Le Ballet des ombres
Chapitre 25
Ce ne fut qu’en sortant de la rame près de la banque Rosenfeld que je ressentis le contrecoup. J’avais tenu bon lors du trajet. Peut-être était-ce parce que mes pensées tournaient à cent à l’heure et que cela m’avait sauvée. Ou alors il m’avait fallu ce temps pour réaliser. En posant le pied sur le quai, cependant, je remarquai que l’homme devant moi tenait le même journal que j’avais volé quelques minutes plus tôt, et mes genoux se mirent à trembler. Je m’immobilisai net, et une ado pressée me rentra dedans avant d’insulter les vieux. En temps normal, je me serais retournée pour lui dire de bien profiter des quelques années qu’il lui restait avant de lui souhaiter une très longue vie, mais, là, rien ne vint. Mon esprit était sur pause, ma gorge sèche. Les tremblements étaient tout ce que je ressentais et d’autres personnes commencèrent à me bousculer pour sortir de la rame. Ma seule réaction fut de m’accrocher à mon sac à main. Les réflexes avaient la vie dure. Eux.
L’énergie des gens qui m’entouraient était piquante, abrasive, elle m’étouffait. C’est ce que je me répétais pour ne pas réfléchir à ce qui me tétanisait réellement. J’étais parfaitement en mesure d’ignorer les énergies pour ne pas être dépassée. Mais, en ce moment, je me laissai submerger. Le chauffeur du bus était mort. À cause de moi. J’étais responsable de la mort d’un homme.
Je finis par réussir à me traîner jusqu’à un mur, contre lequel je me laissai glisser, me fichant éperdument qu’il soit sale et recouvert de microbes et autres germes. La boule qui s’était formée dans mon ventre était en train de remonter le long de mon œsophage, m’empêchant totalement de respirer, et des larmes acides me brûlaient les yeux. J’aurais voulu que le sol s’ouvre pour m’avaler afin d’étouffer la culpabilité qui me marquait le cœur et les tripes au fer rouge. Afin de ne plus rien ressentir. Je n’avais pas été dans cet état depuis Danny. Et là, contre le mur d’un quai sordide du métro de Hallow, j’eus la soudaine envie de voir mon père, d’être de nouveau une petite fille l’espace d’un instant pour aller me réfugier dans ses bras, persuadée qu’il pourrait tout arranger, comme les fois où je m’étais fait prendre, enfant. Il avait toujours tout arrangé. Toujours. Mais il ne pourrait rien pour moi. Ce n’était pas une chose sur laquelle on pouvait se mettre d’accord avec un responsable de magasin. Il était impossible de rendre la vie comme on restituait un objet volé en promettant qu’on ne recommencerait plus.
— Ça va, m’dame ?
Je relevai les yeux, prête à partir en courant s’il le fallait, mais l’adolescent qui s’était agenouillé devant moi n’avait pas l’air dangereux. Son énergie était d’une tranquillité réconfortante au milieu du chaos qui m’enveloppait et sa gentillesse brilla comme un phare dans la nuit, me forçant à sortir la tête de l’eau pour regagner le rivage. Il portait un pantalon trop grand pour lui, un pull à l’effigie d’un rappeur qui devait être connu et une casquette vissée bas sur son front. Il la retira dès qu’il remarqua que je le dévisageais, me laissant observer son beau visage à la peau mate et aux yeux bronze. Ce devait être l’équivalent de montrer patte blanche. J’oubliais souvent que tout le monde n’était pas pourri, à Hallow, et que les apparences étaient la plupart du temps trompeuses.
— Oui, répondis-je d’une voix encore trop enrouée. Tout va bien. Merci.
Il porta la main à sa poche et en sortit un paquet de mouchoirs.
— Quand tout va bien, en général, je souris, dit-il en me le tendant.
Je pouffai entre mes larmes et acceptai son cadeau, puis m’essuyai les joues. J’étais en train de me faire baby-sitter par un gosse, et je trouvais ça étrangement touchant.
— C’est parce que tu n’es pas une femme, rétorquai-je en riant à moitié.
Il perdit aussitôt son sourire et me dévisagea, se demandant probablement si j’étais sérieuse ou s’il s’agissait d’humour.
— Je plaisante, répondis-je en me redressant. Ne va pas colporter ce genre de clichés, ça a tendance à nous mettre de mauvaise humeur. Au moins une fois par mois.
Il me sourit de nouveau, mais de manière crispée. Il devait penser que j’étais folle, à présent. Je ne savais jamais quoi dire aux ados, c’était horrible. Je préférais nettement les enfants de l’âge de Fran. Ils se fichaient du degré de stupidité de ce qu’on racontait et, surtout, ne comprenaient pas encore assez pour se rendre compte qu’on n’était plus du tout cool ni dans le coup depuis une dizaine d’années.
— Merci, dis-je en désignant le mouchoir.
— Pas de quoi, m’dame, répondit-il en se levant avant de tendre le bras dans ma direction. Est-ce que vous voudriez boire quelque chose ? Je peux aller vous chercher un truc au distributeur.
J’attrapai sa main pour me relever, et le contact de sa peau me confirma ce que je sentais déjà de son énergie. C’était vraiment un bon gamin. Sa façon de parler ne cadrait pas du tout avec son code vestimentaire. On aurait plutôt dit qu’il avait été élevé dans une petite ville avant de débarquer à Hallow, et tant sa manière de s’exprimer tantôt avec un faux accent du coin que ses habits qui ne lui allaient pas du tout criaient qu’il essayait de se fondre dans la masse. Se déguiser pour survivre, c’était triste et émouvant à la fois. C’était une sorte de superhéros en costume qui faisait le bien à coups de mouchoirs.
— C’est vraiment très gentil à toi, mais ça va. Merci encore.
Il m’adressa un salut de la tête en touchant la visière de sa casquette et s’éloigna, regardant à deux reprises en arrière pour s’assurer que je ne lui avais pas menti. J’époussetai mon pantalon et ma veste, lui fis un petit signe de la main la seconde fois qu’il se retourna, et attrapai le désinfectant de mon sac pour me débarrasser au moins des germes que j’avais sur les doigts. Puis je sortis le miroir de mon kit pour vérifier l’état de mes joues. Il n’aurait plus manqué que je ressemble à un panda sans porter le masque de Fran pour me rendre à la banque. Après quelques coups de mouchoir, j’étais de nouveau présentable.
Je soupirai et rangeai le tout à sa place. Grâce à un jeune homme dont je ne saurais jamais le nom, mon envie d’appeler mon père s’était tue. Heureusement, car entendre sa voix m’aurait certainement fait recommencer à pleurer. Et j’avais des choses bien plus urgentes sur le feu.
Quelques minutes plus tard, j’arrivai devant la banque Rosenfeld, un des rares édifices anciens qui avait survécu à la refonte de Hallow et détonnait au milieu des immeubles récents, criant mieux que n’importe quelle publicité qu’il s’agissait d’une vieille banque privée et huppée. Je pris une profonde inspiration et passai les portes battantes.
L’intérieur était encore plus impressionnant que la façade. Entièrement rénovée dans son style initial, la banque était sublime. Un hall au plafond infiniment haut, des vitraux qui servaient de puits de lumière, des enluminures aux murs et du mobilier entièrement en acajou verni. On aurait dit un établissement des années 1930 qui se serait mystérieusement égaré au XXIe siècle par un caprice du destin. Une pure merveille. Et quelle atmosphère, bon sang ! L’énergie qui régnait ici avait l’assurance tranquille que la stabilité apporte. C’était un petit havre de paix.
Je m’approchai du guichet avec la plus petite file. Il n’y avait qu’un homme avant moi dans celle-ci, et je remerciai silencieusement le fait que ce soit une banque privée. Déjà, le système de sécurité était plus accessible et humain que dans une multinationale – ce qui laissait plus de marge pour les erreurs –, mais, en plus, les clients étaient moins nombreux – et ô combien plus riches. Du genre à garder des objets hors de prix dans leurs magnifiques appartements des beaux quartiers. Si je pouvais mettre la main sur la liste des détenteurs de comptes, j’aurais de quoi m’amuser jusqu’à la fin de mes jours.
Malheureusement, je n’étais pas ici pour me divertir et, même si mon esprit semblait utiliser n’importe quel prétexte pour tenter de me faire oublier qu’un homme avait perdu la vie par ma faute, l’information était toujours là, tapie dans ma poitrine et férocement étranglée par ma culpabilité.
Le client qui me précédait finit ce qu’il était venu faire, et je m’approchai d’une Afro-Américaine d’une cinquantaine d’années dont le sourire de travail était une œuvre d’art à la hauteur de l’édifice dans lequel elle travaillait.
— Bonjour, madame.
— Bonjour, répondis-je. Je souhaiterais accéder à mon coffre.
Elle fronça légèrement les sourcils. Elle devait être employée ici depuis suffisamment longtemps pour être persuadée de connaître tous les clients de la banque.
— Votre nom, je vous prie.
Je sortis directement ma carte d’identité et la fis glisser sur le comptoir. Enfin, celle que Smith m’avait fournie, avec une photo de passeport récente. Je n’avais même pas bronché en me demandant comment il se l’était procurée, et ce fait s’était ajouté à la longue liste des choses auxquelles je préférais ne pas réfléchir à l’heure actuelle.
La guichetière étudia ma pièce d’identité, entra mon nom dans son ordinateur, puis m’adressa un immense sourire. Ceux qu’elle réservait probablement aux clients les plus fortunés. Je dus me retenir de me pencher pour regarder combien de zéros s’affichaient sur son écran.
— Veuillez patienter, madame Vision. Je vais appeler le directeur.
Smith, en bon mélomane qu’il était, m’avait fourni l’alias Joy Diana Vision. Il m’avait fallu quelques minutes pour comprendre. Joy D. Vision. Son sens de l’humour n’était pas aussi inexistant qu’il se plaisait à le répéter, et ses goûts étaient éclectiques. Ou alors il avait l’âge de mon père et la chirurgie esthétique faisait des merveilles.
La femme me désigna des fauteuils dans la zone d’attente qui paraissaient vraiment très confortables malgré l’âge qu’ils semblaient avoir. Je lui souris et allai prendre place, puis tuai le temps en examinant distraitement les enluminures du bâtiment. Avec une ponctualité à toute épreuve, Ernie pénétra dans la banque quelques minutes plus tard, vêtu d’un boubou vert et orange affreusement criard. Je dus retenir un sourire et m’empêcher de le dévisager. Où diable avait-il dégotté un truc pareil ?
— Bonjour, le salua-t-elle en le regardant bizarrement. Je peux vous aider ?
— Boniou, mada, siv’plé, ji ouvir compte.
— Je vous demande pardon ? fit-elle en clignant plusieurs fois des yeux.
Je ne pus contenir un ricanement, et je vis qu’Ernie m’avait remarquée du coin de l’œil. Il n’en montra rien et répéta.
— Ji ouvir compte, mada.
Comme elle ne comprit pas plus à la deuxième tentative, il sortit de ses poches une montagne impressionnante de petites coupures et de pièces. Il y avait probablement des centaines de dollars. Ce type était fou.
— Mada, ji pij oubri compte ? insista-t-il en hochant la tête sans perdre sa bonhomie.
Ernie était incorrigible, et si doué qu’il aurait dû faire du cinéma. Il prenait un malin plaisir à torturer cette pauvre femme, et le fait qu’elle était elle-même afro-américaine devait l’amuser au plus haut point, surtout après la manière dont elle l’avait regardé quand il était arrivé. Et le plus drôle – ou triste – là-dedans, c’était qu’Ernie avait vraiment un don pour tous les accents. Vraiment. Pas que les africains. Bon sang, ce type imitait mieux le coréen que moi, et pourtant j’avais grandi avec une mère que beaucoup de gens avaient de la peine à comprendre.
J’observai Ernie donner du fil à retordre à la guichetière pendant quelques minutes, jusqu’à ce qu’un homme d’une soixantaine d’années et d’une très grande prestance qui était à n’en pas douter le directeur s’approche de moi après avoir jeté un regard intrigué en direction d’Ernie. Il avait semblé passablement amusé. D’où me venait l’idée qu’Ernie n’était pas le seul à trouver la situation divertissante ? Ce type me plaisait déjà, et la pauvre employée réfléchirait peut-être à deux fois avant de se montrer austère envers les autres en se fondant uniquement sur leur apparence.
— Madame Vision, c’est un plaisir, me salua le directeur avec un grand sourire en me tendant la main.
Je me relevai et la lui serrai, ce qui confirma ma première impression sur lui.
— Veuillez me suivre, je vous prie.
Je lui emboîtai le pas, et nous longeâmes le comptoir d’accueil en direction d’une zone se situant dans le fond de la banque, où peu de gens avaient accès. Ernie était toujours en train de s’entretenir avec la caissière, et son accent s’épaississait à chaque nouvelle phrase. Nous étions sur le point de bifurquer dans un couloir lorsque mon regard fut attiré par une ombre. Non. La raison pour laquelle je venais de tourner la tête, c’était que j’avais senti quelque chose. Comme une impression diffuse la dernière fois que j’avais jeté un coup d’œil à Ernie qui avait mis un moment à remonter jusqu’à mon cerveau. Une énergie que j’aurais reconnue entre toutes flottait discrètement dans l’air. Christopher Wallace se trouvait dans la banque.
— Madame Vision ?
Je tournai rapidement la tête vers le directeur, qui s’était arrêté pour m’attendre.
— Excusez-moi, j’ai cru entendre mon nom.
Il me sourit, prêt à reprendre son chemin. Seigneur ! Wallace était dans la file d’un guichet, juste à côté d’Ernie, à moins d’un mètre de là où j’étais assise quelques instants plus tôt. Il venait probablement d’entrer et ne m’avait pas vue. Pas encore. Comment diable m’avait-il retrouvée ?
Je tentai de faire taire mon instinct, qui me hurlait de prendre mes jambes à mon cou. Je ne pouvais pas partir, j’aurais été obligée de passer à côté de lui, bon sang. S’il était encore là quand je ressortais… Oh, misère.
Une mission facile, tu parles.
Ce qui se produisit l’instant suivant, cependant, m’empêcha de perdre trop de temps à réfléchir à la manière de m’en aller une fois que j’aurais récupéré l’objet.
Parce que, de toute évidence, ce n’était définitivement pas ma semaine.
— Tout le monde à terre ! C’est un hold-up !
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