma position.

La panique me griffa les entrailles et je me tournai vers Wallace, dont j’avais lâché la main. Il gisait au sol, son pied toujours coincé formant un angle étrange. Mon cœur explosa lorsque je remarquai qu’il me regardait. Il était vivant. En petite forme, mais vivant.

Et il essayait de me parler.

— Qu’est-ce…

Il partit dans une quinte de toux.

— Qu’e…

— Chut, lui dis-je précipitamment en m’agenouillant à côté de lui et en remontant mon sac à main sur mon épaule.

Je n’avais même pas conscience que je l’avais encore. Plus rien n’avait de sens, en cet instant précis.

— N’essayez pas de parler.

Il se tut, mais ses yeux avaient mille voix. « Qu’êtes-vous ? » « Qu’avez-vous fait ? » Je me posais les mêmes questions. J’ignorais comment ça avait pu se produire, et cette pensée était terrifiante. Après avoir mis un vigile dans le coma, voilà que mes pouvoirs m’échappaient une nouvelle fois.

Je secouai la tête, à court de réponses. J’étais sur le point de le lui avouer quand j’entendis des voix au loin. Les secours arrivaient.

— Merde, grognai-je en me retournant.

— Il respire ! lança un homme.

Merci, mon Dieu.

D’autres cris firent écho au premier. Les gens étaient évanouis, pas morts.

Merci, merci, merci, merci.

— N’essayez pas de bouger, ordonnai-je à Wallace. Vous n’êtes pas blessé, vous êtes juste sonné. Vous serez sur pied en un rien de temps. Ils vont venir vous libérer et v…

Je m’arrêtai et le dévisageai. Prise entre la culpabilité et le soulagement de le découvrir en vie, un détail colossal m’avait échappé. Pourquoi n’était-il pas tombé dans les pommes comme tout le monde ?

Je me penchai pour fouiller les poches de sa veste. J’en sortis son portefeuille. Ce type était différent. Je devais en apprendre plus. Mais des gens envahissaient les lieux. Pourtant, il était impossible que des équipes médicales soient déjà sur place. C’était un secours citadin spontané qui s’était mis sur pied. Dire que je pensais que la solidarité n’existait pas à Hallow.

— Je garde ça, dis-je à Wallace en agitant son portefeuille devant son visage.

Il ne protesta même pas. Pire, il sourit avant de rire franchement, ce qui lui provoqua une nouvelle quinte de toux. Derrière nous, les voix d’hommes se rapprochaient.

— Ne vous étouffez pas. Ce serait bête de mourir maintenant.

Son sourire ne s’estompa pas, et je le lui rendis sincèrement. Flic ou pas, différent ou non, j’aimais bien ce type. Il leva un bras et posa sa main sur ma joue, qu’il caressa doucement. Ce contact me donna encore une fois un aperçu très net de ce qu’il ressentait. Il avait mal, il était perdu, mais, plus que tout, il était intrigué.

— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il.

J’hésitai pendant une fraction de seconde. Mon premier instinct avait été de lui répondre franchement. Sauf que j’avais déjà commis beaucoup trop d’impairs depuis que je m’étais levée ce matin.

— Désolée, Wally. Je n’ai pas de prénom.

— Est-ce que quelqu’un m’entend ?

L’homme à qui appartenait la voix n’était plus très loin. Il fallait que je file avant qu’il arrive.

— Je dois partir, dis-je en regardant Wallace droit dans les yeux.

Ces magnifiques yeux ambrés qui ne quittaient pas les miens. Il descendit lentement ses doigts de ma joue à mon cou et, pendant un court instant, je crus qu’il allait m’attirer à lui pour m’embrasser. Quelle pensée idiote. On venait de se rencontrer, et ce n’était pas vraiment le rendez-vous romantique par excellence. Et pourtant, pendant ce court instant, je me serais laissé faire. J’étais vraiment bête, dans mon genre.

Il referma la main sur la chaîne que je portais et tira d’un coup sec, me l’arrachant.

— Rendez-moi ça ! criai-je, outrée.

C’était le pendentif de ma mère, la seule chose personnelle qu’il me restait d’elle. Il faudrait qu’il me passe sur le corps avant que je le lui laisse. Je commençai à le rudoyer pour lui faire lâcher prise, mais, malgré son état, il tint bon.

— Je garde ça comme souvenir, dit-il avant de se remettre à tousser.

— Quelqu’un m’entend ? répéta l’homme.

Cette fois-ci, il était juste derrière le bus. La poisse.

Je me relevai vivement.

— Je viendrai récupérer ça, le menaçai-je en pointant le médaillon du doigt.

Wallace souriait toujours, à moitié inconscient.

— J’espère bien.

Je lui lançai un regard noir et filai.

— Est-ce que quelqu’un m’entend ?

La silhouette de l’homme apparut sur le côté de la carcasse du bus. Je pestai, pris mes jambes à mon cou et disparus en zigzaguant entre les corps évanouis des passants que j’avais assommés sans le vouloir. Il me fallait une nouvelle devise pour les lundis matin. Et un ange gardien.

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