Le Ballet des ombres
Chapitre 38
Être préparée à la réponse ne m’aida pourtant pas à l’entendre.
— Y a-t-il quelque chose sur Terre que vous ne souhaitiez pas détruire, monsieur Smith ? demandai-je avec un calme froid qui me surprit moi-même.
— C’est précisément pour éviter la destruction de choses auxquelles je tiens que je souhaite celle de choses auxquelles vous ne tenez pas.
Je haussai un sourcil, peu impressionnée par sa tournure alambiquée.
— Comme ? Votre personne ?
Il sourit étrangement. On aurait dit que ce qui l’amusait ne pouvait que m’échapper. Je le haïssais.
— Je ne vous aiderai pas à tuer des milliers de gens, Smith. Et c’est ce qui se passera si la destruction de ces médaillons provoque bien des fléaux.
— Ou des miracles, observa-t-il de façon légère. Tout est une question de point de vue.
Je plissai tant les yeux qu’il était l’unique chose que je voyais.
— Eh bien, mon point de vue, comme je viens de vous l’exprimer, est que je refuse de vous aider à tuer des innocents.
— Qu’en est-il des coupables ? demanda-t-il avant de marquer une pause. Vous avez une notion bien manichéenne de ce que sont le bien et le mal, Rossignol.
— Ça ne m’empêche pas de reconnaître le mal lorsqu’il se tient devant moi.
Je soutins son regard, et un ange passa entre nous. Un ange aussi noir et brumeux que l’était Smith.
— Vous pensez peut-être qu’une femme dans mon genre n’a pas d’états d’âme et que je vais vous aider moyennant une somme alléchante ou du chantage. Vous faites erreur.
— Je pense au contraire que les femmes comme vous sont fascinantes de droiture, Rossignol, et que c’est précisément ce qui vous fera prendre la bonne décision.
— Et je suppose que la bonne décision est celle qui va dans votre sens.
— C’est ce qui vous définit, continua-t-il une fois de plus comme si je n’avais pas répondu. Vous êtes peut-être impliquée dans des activités illicites, votre style de vie et vos choix quotidiens peuvent en dépendre, mais vous êtes une bonne personne. Jusqu’au plus profond de vos os. C’est ancré en vous. Et il n’y a que deux catégories de bonnes personnes.
— Laissez-moi deviner : celles qui survivent et celles qui se font tuer ? proposai-je cyniquement.
— Non, Rossignol. Celles qui tueraient pour sauver des vies et les autres.
Le silence enfla de nouveau entre nous au point que la présence de Smith me fit suffoquer. Quoi que fût cet homme, il était bien plus dangereux que McCutcheon le serait jamais. On me surnommait l’Ombre car c’était là que je me cachais, que j’évoluais. Lui ne s’entourait pas d’ombres. Il était l’obscurité. Et j’avais le sentiment qu’il ne serait pas seulement en mesure de me faire disparaître. Il pourrait m’engloutir, tout entière, et jamais plus je ne reverrais la lumière du jour.
— Et à quelle catégorie est-ce que j’appartiens ? demandai-je finalement.
— À vous de me le dire.
Quelques secondes s’écoulèrent. Un fléau, comme il l’avait appelé, pourrait tuer des milliers de personnes, mais McCutcheon bien plus. Je savais que Smith ne mentait pas sur ce point-là. L’impression que m’avait faite le sénateur était plus qu’oppressante. Son simple souvenir asséchait mes poumons et rendait mes mains froidement moites. Cet homme n’était pas un enfant d’Ordre et Chaos, uniquement de Chaos, et je l’avais senti à la seconde même où il s’était approché, avant même de le voir.
Mais je n’étais pas une meurtrière. Je ne le serais jamais. Au fond de moi, je savais que ma décision était prise depuis le début et que je n’en changerais pas.
Pourquoi, dans ce cas, doutais-je autant ?
— Je suis une voleuse, Smith. C’est la seule chose pour laquelle vous pourrez m’engager ou me faire chanter, dis-je posément. Je préfère aller en prison pour vol que pour meurtre.
Sur ces belles paroles, je me relevai, mais je n’eus que le temps de me retourner.
— Je vous conseille d’y réfléchir, Rossignol. La nuit porte conseil.
— Ma décision est déjà prise.
Je fis quelques pas en direction de la porte.
— Vous pensez qu’il se contentera de menacer d’envoyer votre père et votre frère en prison ? demanda-t-il avant de marquer une pause. Il leur offrira une mort lente et douloureuse, sous vos yeux, et, si ça ne suffit pas, têtue comme vous êtes, il s’en prendra à toutes les personnes que vous avez jamais rencontrées.
Je pris une profonde inspiration. Je savais qu’il avait besoin de moi et que mon refus le poussait dans ses derniers retranchements. J’avais bien conscience, malgré son calme apparent et ce flegme qui semblait à toute épreuve, qu’il était inquiet, qu’il n’avait aucunement l’habitude que les gens lui résistent. Mais ça n’empêcha pas la colère de bouillonner dans mes tripes. Il menaçait à nouveau mon père et mon frère, même si c’était par le biais d’un tiers. Alors je fis volte-face, le regardai aussi froidement qu’il s’était exprimé, puis répondis calmement :
— Bien, dans ce cas, j’imagine qu’il vous tuera également.
Nous nous dévisageâmes une nouvelle fois en silence pendant un long moment durant lequel aucun de nous ne cligna des yeux. Je détestais le choix qu’il m’imposait, tuer un homme pour en sauver des milliers ou en tuer des milliers pour éviter qu’un homme n’en tue davantage, et encore plus en songeant qu’éliminer McCutcheon ne lui ferait peut-être pas passer l’envie de détruire le médaillon en guise de précaution. Enfin, si diffuser l’énergie qu’il contenait était ce que Smith cherchait réellement à faire, ce dont je doutais fortement. Je savais que j’aurais dû partir. J’en avais parfaitement conscience. Pourtant mes pieds étaient cimentés à son tapis hors de prix. Je méprisais Smith, je le haïssais de tout mon cœur et le craignais davantage, mais je ne pouvais me résoudre à être celle qui laisserait McCutcheon parvenir à ses fins.
— Je pourrais essayer de diffuser progressivement l’énergie du médaillon en la purifiant, proposai-je au bout d’une éternité. Pas de cataclysme, pas de nouveau dieu.
Un sourire sans joie étira ses lèvres.
— J’aimerais que les choses soient aussi faciles, mademoiselle James.
Je soupirai.
— Vous avez dit que l’énergie pouvait créer des miracles ou des fléaux. Quelle est la nature de celle-ci ? fis-je en désignant le médaillon du menton.
— Croyez bien que j’en suis le premier désolé, mais ils ne sont pas fournis avec une notice d’instructions. Il n’y a aucun moyen de le savoir avant de l’ouvrir.
Une chance sur deux. J’étais d’un naturel joueur, mais pas quand la vie de milliers de gens en dépendait.
— L’idée est noble, Rossignol, reprit-il, mais plusieurs détails me dérangent, dont le moindre n’est pas que vous risquez de mourir en le faisant.
Je ris nerveusement et me remis à secouer la tête, puis soupirai en pensant à ce que je m’apprêtais à dire.
— Eh bien, Smith, peut-être que vous aviez tort, qu’il y a trois sortes de bonnes personnes et que j’appartiens aux crétins qui seraient prêts à se sacrifier pour sauver ceux qu’ils aiment.
L’ombre d’un sourire assombrit le bas de son visage pendant un infime instant, puis il se releva gracieusement.
— Reparlons-en demain. J’ai cru comprendre que vous étiez attendue.
Je restai plantée où j’étais, perdue dans mes pensées. Il m’avait dit que je risquais de mourir, mais il n’avait pas dit non. Mais, moi, en serais-je réellement capable ? J’avais trente ans. Je n’avais aucune envie de mourir.
Ce qui ne m’avait pas empêchée de sauter devant un bus pour essayer de sauver quelqu’un, tout ça parce que je me sentais responsable et que j’aurais été incapable de vivre en sachant que Wallace était mort par ma faute. Rien ne s’était encore produit, mais, si le jour venait où McCutcheon se révélait faire tout ce dont Smith le disait capable, pourrais-je le supporter ?
Je sentis le regard intrigué de Smith se poser sur moi tandis que j’observais le médaillon. Pour une raison obscure, je n’étais pas rassurée à l’idée de le laisser là, même s’il semblait avoir besoin de moi pour l’ouvrir.
Je plongeai les yeux dans les ténèbres bleues qu’étaient ceux de Smith et pris conscience à cet instant d’un détail qui m’avait échappé jusqu’alors. Il avait tellement attendu cet objet et, pourtant, il ne l’avait pas touché une seule fois depuis qu’il était en sa possession. Il avait maintenu une distance de sécurité à chaque seconde. La veille, quand je lui avais lancé la copie, il n’avait eu d’autre choix que de la rattraper au vol, mais…
Mais il savait probablement avant que je n’entre que je n’étais pas venue avec le vrai. Il avait toujours une fichue longueur d’avance. Et pour quelle raison refusait-il de le toucher ?
— Mademoiselle James ?
Serait-il brûlé, lui aussi, comme un certain inspecteur de ma connaissance ?
— Nous en reparlerons demain, voulez-vous ? Dîner à 20 heures.
J’écarquillai les yeux bien malgré moi.
— J’ai déjà des plans.
— Que vous pouvez annuler.
— Que je ne peux pas annuler. Et, même si c’était le cas, le coupai-je avant qu’il ne reprenne la parole, je ne le ferais pas.
Je crus un instant qu’il allait insister – ou rétorquer qu’il pourrait venir me rendre visite en prison –, mais il n’en fit rien.
— Fort bien, mademoiselle James, concéda-t-il en hochant la tête. Dimanche, alors.
Incroyable. J’avais gagné.
— D’accord. Mais pas pour le dîner.
— Le déjeuner ?
— Pas pour manger.
— Ma cuisine vous aurait-elle déplu ?
Je ris silencieusement.
— Ne vous inquiétez pas, Smith, ce n’était pas la nourriture qui était indigeste.
Un fin sourire vint troubler son masque de cire.
— Je vous attendrai donc pour 17 heures. Nigel va vous raccompagner.
— Pas besoin. Prenez-le.
— Nigel ? demanda-t-il, surpris.
— Le médaillon.
La lueur d’amusement qui dansa au fond de ses yeux aurait dû me faire vaciller, mais je tins bon.
— Très bien, dis-je en voyant qu’il n’esquissait pas le moindre geste pour s’en saisir. Je repars avec.
Je tendis la main sans quitter Smith du regard, mais ne rencontrai que le vide. Il n’avait pas rompu le contact visuel à un seul instant, pourtant, lorsque je baissai la tête, le médaillon avait disparu.
Smith observa sa paume, dans laquelle se trouvait l’objet de sa convoitise, et il me sembla incroyablement mélancolique pendant une fraction de seconde. Mais l’impression se diffusa aussi rapidement qu’elle était venue et il releva le menton pour plonger son regard dans le mien.
— À dimanche.
J’étais froidement congédiée. Mais j’avais ma réponse. Quoi que Smith soit, Wallace ne l’était pas.
Tu parles d’une réponse, Rossignol.
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